Pas­sé/pré­sent

Il y a cent ans, les Etats-Unis de Wil­son en­traient dans la guerre. Un tour­nant dans l’his­toire eu­ro­péenne

L'Obs - - SOMMAIRE - Par FRAN­ÇOIS REYNAERT

Des Amé­ri­cains à Pa­ris

Ce 14 juillet 2017 se­ra tri­co­lore et étoi­lé : notre pays cé­lèbre le 100e an­ni­ver­saire de l’en­trée des Etats-Unis dans la Pre­mière Guerre mon­diale, aux cô­tés des Fran­çais et des Bri­tan­niques. M. Trump lui-même est at­ten­du à Pa­ris. On peut lui faire confiance pour ajou­ter aux fes­ti­vi­tés un de ces feux d’ar­ti­fice d’élé­gance et de mo­des­tie dont il a le se­cret. Sans doute moins pour par­ler du mo­ment d’his­toire dont il est ques­tion du­rant cette jour­née. C’est dom­mage. Les der­niers tra­vaux his­to­rio­gra­phiques ap­portent sur cet évé­ne­ment dont on croyait tout savoir des idées nou­velles et vi­vi­fiantes.

A prio­ri, l’épi­sode est ba­li­sé de­puis long­temps, et l’his­toire conve­nue comme un cha­pitre de ma­nuel. Nul ba­che­lier n’est cen­sé igno­rer les rai­sons du re­tour­ne­ment de po­si­tion spec­ta­cu­laire qui, du­rant cette cru­ciale an­née 1917, va chan­ger le cours de la guerre. Lors­qu’elle a écla­té, en 1914, les Etats-Unis, pays de tra­di­tion an­glo-saxonne mais pos­sé­dant une forte com­mu­nau­té al­le­mande, ont dé­ci­dé de res­ter en de­hors du car­nage. En no­vembre 1916 en­core, le pré­sident Wil­son se fait ré­élire sur ce slo­gan : « L’homme qui nous a te­nus à l’écart de la guerre. » Pro­fon­dé­ment re­li­gieux, il est éga­le­ment han­té par l’idée mes­sia­nique que son pays, élu par Dieu, a un rôle à jouer pour dis­pen­ser le Bien dans le monde. Fin jan­vier 1917, en bon pas­teur, il com­mence par s’es­sayer au rôle d’ar­bitre en s’adres­sant à tous les bel­li­gé­rants. La « paix sans vic­toire » qu’il leur pro­pose s’écrase sur le mur de haine qui les sé­pare.

Les choix stra­té­giques de Ber­lin vont l’ai­der à prendre une autre dé­ci­sion. Le plus dé­ter­mi­nant est la re­lance par l’Al­le­magne de la guerre sous-ma­rine à ou­trance. Pour ten­ter de sor­tir d’un conflit pa­ra­ly­sé sur le front ter­restre, le pays cherche à écra­ser l’An­gle­terre en l’as­phyxiant par la mer. A par­tir de jan­vier 1917, les « U-boot » ont ordre de cou­ler tous les ba­teaux qui font route vers les ports bri­tan­niques, y com­pris les neutres, c’est-à-dire, éven­tuel­le­ment, les ba­teaux amé­ri­cains. La découverte des ma­noeuvres di­plo­ma­tiques me­nées par Ber­lin au Mexique achève

de re­tour­ner Wa­shing­ton. Pour s’en faire un al­lié, l’Al­le­magne n’a pas hé­si­té à pro­mettre à Mexi­co qu’elle l’ai­de­rait à ré­cu­pé­rer la Ca­li­for­nie, l’Ari­zo­na et tous les im­menses ter­ri­toires cé­dés en 1848. In­ter­cep­té par les An­glais et ren­du pu­blic, le « té­lé­gramme Zim­mer­mann » (1), la dé­pêche di­plo­ma­tique qui dé­taille ce plan, joue comme un se­cond élec­tro­choc.

Le 6 avril 1917, les Amé­ri­cains entrent dans le conflit. Leur rôle y est dé­ci­sif, même s’ils met­tront du temps à le jouer plei­ne­ment. Il faut des mois pour mettre en place la conscrip­tion, qui n’exis­tait pas. Puis d’autres pour voir dé­bar­quer à Brest ou à Saint-Na­zaire les pre­miers « sam­mies », comme les Fran­çais ap­pellent les en­fants de l’Oncle Sam. Puis en­core d’autres in­ter­mi­nables se­maines d’en­traî­ne­ment avant de les voir mon­ter au com­bat. Les Al­le­mands ont mi­sé sur ce dé­lai pour jouer leur va-tout. A eux aus­si l’an­née 1917 a été faste, puis­qu’elle a vu la Rus­sie, en pleine ré­vo­lu­tion, sor­tir du jeu. Sou­la­gé cô­té est, Ber­lin jette toutes ses forces à l’ouest et, de mars à juillet 1918, y lance les of­fen­sives de la der­nière chance. L’une d’elle, hé­roïque, per­met une spec­ta­cu­laire per­cée qui au­rait pu ren­ver­ser le sort des armes. Elle est re­pous­sée in ex­tre­mis. Fin juillet, les jeux sont faits. Comment lut­ter avec des troupes ex­sangues contre un en­ne­mi qui dis­pose d’une telle trans­fu­sion de sang frais? Le 11 no­vembre, au mo­ment où la bou­che­rie s’achève, deux mil­lions de sol­dats amé­ri­cains sont pré­sents sur le sol eu­ro­péen. 117 000 d’entre eux y ont lais­sé la vie.

On a évi­dem­ment rai­son de les cé­lé­brer. On peut éga­le­ment, di­sais-je, s’in­té­res­ser aux nou­veaux points de vue his­to­riques que l’ac­tua­li­té du cen­te­naire sus­cite. Je pense à un ar­ticle pas­sion­nant pu­blié le 6 avril der­nier (an­ni­ver­saire de la dé­cla­ra­tion de guerre) dans le « New York Times », si­gné de l’uni­ver­si­taire Mi­chael Ka­zin, et in­ti­tu­lé : « L’Amé­rique au­rait-elle dû en­trer dans la Pre­mière Guerre mon­diale ? » Vaste ques­tion, que bien plus de gens que l’on ne croit, nous rap­pe­lait ce spé­cia­liste de la pé­riode, se sont alors po­sée. Les op­po­sants à l’aven­ture eu­ro­péenne ne se comp­taient pas uni­que­ment par­mi les ir­ré­duc­tibles iso­la­tion­nistes, mais aus­si par­mi les fé­mi­nistes et les so­cia­listes qui n’avaient pas ab­di­qué leurs idéaux pa­ci­fistes. On les a ou­bliés parce qu’ils furent écra­sés par la pro­pa­gande, et par le puis­sant ap­pa­reil ré­pres­sif mis en place aus­si­tôt. Leur po­si­tion fut-elle pour au­tant illé­gi­time, sur­tout quand on la consi­dère avec re­cul ? Que se se­rait-il pas­sé si les Etats Unis n’y étaient pas al­lés, de­mande Ka­zin ? Epui­sés et in­ca­pables de vaincre, les en­ne­mis eu­ro­péens au­raient fi­ni par se ré­soudre à ar­rê­ter le mas­sacre. La paix au­rait été sans gloire et donc, aus­si, sans hu­mi­lia­tion. Et dans ce cas? Pas d’écra­se­ment de l’Al­le­magne, pas de lé­gende du « coup de cou­teau dans le dos », sans doute pas de Hit­ler et donc pas de Se­conde Guerre mon­diale. Le rai­son­ne­ment vaut-il? Il a le mé­rite de faire ré­flé­chir.

Les pre­mières troupes amé­ri­caines, sur­nom­mées les « sam­mies », font leur en­trée à Pa­ris après avoir dé­bar­qué à Brest et Saint-Na­zaire. 1917

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