Dis­pa­ri­tion

De Mark Twain à Will Self, en pas­sant par Joyce ou Or­well, BER­NARD HOEPFFNER avait tra­duit les plus grands, de fa­çon MA­GIS­TRALE. Il a été em­por­té par une vague, AU PAYS DE GALLES

L'Obs - - SOMMAIRE - Par ANNE CRIGNON

Un tra­duc­teur à la mer

L’im­pen­sable est sur­ve­nu le 6 mai der­nier, un sa­me­di, au pied d’une fa­laise du pays de Galles : Ber­nard Hoepffner a été em­por­té par une vague. De­puis, l’évo­ca­tion de cette dis­pa­ri­tion ne cesse d’émou­voir ce que Pa­ris, Londres ou New York comptent d’édi­teurs et d’écri­vains. Cha­cun y va de son éloge sur la fi­nesse de ce tra­duc­teur, re­con­nu comme un des plus grands du mé­tier, à la fois clas­sique (Or­well, Mel­ville, Twain) et contem­po­rain (Coo­ver, Sor­ren­ti­no, Self). Sur sa dé­li­ca­tesse aus­si. Avec son al­lure d’échas­sier char­meur, sa grâce mé­lan­co­lique et cet an­neau d’or à l’oreille, in­so­lite dans le mi­lieu in­tel­lec­tuel et uni­ver­si­taire qui était de­ve­nu le sien. L’homme sus­ci­tait d’em­blée la cu­rio­si­té et très vite l’af­fec­tion. Il ve­nait de rendre aux Edi­tions Tris­tram un ma­nus­crit in­ti­tu­lé « Por­trait du tra­duc­teur en es­croc ».

Deux jours avant l’ac­ci­dent, Ber­nard Hoepffner s’est le­vé aux au­rores. Dans un pe­tit sac à dos, il a mis le trois fois rien qu’il em­por­tait à chaque voyage et l’or­di­na­teur sans le­quel ce tra­vailleur per­pé­tuel ne se­rait al­lé nulle part. Il a fer­mé sa mai­son en pierre à Dieu­le­fit, dans la Drôme pro­ven­çale, et ca­ché la clé sous un pied de vigne. Puis il est par­ti pour le pays de Galles, ses ciels chan­geants, ses landes sau­vages, ses co­lo­nies d’oi­seaux et le che­min de contre­ban­dier es­car­pé qu’il dé­va­lait au­tre­fois pour al­ler pê­cher avec son frère, là où dans qua­rante-huit heures il dis­pa­raî­tra. Une fois à Londres, un train l’a me­né à Swan­sea, un autre à Ha­ver­ford­west. Un car l’a dé­po­sé à la pointe de Saint Da­vids’ Head – la fin du monde se mé­rite. Au St Da­vids Cross Ho­tel, il s’est en­re­gis­tré sous le faux nom de Wilkes, ce qui, bien sûr, ajoute à l’énigme de sa dis­pa­ri­tion.

Le sa­me­di 6 mai, donc. A 15h10, un couple sur le sen­tier cô­tier aper­çoit en contre­bas un homme qui nage bi­zar­re­ment ha­billé, avec un sac à dos. La femme crie : « Ça va ? » L’homme ré­pond que non. Le Gulf Stream étend jus­qu’ici ses cou­rants mau­vais, l’eau est froide. Le couple ap­pelle les se­cours. Quand les sau­ve­teurs sont là, des ba­teaux, des hé­li­co­ptères, l’homme a dis­pa­ru. On le cherche jus­qu’à la nuit. Seul son blou­son en peau lai­née est re­trou­vé sur un ro­cher.

Le len­de­main, la BBC et le « Guar­dian » re­laient l’ap­pel de la po­lice. Homme de type eu­ro­péen por­té dis­pa­ru, blanc, la soixan­taine, vi­sage lon­gi­ligne et « sour­cils clairs très mar­qués ». Cette pré­ci­sion ôte­ra d’em­blée tout es­poir qu’il puisse s’agir d’un autre lorsque son frère, Jacques Hoepffner, aler­té par les gens in­quiets de l’At­las (l’As­so­cia­tion pour la Pro­mo­tion de la Tra­duc­tion lit­té­raire), ta­pe­ra « Saint Da­vid’s Head » sur Google et ver­ra s’af­fi­cher les avis de re­cherche.

La mer a gar­dé le corps trente-trois jours. On l’a re­trou­vé le 9 juin à l’aube sur Tywyn Beach, dans le nord, à 100 miles de la pointe Saint-Da­vid. Que Ber­nard Hoepffner dis­pa­raisse d’une ma­nière si peu com­mune et, ose­rait-on dire, si belle, n’a guère éton­né. Des amis « trou­blés » par le dé­con­cer­tant de l’his­toire et l’usage d’un pseu­do­nyme se sont de­man­dé s’il n’avait pas choi­si de ti­rer ain­si sa ré­vé­rence, à 70 ans. A écou­ter les uns évo­quer le ly­céen, le frère, et les autres, le ma­ri, l’ami, le com­pa­gnon, on voit beau­coup de ro­ma­nesque en fi­li­grane d’une exis­tence pas­sée « à se ré­in­ven­ter », disent-ils, et une ap­ti­tude toute sha­kes­pea­rienne à prendre la vie pour un théâtre. Ber­nard Hoepffner avait d’ailleurs sur le vi­sage la lueur amu­sée qui si­gnale ce re­cul.

DANS LA DÈCHE À LONDRES

Re­tour en ar­rière. Il a 15 ans et un es­prit contes­ta­taire dans une fa­mille bour­geoise. Deux ans plus tôt, il a an­non­cé à ses pa­rents qu’il ne croyait plus en Dieu. « Tu se­ras pri­vé de des­sert », ont-ils ré­pon­du. Il se rêve en peintre mais son père po­ly­tech­ni­cien exige un des­tin res­pec­table pour ses cinq en­fants. L’in­do­cile re­nonce aux Beaux-Arts et com­mence des études d’ar­chi­tec­ture qu’il dé­teste à cause du bi­zu­tage hu­mi­liant des maîtres. Une ligne de fuite se des­sine en 1969, l’an­née du ser­vice mi­li­taire. Il échoue à se faire ré­for­mer mais, pour rien au monde, il ne pas­se­ra l’uni­forme. A quelques jours d’être en­rô­lé, il quitte la France – s’il y re­vient, c’est la pri­son. Le dé­ser­teur gagne Londres et Whi­te­cha­pel, ce quar­tier d’im­mi­gra­tion ja­maï­caine et pa­kis­ta­naise mal­fa­mé alors, so chic au­jourd’hui. La rue s’ap­pelle Wilkes Street. Wilkes… comme son pseu­do­nyme au St Da­vids Cross Ho­tel.

Avec He­len, une An­glaise qu’il a ren­con­trée en France, il s’ins­talle dans une an­cienne mai­son de hu­gue­nots que lui loue l’ar­ti­san du rez-de-chaus­sée qui fait des in­té­rieurs de sacs à main. Des amis sont pas­sés les voir. Ils ra­content la poé­sie d’une rue où s’alignent des fa­çades hautes de briques noir­cies. Dans leur mai­son, il n’y a rien ou presque. Elle est vide d’ob­jets et de meubles, pleine de leur joie de vivre. Ber­nard va sou­vent sur le ter­rain vague d’à cô­té, dé­vas­té de­puis 1945 par les bombes, pour dis­cu­ter avec les clo­chards dé­fon­cés à l’al­cool fre­la­té. Par­ler avec qui se pré­sente, sans pré­ju­gés, et sans le mé­pris so­cial ré­pan­du dans les es­prits les mieux culti­vés, se­ra tou­jours l’une de ses ma­nières re­mar­quables.

Pour ga­gner sa vie, il fait des mé­nages. Ses em­ployeurs ne sont pas dupes de la bonne édu­ca­tion de ce grand gar­çon qui pose le ba­lai quand il ar­rive près des bi­blio­thèques. Le mi­lieu d’art lon­do­nien lui ouvre ses portes. Il ap­prend le so­clage, l’en­ca­dre­ment, se spé­cia­lise dans les ob­jets eth­no­gra­phiques d’Océa­nie tout en pour­sui­vant ses lec­tures – il vole dans les li­brai­ries, par­fois dans les bi­blio­thèques. Al­fred Jar­ry, Gracq, Rim­baud, Bor­gès, Con­rad, Mel­ville, Sha­kes­peare, Sterne, Joyce ou Be­ckett com­po­se­ront dans vingt ans le puzzle géant de son éru­di­tion. Mais pour l’heure, il monte une af­faire à lui, Fra­me­ry, qui marche très bien. A 35 ans, il re­vend tout pour

IL CITAIT VICTOR HU­GO, “SANS PI­TIÉ POUR LES PAUVRES PE­TITS ESTOMACS QUI SONT CAN­DI­DATS À L’ACA­DÉ­MIE”.

al­ler vivre sur la pointe de Saint Da­vid’s Head. Ses amis af­fluent dans ce coin dé­sert du Pem­bro­ke­shire pour pas­ser une nuit ou deux chez lui, dans une an­cienne ca­se­mate de sur­veillance de sous-ma­rins al­le­mands, au-des­sus de la mer, éclai­rée par deux lampes-tem­pête – il n’a pas l’élec­tri­ci­té.

On le suit jus­qu’aux Ca­na­ries, à El Hier­ro, où il est par­ti en ba­teau-stop, une terre « où l’on ne trouve ni cours d’eau, ni source, ni puits, la seule eau uti­li­sable étant celle que l’on stocke dans des ré­ser­voirs quand il pleut en au­tomne », écri­ra-t-il plus tard, dans l’un des nom­breux ar­ticles dis­pen­sés au fil de ses tra­duc­tions. Il achète un bout de terre pour y culti­ver la pa­tate et la figue. Sa fille est née là-bas, mais He­len n’est pas em­bal­lée à l’idée d’em­me­ner Ch­loé en classe à dos d’âne, alors ils se quittent.

MARK TWAIN RES­SUS­CI­TÉ

Pour ren­trer en France, tris­te­ment, il a dû se « sou­mettre » : ef­fa­cer le crime de lèse-ar­mée a consis­té à faire amende ho­no­rable au­près de l’at­ta­ché mi­li­taire de l’ambassade de France à Londres. Il est à Lyon dé­sor­mais. Ca­the­rine Gof­faux, li­braire à Villeur­banne, le convainc de faire bon usage de son im­pec­cable bi­lin­guisme et, dit-elle, « de la tour de Ba­bel dans sa tête ». Grâce à elle, Ber­nard re­lance ses dés en 1988. En plus du re­gistre des ma­riages, ils signent en­semble une sé­rie de tra­duc­tions. Les au­teurs se suc­cèdent et non des moindres – Tho­mas Browne, William T. Voll­mann, Gil­bert Sor­ren­ti­no, Ni­cole Krauss, Martin Amis. Ber­nard Hoepffner par­ti­cipe à cet évé­ne­ment que fut en 2004 l’« Ulysse » de Joyce re­vi­si­té par une équipe de tra­duc­teurs chez Gal­li­mard, « une schi­zo­phré­nie à huit », a-t-il dit. Il donne une nou­velle tra­duc­tion d’Or­well (sa Cor­res­pon­dance), en qui, se­crè­te­ment, il se re­con­naît.

Dans la mai­son de Dieu­le­fit, il est dès l’aube pen­ché sur ses feuillets. Son long cou lui donne l’al­lure d’un oi­seau concen­tré sur cet exer­cice de dé­cons­truc­tion mi­nu­tieux et ins­pi­ré qu’il com­pare au jazz. La tra­duc­tion de­vient l’af­faire de sa vie, ce « re­tour in­ces­sant entre l’es­cla­vage, le dé­calque, d’une part, et le vol libre, de l’autre », a-t-il écrit. Le vol libre, il sait faire. Tra­duire, c’est faire vio­lence à la langue fran­çaise. Il cite Victor Hu­go, « sans pi­tié pour les pauvres pe­tits estomacs qui sont can­di­dats à l’Aca­dé­mie ». Lui avait le scru­pule de ne sur­tout pas « lis­ser les textes et les ar­ran­ger », ex­plique Jean-Jacques Ro­sat, son édi­teur chez Agone.

Avec Ca­the­rine, il passe six ans et tous leurs loi­sirs sur les 2 000 pages d’« Ana­to­mie de la mé­lan­co­lie » de Robert Bur­ton, un chef-d’oeuvre de la Re­nais­sance non tra­duit en fran­çais – c’est comme si on n’avait pas tra­duit Mon­taigne en an­glais. Au dé­part si­gné « Dé­mo­crite le Jeune », c’est un trai­té à vi­sée en­cy­clo­pé­diste sur les pen­sées et les émo­tions hu­maines, la mé­lan­co­lie in­cluant notre dé­pres­sion mo­derne. Wi­ki­pé­dia, à l’époque où Hoepffner et sa femme se lancent dans ce tra­vail monstre, est en­core dans les limbes de la dys­to­pie : l’ac­qui­si­tion de 500 livres leur se­ra né­ces­saire pour contex­tua­li­ser et bien com­prendre Bur­ton.

Bur­ton di­sait tra­vailler « Ana­to­mie de la mé­lan­co­lie » pour échap­per à la mé­lan­co­lie. Cinq siècles plus tard, Hoepffner tra­duit la mé­lan­co­lie pour les mêmes rai­sons. Se trans­por­ter conti­nû­ment d’un uni­vers concep­tuel à l’autre, chan­ger de siècle, cher­cher des heures (par­fois des jours) un mot juste ou rare, s’ou­blier en somme, est une ré­ponse pos­sible aux in­quié­tudes exis­ten­tielles. Il a tra­duit quelques es­sais aus­si : « Des syn­di­cats do­mes­ti­qués. Ré­pres­sion pa­tro­nale et ré­sis­tance syn­di­cale aux Etats-Unis » (Rai­son d’agir, 2003) ou « l’Ecole des ou­vriers. Comment les en­fants d’ou­vriers ob­tiennent des bou­lots d’ou­vriers » (Agone, 2011). Tout l’in­té­resse, du « fol­le­ment her­mé­tique » (ce sont ses mots) au po­pu­laire.

Et voi­ci que jus­te­ment, à lire et re­lire Mark Twain, il se dit qu’il n’est plus pos­sible de lais­ser des gosses de 12 ans se vou­voyer sur les bords du Mis­sis­sip­pi comme Ca­mille et Ma­de­leine de Fleur­ville dans les pages de la Com­tesse de Sé­gur. Il exis­tait onze tra­duc­tions de « Hu­ck­le­ber­ry Finn ». Les Edi­tions Tris­tram lui com­mandent la dou­zième en 2006. Ô joie ! Car Twain est alors consi­dé­ré en France comme un gen­til ra­con­teur d’his­toires pour en­fants, pas da­van­tage, quand l’Amé­rique porte de­puis long­temps « Huck Finn » au fir­ma­ment des lettres. Ber­nard Hoepffner, ve­nu au monde au bord du Rhin en 1946, di­sait : « Mon fleuve c’est le Mis­sis­sip­pi, c’est tout l’art de Mark Twain. »

Il a tra­duit « Oli­ver Twist » et « Hu­ck­le­ber­ry Finn », en­cou­ra­gé par les en­fants de sa nou­velle com­pagne, Su­zan­na Mat­ve­je­vic, tra­duc­trice elle-même, avec qui il est par­ti vivre à La Haye. Su­zan­na garde l’in­croyable cor­res­pon­dance de 1 000 pages qui a sui­vi leur ren­contre et leur coup de foudre lors d’un con­grès de l’As­so­cia­tion fran­çaise d’Etudes amé­ri­caines. Il y a quatre ans, Ber­nard est re­tour­né vivre seul à Dieu­le­fit, son chez­lui, mais ses cendres se­ront dis­per­sées sur la pointe de Saint Da­vid’s Head, par­mi des mil­liers d’oi­seaux.

La pointe de Saint Da­vid’s Head dans le Pem­bro­ke­shire, ce lieu au bout du monde où Ber­nard Hoepffner a dis­pa­ru.

A La Haye, en 2011.

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