Les quatre vé­ri­tés de Ri­coeur

En­core étu­diant, Ma­cron avait as­sis­té le phi­lo­sophe pour son grand livre sur “la Mé­moire, l’His­toire, l’Ou­bli”. Ce­la a-t-il joué sur sa pen­sée po­li­tique? Oui, mais cette in­fluence ne doit pas être sur­es­ti­mée, ex­plique Olivier Abel, qui fut un proche de Ri

L'Obs - - SOMMAIRE - Par OLIVIER ABEL

Par Olivier Abel

Avant tout, je tiens à rap­pe­ler l’écart im­mense entre le monde du « phi­lo­sophe » et ce­lui du « po­li­tique ». La po­li­tique est un art d’ar­bi­trage et de dé­ci­sion, tan­dis que la phi­lo­so­phie, de­puis So­crate – et c’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai chez Ri­coeur –, s’exerce à la conver­sa­tion in­fi­nie, où l’im­por­tant reste dans les in­ter­ro­ga­tions vives qui nous font dia­lo­guer à tra­vers les temps et les langues. Je ne veux pas dire que Paul Ri­coeur ait igno­ré la po­li­tique : celle-ci a été au coeur de sa ré­flexion et il a lui-même as­su­mé des res­pon­sa­bi­li­tés qua­si po­li­tiques en tant que doyen de l’uni­ver­si­té de Nan­terre en 1969-1970, au coeur des an­nées contes­ta­taires. Mais il l’a fait avec la conscience ai­guë que, en po­li­tique, on peut se trom­per – comme il l’écrit dans ses car­nets de cap­ti­vi­té en 1942.

Et puis, la pen­sée de Ri­coeur a une am­pli­tude qui le rend ir­ré­duc­tible à une orien­ta­tion po­li­tique quel­conque. La va­rié­té des champs qu’il a abor­dés en fait, à mon sen­ti­ment, le plus grand pen­seur eu­ro­péen de la se­conde moi­tié du xxe siècle. On s’en aper­ce­vra avec le temps. Et tant pis pour ceux qui l’en­ferment sous l’éti­quette de « pen­seur ch­ré­tien » : Ri­coeur, qui n’a ces­sé de dé­cons­truire sa propre tra­di­tion, rap­pelle aus­si qu’on ne choi­sit pas son point de dé­part, que l’on naît dans une culture comme avec un corps, et que, dans le dia­logue des ci­vi­li­sa­tions et des époques, « pour avoir en face de soi un autre que soi, il faut avoir un soi ». Sa ré­flexion dé­passe donc lar­ge­ment la seule ques­tion po­li­tique.

En rap­pe­lant ces élé­ments, je ne veux pas contes­ter que l’ac­tuel pré­sident fran­çais ait été un jeune ami du phi­lo­sophe, ni bien sûr qu’il l’ait as­sis­té dans l’éta­blis­se­ment édi­to­rial de « la Mé­moire, l’His­toire, l’Ou­bli » (2000). Je sou­haite juste sou­li­gner que son oeuvre, vaste et mul­ti­forme, en­gendre des lec­tures très va­riées, poin­tant vers d’autres orien­ta­tions. Emmanuel Ma­cron, que nous avions co­op­té à notre pe­tit co­mi­té édi­to­rial au mo­ment de l’inau­gu­ra­tion du Fonds Ri­coeur (2010), et qu’à titre ami­cal je res­pecte et es­time beau­coup, a d’ailleurs tou­jours eu la mo­des­tie de le re­con­naître.

Ces res­tric­tions étant po­sées, qu’a-t-il re­pris de la pen­sée de Ri­coeur ? Sur plu­sieurs su­jets, on peut re­pé­rer des conti­nui­tés, mais que l’on se gar­de­ra de pous­ser trop loin. Ce qu’il faut es­pé­rer, c’est que le pré­sident pren­dra le temps de pour­suivre ses lec­tures !

1) Les bles­sures de l’his­toire. Le thème a été abor­dé par Emmanuel Ma­cron du­rant sa cam­pagne, no­tam­ment à propos de la guerre d’Al­gé­rie, dans une dé­cla­ra­tion ba­lan­cée où il es­quis­sait une po­li­tique de la juste mé­moire, qui pas­se­rait entre la ten­ta­tion d’ou­blier et celle de trop se sou­ve­nir. Il y a là une ma­nière très ri­coeu­rienne d’ar­ti­cu­ler « en même temps » un de­voir de jus­tice et une tâche de ré­con­ci­lia­tion. Mais Ri­coeur re­mar­quait qu’en la ma­tière, ni l’his­to­rien, ni le juge, ni le lé­gis­la­teur, ne peuvent se pla­cer en « tiers ab­so­lu ». C’est au dis­sen­sus civique de faire le tra­vail. S’il veut être ri­coeu­rien, le pré­sident de­vra prendre garde à ne pas im­po­ser sa ma­nière de ti­rer la le­çon du pas­sé et de dé­fi­nir le pré­sent. Les mé­moires plu­rielles doivent se dé­pla­cer en­semble pour rou­vrir dans le pas­sé des pro­messes écra­sées et for­mer un ho­ri­zon d’at­tente com­mun. Faire so­cié­té, c’est « faire mé­moire de toutes les tra­di­tions » qui s’y sont sé­di­men­tées. C’est aus­si mon­trer que l’his­toire n’est pas fi­nie. Il faut bien in­sis­ter sur ce point : quand Ri­coeur parle d’« iden­ti­té nar­ra­tive », il ne dé­signe pas une iden­ti­té fi­gée et uni­voque, mais au contraire une iden­ti­té faite de mille sources, « en­che­vê­trée dans des his­toires », in­ache­vée.

2) Les ca­pa­ci­tés de l’in­di­vi­du. On peut re­trou­ver dans les dis­cours de Ma­cron la no­tion de « ca­pa­ci­té »

chère à Ri­coeur. Plu­tôt que de pen­ser l’in­di­vi­du comme un su­jet bar­dé de droits théo­riques, il s’agit de le pla­cer en ca­pa­ci­té ef­fec­tive de dé­ployer ses « pos­sibles les plus propres ». Une so­cié­té le moins in­juste et le moins hu­mi­liante pos­sible doit don­ner à cha­cun les moyens d’être « ca­pable », di­sait-il, en écho au thème de l’éga­li­té des chances dé­ve­lop­pé par le pen­seur amé­ri­cain John Rawls et aux « ca­pa­bi­li­ties » de l’éco­no­miste in­dien Amar­tya Sen. Mais, chez Ri­coeur, le « su­jet ca­pable » est aus­si un « su­jet cou­pable », et plus en­core un « su­jet vul­né­rable » – son livre de 1960 sur la fra­gi­li­té hu­maine en té­moigne. C’est sur­tout un su­jet « re­con­nais­sant », c’est-à-dire un su­jet qui sait com­bien nous sommes tous dé­pen­dants les uns des autres, com­bien ce que nous sommes, nous le de­vons aux autres. Il n’y a pas de so­cié­té ni d’in­di­vi­dus sans cet « en­det­te­ment mu­tuel in­fi­ni ». On est loin de l’en­tre­pre­neur de soi, qui ne doit rien qu’à lui-même, cher à cer­tains « ma­cro­niens »!

3) L’au­to­ri­té po­li­tique. En 2011, dans un ar­ticle de la re­vue « Es­prit », Emmanuel Ma­cron se de­mande comment « res­tau­rer une forme de dis­cours et de res­pon­sa­bi­li­té po­li­tique qui ré­ta­blisse la confiance dans la pa­role po­li­tique et l’ac­tion po­li­tique ». De son cô­té, Ri­coeur, dans « Lan­gage po­li­tique et rhé­to­rique » (1990), in­sis­tait sur la fra­gi­li­té du lan­gage po­li­tique. Ce­lui-ci, di­sait-il, n’est ni de l’ordre d’un savoir in­dis­cu­table ni de l’ordre de pures opi­nions sub­jec­tives : il est fait de la confron­ta­tion de convic­tions ar­gu­men­tées, qui se cor­rigent et se pon­dèrent mu­tuel­le­ment. Certes, gou­ver­ner c’est éta­blir un ordre pro­vi­soire de prio­ri­té. Mais Ri­coeur in­siste là en­core sur le dis­sen­sus in­dis­pen­sable quant aux fins du bon gou­ver­ne­ment.

Dans « le Pa­ra­doxe po­li­tique » (1957), Ri­coeur pointe l’exis­tence du « mal po­li­tique », qu’il voit comme une pa­tho­lo­gie propre au po­li­tique et à sa ra­tio­na­li­té : le pou­voir, parce qu’il dé­tient le mo­no­pole de la force, est tou­jours ten­té d’en abu­ser. Le po­li­tique a donc un double sens : ver­ti­cal car il y a de la vio­lence et des rap­ports de force, et il faut ins­ti­tuer la pro­tec­tion des plus vul­né­rables; mais aus­si ho­ri­zon­tal par le pacte d’un libre-agir en­semble qui fait la ra­tio­na­li­té dé­mo­cra­tique. Ma­cron mo­di­fie cet équi­libre. Même si, pour lui, « l’ac­tion po­li­tique né­ces­site l’ani­ma­tion per­ma­nente du dé­bat », il va­lo­rise da­van­tage la di­men­sion ver­ti­cale, qu’il ins­crit dans une concep­tion plus vaste du pou­voir, que l’on peut qua­li­fier de « théo­lo­gie po­li­tique » tant elle res­sor­tit à une ana­lyse des croyances pro­fondes : il y au­rait au coeur de notre so­cié­té fran­çaise une place va­cante, celle du roi. Or Ri­coeur, lui, n’a ces­sé de mon­trer qu’il existe une autre « théo­lo­gie po­li­tique » bien plus adap­tée à la dé­mo­cra­tie, qui de­vait être mise en dé­bat avec la pre­mière : celle de la libre al­liance, qui sup­pose la libre ex­pres­sion d’un vé­ri­table plu­ra­lisme des voix, si­non des par­tis, et une réelle confiance dans la ca­pa­ci­té des so­cié­tés à sou­te­nir des conflits fé­conds. Les mois qui viennent nous mon­tre­ront si le pré­sident ju­pi­té­rien sau­ra s’en sou­ve­nir.

4) La cri­tique de la tech­no­cra­tie. Dans l’ar­ticle pu­blié par « Es­prit », Emmanuel Ma­cron in­siste sur le manque ac­tuel de vé­ri­table idéo­lo­gie, seule à même de « res­tau­rer l’agir po­li­tique », « re­cons­truire notre ima­gi­naire po­li­tique » et « re­po­ser la ques­tion des fi­na­li­tés ». « L’ani­mal po­li­tique a be­soin de don­ner du sens à son ac­tion », dit-il, et il im­porte de confron­ter des « vi­sions du monde » pour ins­tau­rer un rap­port au temps plus long et plus large que les seules échéances élec­to­rales. Don­ner du sens, c’est ne pas s’en te­nir au dis­cours de la science et de l’ex­per­tise, qui pré­tend être seul dé­ten­teur du savoir né­ces­saire à la bonne ges­tion de la so­cié­té.

Ri­coeur dé­non­çait l’idée qu’il y au­rait un gouffre in­fran­chis­sable, une « cou­pure épis­té­mo­lo­gique » entre la ra­tio­na­li­té scien­ti­fique et l’idéo­lo­gie, cha­cune pré­ten­dant bien sûr être du cô­té de la ra­tio­na­li­té et re­lé­guant l’autre camp dans l’idéo­lo­gie. Emmanuel Ma­cron a eu le cou­rage de rompre avec l’idéo­lo­gie tech­no­cra­tique du « zé­ro idéo­lo­gie », mais il ne conçoit celle-ci que comme dis­cours d’in­té­gra­tion qui ras­semble la col­lec­ti­vi­té en un consen­sus (d’où son fa­meux cri : « c’est notre pro­jet »). Ri­coeur contre­ba­lan­çait l’idéo­lo­gie par l’uto­pie, comme ca­pa­ci­té à dé­cons­truire les cadres de notre monde et à ex­plo­rer le pos­sible. Croire que la sphère éco­no­mique peut tout com­prendre et tout re­pré­sen­ter, voi­là qui ne se­rait pas ri­coeu­rien. Car les fi­gures de la « vie bonne » sont mul­tiples, et cette ra­di­cale plu­ra­li­té des formes de vie est elle-même dé­si­rable. Elle est même la condi­tion de la li­ber­té.

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