Si­da

Il a ins­pi­ré une des fi­gures prin­ci­pales du film “120 Bat­te­ments par mi­nute”, qui a fait sen­sa­tion à Cannes. Por­trait du co­fon­da­teur d’Act Up Didier Les­trade, “guer­rier gay” cha­ris­ma­tique et ca­bos­sé

L'Obs - - SOMMAIRE -

Didier Les­trade, le sur­vi­vant

I l s’est ins­tal­lé au pre­mier rang, avec un ex-pe­tit ami. Il lui a pris la main et ne l’a plus lâ­chée de tout le film. Emu de voir, en avant-pre­mière à SaintE­tienne, sa vie dé­fi­ler à l’écran. En­fin, une par­tie de sa vie. Celle, à par­tir de 1989, qui a tout fait bas­cu­ler. Didier Les­trade est alors un jour­na­liste de 31 ans, spé­cia­liste de house mu­sic. Il est aus­si ho­mo­sexuel, et sé­ro­po­si­tif de­puis trois ans. Le si­da tue. C’est une hé­ca­tombe. Aux Etats-Unis, où vit son amou­reux, il a vu une as­so­cia­tion dé­fendre avec une vi­ru­lence spec­ta­cu­laire les in­té­rêts des si­déens : Act Up. Avec deux autres jour­na­listes, Pas­cal Lou­bet et Luc Cou­la­vin, il en crée une ver­sion fran­çaise. « Sans le vou­loir vrai­ment, pous­sé par l’ur­gence. » Sans savoir qu’il y en­gage sa vie.

Le film ra­conte l’épopée. Les ac­tions coups de poing ap­pe­lées « zaps » : les poches de faux sang ba­lan­cées dans les la­bos, les mi­li­tants al­lon­gés dans les rues mi­mant les ca­davres, les cendres des morts je­tées sur des no­tables. Les vio­lentes en­gueu­lades dans l’am­phi­théâtre où Act Up or­ga­ni­sait ses « RH », ses réunions heb­do­ma­daires. Les his­toires de cul et d’amour in­can­des­centes et déses­pé­rées, où sexe et mort se mêlent in­ex­tri­ca­ble­ment.

« Nous sommes des sur­vi­vants, des res­ca­pés » : ces mots, Didier Les­trade nous les a lan­cés à la fi­gure lors de notre pre­mière et longue ren­contre, dans un ca­fé pa­ri­sien. « Re­gar­dez cette mai­greur! » avait-il in­sis­té, en dé­cou­vrant sous son bag­gy mi­li­taire des jambes de cre­vette. « Sur mes joues et mes tempes, je me fais in­jec­ter des pro­duits de com­ble­ment, rem­bour­sés par la Sé­cu grâce à Act Up. Si je ne le fai­sais pas, j’au­rais l’air de sor­tir de Da­chau, comme avant ! » Avant, c’était quand il avait des réunions au mi­nis­tère de la San­té et qu’il af­fi­chait os­ten­si­ble­ment ce vi­sage creu­sé, comme une preuve des ra­vages de la ma­la­die. Il le ra­conte dou­ce­ment, avec cette dic­tion par­ti­cu­lière, cette voix un peu poin­tue, qui cap­tait son au­di­toire dans les as­sem­blées gé­né­rales d’Act Up. « C’est af­freux d’en ar­ri­ver à se mon­trer en re­pous­soir. L’es­time de soi, une fois qu’on l’a per­due, on ne la re­trouve ja­mais. Ça dé­glingue la tête. » Didier Les­trade dé­teste se re­voir, dé­char­né, sur les vi­déos de l’époque, « une ca­ri­ca­ture de moi ». Lui, tel­le­ment « ob­sé­dé par la beau­té ». Il se ra­conte avec drô­le­rie. Jus­qu’à ce mo­ment où les larmes dé­bordent. Didier Les­trade est un bloc d’af­fects à fleur de peau.

Dans le film, un per­son­nage « sé­ro­neg », comme ils disent, ac­com­pagne jus­qu’au dé­cès son pe­tit ami at­teint du si­da. Le pre­mier grand amour de Didier Les­trade, ce­lui qui ha­bi­tait à New York, est mort lui aus­si. « J’étais tel­le­ment ef­frayé de le voir si maigre et ma­lade. Je ne lui ai pas don­né l’amour que j’au­rais dû. Je conti­nuais à faire du shop­ping au lieu de m’oc­cu­per de lui, alors qu’il était en train de mou­rir. » Il mur­mure : « J’étais jeune, j’avais peur… Il faut échouer une fois. Après, on sait faire. »

Lui est res­té vi­vant. Peut-être « grâce aux gènes ré­sis­tants de la fa­mille ». Et aus­si grâce à ces pi­lules qu’il avale chaque jour de­puis 1991 et qu’il ne sup­porte plus : « Par­fois, je re­tarde le mo­ment d’al­ler au lit pour ne pas les prendre. » Ils sont quelques sé­ro­po­si­tifs d’Act Up à avoir tra­ver­sé ces an­nées de guerre. Un pe­tit groupe uni par ces sou­ve­nirs, mais peu sou­dé dans la vie. Qui s’est sexuel­le­ment ai­mé, sa­cré­ment échar­pé. Beau­coup fâ­ché. « On a sur­vé­cu à trop de monde, ana­lyse Didier Les­trade. “Too much lug­gage”. On se dit : “Pour­quoi moi et pas mon ex ni mes amis?” Les gens vous dé­testent car ceux qu’ils ai­maient sont par­tis, alors que vous res­tez. Vous fo­ca­li­sez une co­lère. Ils ont mor­flé, ils au­raient pré­fé­ré que leur vie ne soit pas mar­quée par ça ! Je se­rais mort, tout le monde m’ado­re­rait. »

Vi­vant, le « grand gosse nar­cis­sique, gé­né­reux et in­con­trô­lable », comme le dé­crit un de ses ex, sé­duit au­tant qu’il ir­rite. Il faut dire qu’il est sans filtre. Il étrille conscien­cieu­se­ment le pe­tit monde ho­mo, sa « si­da­cra­tie » et son es­ta­blish­ment. « Didier est le meilleur en­ne­mi de lui-même », per­sifle un an­cien ami. « Il s’est fâ­ché avec tout le monde à un mo­ment ou à un autre, mais

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.