Le sucre, ce doux poi­son

Dans un ré­cent es­sai, “Sucre. En­quête sur l’autre poudre”, le jour­na­liste Ber­nard Pel­le­grin dé­nonce les in­nom­brables mé­faits de cette sub­stance hau­te­ment ad­dic­tive

L'Obs - - EN COUVERTURE - Par MA­RIE VATON (1) Edi­tions Tal­lan­dier, juin 2017.

De­vi­nette : qu’estce qui est plus ad­dic­tif que la co­caïne, plus ren­table que le ta­bac, plus ex­ci­tant que l’al­cool, plus mor­tel que les trois réunis? Ré­ponse : le sucre. Dans un es­sai per­cu­tant, « Sucre. En­quête sur l’autre poudre » (1), le jour­na­liste Ber­nard Pel­le­grin re­cense les ra­vages de ce doux poi­son. Bi­be­ron­nés dès l’en­fance au goût su­cré avec la com­pli­ci­té des lobbys de l’in­dus­trie agroa­li­men­taire, nous ava­lons tous les jours l’équi­valent de 40 mor­ceaux de sucre, soit 20 fois plus qu’un ou­vrier pa­ri­sien au dé­but du xxe siècle, et 6 fois plus que les re­com­man­da­tions de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la San­té (OMS). Pour­tant, on sait au­jourd’hui que la sur­con­som­ma­tion de sucre est né­faste. Le hic, c’est qu’il est ab­so­lu­ment par­tout : il s’af­fiche en grand sur les murs et les écrans, les étals des bou­lan­ge­ries et les dis­tri­bu­teurs à ca­nettes, se cache dans les al­cools et les jus 100% fruits, se ta­pit dans les ci­ga­rettes, les sham­pooings et le par­fum, les cor­dons-bleus, la sa­lade fraî­cheur, la soupe mi­nute, le ha­chis par­men­tier sur­ge­lé, le pain de mie, les boîtes de pâ­té ou de pe­tits pois… Pour vendre leur pro­duit fé­tiche, si ren­table car si ad­dic­tif, les in­dus­triels ont mille tours dans leur sac : il existe ain­si 56 ap­pel­la­tions dif­fé­rentes pour le sucre ajou­té : dex­trose de maïs, fruc­tose, sac­cha­rose, si­rop de glu­cose, lac­tose, mal­to­dex­trine, dex­trine… C’est simple, ex­plique Ber­nard Pel­le­grin, « si on en­le­vait des rayons tous les pro­duits qui contiennent du sucre, il n’en res­te­rait que 20% ».

Or, plus on en consomme, plus on en veut : le sucre agit comme une drogue sur les neu­rones qui pro­duisent la do­pa­mine, l’hor­mone du plai­sir, ali­men­tant un cycle de ré­com­pense sans fin. Bien­ve­nue dans la ci­vi­li­sa­tion du sucre. Une ci­vi­li­sa­tion per­ver­tie, amol­lie et peu à peu ra­va­gée par les mé­faits de l’or blanc qui sa­ture les foies, dé­règle les pan­créas, qui se mettent à pro­duire un ex­cès d’in­su­line fa­tal pour l’or­ga­nisme. On compte au­jourd’hui 4 mil­lions de dia­bé­tiques de type 2 en France. C’est quatre fois plus qu’il y a trente ans. Un so­da par jour aug­mente les risques de dia­bète de type 2 de 29%, in­dé­pen­dam­ment du poids et des ca­lo­ries ab­sor­bées, au point que cer­tains ont in­ven­té le terme de « dia­bé­si­té » pour dé­crire la pan­dé­mie. L’épi­dé­mie d’obé­si­té touche, elle, 13% de la po­pu­la­tion mon­diale, soit deux fois plus qu’en 1980, et tue dé­sor­mais plus que la fa­mine dans le monde. En France, une per­sonne sur huit est obèse.

Pour la so­cié­té, ce­la re­pré­sente un coût pha­rao­nique, mais les puis­sants lobbys, eux, pré­fèrent ca­pi­ta­li­ser leur stra­té­gie mar­ke­ting : ain­si, se­lon un do­cu­ment de l’ONG pro­trans­pa­rence CEO (Cor­po­rate Eu­rope Ob­ser­va­to­ry) da­tant de juillet 2016, « le coût glo­bal du lob­bying en fa­veur du sucre sous toutes ses formes se­rait de 21,3 mil­lions d’eu­ros par an ». Dont un tiers consa­cré aux re­la­tions pu­bliques et pu­bli­ci­tés… Aux Etats-Unis, un jour­na­liste du « New York Times » a réus­si à prou­ver comment l’in­dus­trie du sucre a ache­té des cher­cheurs char­gés de mi­ni­mi­ser les liens entre le sucre et les ma­la­dies car­dio-vas­cu­laires. Même chose pour les bon­bons. En France, « tous les scien­ti­fiques qui tra­vaillent dans la nu­tri­tion sont de près ou de loin fi­nan­cés par l’in­dus­trie agroa­li­men­taire en gé­né­ral, et par celle du su­cré en par­ti­cu­lier », es­time le Pr Serge Ah­med, du CNRS à Bor­deaux, au­teur d’une étude sur l’ad­dic­tion au sucre. Comble du cy­nisme, le Ce­dus, le lobby fran­çais du sucre, a même si­gné en 2013 un par­te­na­riat avec… l’Edu­ca­tion na­tio­nale. Sur son site in­ter­net, une phrase écrite en grand ac­cueille ain­si les vi­si­teurs : « La chasse aux sucres, c’est un peu comme une chasse aux sor­cières… une per­sé­cu­tion in­jus­ti­fiée. »

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