Pré­si­den­tielle

Le son­deur Jé­rôme Four­quet (Ifop) et le dé­mo­graphe Her­vé Le Bras livrent une ana­lyse ap­pro­fon­die* de l’élec­tion pour la Fon­da­tion Jean-Jau­rès

L'Obs - - SOMMAIRE -

Ce que cachent les ré­sul­tats de 2017

1 MA­CRON NE VIENT PAS DE NULLE PART

Le ré­sul­tat ob­te­nu par Ma­cron, en ap­pa­rence im­pré­vi­sible, s’ex­plique par une lo­gique arith­mé­tique et géo­gra­phique im­pla­cable : en ad­di­tion­nant les scores et les cartes de Bay­rou en 2012 (9,4%) et la moi­tié de ceux de Hol­lande (il avait ob­te­nu 28,4%), on ob­tient le vote Ma­cron du pre­mier tour. Seules ex­cep­tions : la Cor­rèze (chez Hol­lande) ou la Sarthe (chez Fillon). « C’est sur­pre­nant que ce­la marche si bien, com­mente Le Bras. Ce n’est pas un chan­ge­ment ra­di­cal, mais plu­tôt une re­con­fi­gu­ra­tion. »

2 LE DÉPASSEMENT DU VOTE DE CLASSE

C’est le chan­ge­ment ma­jeur de cette élec­tion pré­si­den­tielle : « Le dépassement du vote de classe par un vote d’ho­ri­zon. » Le se­cond tour montre que les Fran­çais se sont dé­ter­mi­nés en fonc­tion de la vi­sion de l’ave­nir de leur pays, entre une France ou­verte et une France fer­mée. La pre­mière, op­ti­miste, es­time que la France peut ti­rer son épingle du jeu dans la mon­dia­li­sa­tion, la se­conde, pes­si­miste, pense qu’il faut fer­mer les fron­tières. Un cli­vage dé­jà pré­sent lors du ré­fé­ren­dum sur le trai­té de Maas­tricht en 1992 ou du trai­té consti­tu­tion­nel eu­ro­péen en 2005, mais qui s’est pour la pre­mière fois re­flé­té de ma­nière « chi­mi­que­ment pure », se­lon Four­quet et Le Bras. « Il ne s’agit pas d’un dé­bat nou­veau. Il a exis­té dès la créa­tion du mar­ché com­mun. Les deux types d’op­po­si­tion ont che­mi­né in­dé­pen­dam­ment l’une de l’autre jus­qu’à main­te­nant, les par­ti­sans de l’ou­ver­ture et ceux de la fer­me­ture se re­trou­vant dans la gauche et dans la droite tra­di­tion­nelles. En 2017, pour la pre­mière fois, la se­conde op­po­si­tion a sup­plan­té la pre­mière. Sym­bo­li­que­ment, le couple Ma­cron/Le Pen est ar­ri­vé de­vant le couple Mé­len­chon/ Fillon. La ques­tion de l’ou­ver­ture ou de la fer­me­ture, abu­si­ve­ment as­si­mi­lée à celle du li­bé­ra­lisme, a sup­plan­té la ques­tion des classes so­ciales. » At­ten­tion : l’autre cli­vage ne dis­pa­raît pas pour au­tant.

3 LA CLÉ PAY­SANNE

La France Ma­cron qui va bien, contre la France Le Pen qui va mal? Vrai: plus on est riche et ur­bain, plus on vote Ma­cron; moins il y a de com­merces et d’ac­ti­vi­tés, plus on vote Le Pen. Mais ce n’est pas si simple: même dans des ter­ri­toires qui lui étaient a prio­ri dé­fa­vo­rables, le can­di­dat d’En Marche! a ob­te­nu « un ma­te­las de 15 à 20% ». Et dans les bas­sins d’em­ploi pros­pères, les ou­vriers ont au­tant vo­té Ma­cron que Le Pen. Il faut voir là l’in­fluence de la géo­gra­phie et de l’his­toire: « La re­la­tive confiance dans les chances du pays s’ancre d’abord dans la per­cep­tion que les élec­teurs ont de leur propre ré­gion… Dans les ré­gions du Nord et de l’Est, frap­pées par la dés­in­dus­tria­li­sa­tion, les po­pu­la­tions éprouvent un sen­ti­ment, col­lec­tif et in­di­vi­duel, de dé­cro­chage par rap­port aux gé­né­ra­tions pré­cé­dentes. Dans l’Ouest, à l’in­verse, même si la si­tua­tion peut par­fois être dif­fi­cile, le sen­ti­ment qui pré­vaut est ce­lui d’une élé­va­tion du ni­veau de vie sur les cin­quante der­nières an­nées. » Ain­si, dans les ré­gions où les sou­ve­nirs de la vie pay­sanne, d’une cer­taine mi­sère ru­rale, et le res­sen­ti de l’as­cen­sion so­ciale sont en­core proches, on vote Ma­cron. D’où cette éton­nante si­mi­li­tude : si l’on agrège cette France-là et les grandes ag­glo­mé­ra­tions, on re­tombe au dé­tail près sur la carte du vote Ma­cron! « L’en­jeu de son quin­quen­nat est là, es­time Jé­rôme Four­quet : est-ce qu’il par­vient à ral­lu­mer le mo­teur? A ce que les “op­ti­mistes”, qui n’ont pour­tant pas for­cé­ment des rai­sons de l’être mais veulent en­core y croire, n’aient pas la gueule de bois. »

4 LES VITRINES FN

« Pen­dant long­temps, on a cru que le FN se bri­se­rait sur la réa­li­té de la ges­tion com­mu­nale. C’est l’in­verse. » Les mai­ries conquises par le FN en 2014 ser­vi­raient plu­tôt de « vi­trine ». Le FN pro­gresse ain­si à Hé­nin-Beau­mont (+11%), dans le 7e sec­teur de Mar­seille (+10,7%), comme à Fré­jus (+6,9%). La pré­sence de zones de chasse et d’im­plan­ta­tion mi­li­taire dope par­fois le vote fron­tiste. Dans la com­mune de La Ca­va­le­rie, près du camp du Lar­zac, qui ac­cueille de­puis 2016 une nou­velle uni­té de 450 lé­gion­naires et leurs fa­milles, Ma­rine Le Pen at­teint 33,7% au 1er tour, plus du double de sa moyenne dé­par­te­men­tale.

5 L’EFFET FESSENHEIM

La tran­si­tion éner­gé­tique, mo­teur du vote FN dans les ré­gions où une cen­trale nu­cléaire est me­na­cée de fer­me­ture ? En tout cas, Ma­rine Le Pen était ma­jo­ri­taire au se­cond tour à Fessenheim (56%), à Dam­pierre (57%), Saint-Vul­bas dans l’Ain, où est im­plan­tée la cen­trale de Bu­gey (56,8%) ou en­core à Gra­ve­lines, dans le Nord (56%). Les au­teurs com­parent ce phé­no­mène à ce­lui des an­ciens Etats mi­niers amé­ri­cains qui avaient mas­si­ve­ment vo­té pour Do­nald Trump contre Hi­la­ry Clin­ton, qui vou­lait fer­mer les mines de char­bon au nom de la conver­sion de l’éco­no­mie amé­ri­caine à un mo­dèle dé­car­bo­né. (*) « Le Puzzle fran­çais, un nou­veau par­tage po­li­tique », pu­blié par la Fon­da­tion Jean-Jau­rès.

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