La chro­nique

L'Obs - - SOMMAIRE - Par DANIEL COHEN Di­rec­teur du dé­par­te­ment d’éco­no­mie de l’Ecole nor­male su­pé­rieure D. C.

de Daniel Cohen

Il est as­sez ex­tra­or­di­naire que les deux fi­na­listes de la pri­maire or­ga­ni­sée par le Par­ti so­cia­liste aient tous les deux dé­ci­dé de le quit­ter. Le dé­part de Be­noît Ha­mon, sui­vant de quelques jours ce­lui de Ma­nuel Valls, illustre l’état de crise qui tra­verse le par­ti. L’ob­jec­tif as­si­gné à la pri­maire était de pré­ser­ver la po­si­tion hé­gé­mo­nique du PS à gauche. Elle a eu l’effet in­verse. Les pre­miers son­dages, au len­de­main de la vic­toire de Ha­mon, mon­traient pour­tant qu’il exis­tait une voie pour y par­ve­nir. Sa cam­pagne avait per­mis de re­nou­ve­ler le lo­gi­ciel in­tel­lec­tuel du par­ti, pro­mou­vant des idées nou­velles, no­tam­ment celle du re­ve­nu uni­ver­sel, et de pous­ser l’exi­gence éco­lo­gique plus loin. Las, le « mo­men­tum » a été vite per­du, après d’in­ter­mi­nables dis­cus­sions d’ap­pa­reil vi­sant à né­go­cier le re­trait de Yan­nick Ja­dot, puis pas­sées à vou­loir ral­lier Jean-Luc Mé­len­chon, alors que ce der­nier était en réa­li­té en­ga­gé dans une lutte à mort avec le PS et ses re­pré­sen­tants.

Au-de­là des pro­blèmes doc­tri­naux, le PS a été dé­pas­sé, sur sa droite et sur sa gauche, par une étrange conver­gence entre les ins­ti­tu­tions de la Ve Ré­pu­blique et l’ubé­ri­sa­tion de la vie po­li­tique. Le po­li­to­logue Mi­chel Of­fer­lé ex­pli­quait ain­si que la po­li­tique à l’ère du nu­mé­rique se ré­su­mait à « un chef et in­ter­net », comme Lé­nine avait dé­fi­ni au­pa­ra­vant le com­mu­nisme comme « les so­viets plus l’élec­tri­ci­té ». Une image mé­dia­tique at­trac­tive et des ré­seaux so­ciaux suf­fisent à fran­chir le pre­mier tour de la pré­si­den­tielle, ren­dant les par­tis to­ta­le­ment in­utiles. Fran­çois Mit­ter­rand s’était certes dé­jà im­po­sé face au gé­né­ral de Gaulle, en 1965. Mais il lui avait fal­lu convaincre en­suite la SFIO de lui don­ner les clés du par­ti et construire une al­liance pro­gram­ma­tique avec le PC. Dans le monde nu­mé­rique où le « vain­queur prend tout », la se­conde étape, un pro­gramme et des al­liances, de­vient su­per­flue. Le rôle d’un par­ti n’est pas seule­ment de dé­si­gner un chef. Il est de main­te­nir en son sein l’uni­té des contraires qui s’af­frontent et de conser­ver la mé­moire de leurs op­po­si­tions. Le sens po­li­tique de Mit­ter­rand avait eu rai­son de Mi­chel Ro­card, mais in fine, c’est bien la vi­sion de ce der­nier qui avait pré­va­lu, et c’est la trace de ce com­bat qui a don­né au PS sa vi­ta­li­té dans les dé­cen­nies qui ont sui­vi. La « clarification par le vide » qui est en train de se pro­duire au­jourd’hui au­gure mal de re­nou­vel­le­ments futurs. La tâche, tra­di­tion­nel­le­ment dé­vo­lue aux par­tis, de sai­sir et trans­for­mer les at­tentes contra­dic­toires de la so­cié­té n’a pour­tant pas dis­pa­ru. Le be­soin d’un par­ti so­cial-dé­mo­crate reste cru­cial pour conci­lier l’exi­gence de jus­tice so­ciale avec celle d’une so­cié­té ou­verte au monde. Don­ner chair à cette ligne, qui ne sa­cri­fie ni la jus­tice ni l’ou­ver­ture, exige de re­tis­ser un lien en pro­fon­deur avec la so­cié­té et le monde du tra­vail pour faire jaillir des com­pro­mis so­ciaux nou­veaux. En ces temps ubé­ri­sés, il n’est plus as­su­ré que la gauche fran­çaise y par­vienne.

“LA ‘CLARIFICATION PAR LE VIDE’ QUI EST EN TRAIN DE SE PRO­DUIRE AU­JOURD’HUI AU­GURE MAL DE RE­NOU­VEL­LE­MENTS FUTURS.”

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