Le re­pen­ti de la Côte

Qu’ar­rive-t-il à Christian Es­tro­si? Long­temps in­car­na­tion de la droite mus­clée, le maire de Nice au­rait ado­ré être mi­nistre de l’In­té­rieur du nou­veau pré­sident. Ré­cit d’une conver­sion

L'Obs - - GRANDS FORMATS -

Ce 16 mai, les oreilles de Christian Es­tro­si sifflent… en sa pré­sence. Au bu­reau po­li­tique des Ré­pu­bli­cains, Da­vid Douillet s’em­porte contre « les op­por­tu­nistes qui ne pensent qu’à eux », « les traîtres comme Es­tro­si », prêts à tra­vailler avec le nou­veau pré­sident de la Ré­pu­blique. L’ex-ju­do­ka n’a pas re­pé­ré le maire de Nice, as­sis quelques sièges plus loin. « Je suis là! Traître de quoi? », lance alors ce der­nier, qui dé­plore que son par­ti ait pré­fé­ré ap­pe­ler à vo­ter contre le Front na­tio­nal pour la pré­si­den­tielle plu­tôt que pour Ma­cron, et en­joint à ses amis de dé­fendre une ligne plus construc­tive. Un par­ti­ci­pant n’en re­vient tou­jours pas : « Il a pas­sé vingt ans à s’af­fi­cher “plus à droite que moi, tu meurs”, et il fait tout pé­ter pour pas­ser d’un ex­trême à l’autre. » Dé­ci­dé­ment, on au­ra tout vu ces der­niers mois, même un ex-sar­ko­zyste de choc de­ve­nir l’un des hé­rauts de l’ère Ma­cron.

Quelle mouche a pi­qué Es­tro­si? Pour­quoi l’an­cien cham­pion de mo­to, mé­cham­ment sur­nom­mé le « Mo­to­di­dacte », a-t-il amor­cé un tel vi­rage? Se­rait-il le symp­tôme d’une droite dé­bous­so­lée, qui ne sait plus où elle ha­bite? A l’en­tendre condam­ner dé­sor­mais « le sec­ta­risme » de Laurent Wau­quiez ou dé­non­cer « les sur­en­chères » de son camp, on en ou­blie­rait presque l’Es­tro­si d’avant, le « Mon­sieur plus » de la droite. Ce­lui qui pro­met­tait de « ma­ter » les Roms, in­ter­di­sait les youyous trop bruyants lors des ma­riages dans sa mai­rie et mul­ti­pliait les ca­mé­ras à tous les coins de rue ; le lieu­te­nant fi­dèle de Sar­ko­zy, à ses cô­tés lors de la pri­maire de la droite, pour dé­fendre la France des Gau­lois et en­fer­mer tous les fi­chés S; ce­lui, en­fin, que le mi­nistre

Christophe Castaner, son ad­ver­saire aux ré­gio­nales en Pro­vence-Alpes-Côte d’Azur, ac­cu­sait de « ba­na­li­ser le dis­cours de l’ex­trême droite », avant d’en faire ré­cem­ment un « rem­part » face au FN.

Ce re­frain agace l’in­té­res­sé : « J’en­tends ça en boucle : “Christian, tu as beau­coup chan­gé.” Ce­la vient de mes amis de droite ra­di­ca­li­sés. Mais ce sont eux qui ont chan­gé : à force de faire la course à l’écha­lote avec le FN, ils sont de­ve­nus ex­tré­mistes ! » ré­torque Es­tro­si qui se veut dé­sor­mais « gaul­liste so­cial ». Pour­tant, ses proches as­surent qu’il a bien chan­gé. « Christian est pas­sé de superflic à supercultureux, s’amuse son co­pain Re­naud Muselier, son suc­ces­seur à la tête de la ré­gion Pa­ca. Comme tou­jours, il en fait plus que les autres. » Lors de la pas­sa­tion de pou­voir, le Mar­seillais a de­man­dé à son ami ni­çois quelle dé­lé­ga­tion il sou­hai­tait conser­ver à la ré­gion. Es­tro­si n’a pas hé­si­té : « Je garde la culture. » Même des hommes de gauche, comme Charles Ber­ling, qui di­rige le théâtre na­tio­nal de Tou­lon, ap­plau­dissent : « J’avais de lui l’image d’un beau gosse lisse et très à droite, mais c’est un homme com­plexe, qui nous sou­tient vrai­ment. »

« Es­tro­si n’est plus l’in­car­na­tion de la droite du Sud, as­sure un ami qui, éton­né, lui a lan­cé il y a quelques mois : “En fait, tu es plus jup­péiste que sar­ko­zyste.” » De ces an­nées où il a in­car­né « la droite dure », Es­tro­si dresse au­jourd’hui l’in­ven­taire : « J’avais le mau­vais mode d’em­ploi, que cer­tains s’obs­tinent à conser­ver, ce­lui de la sur­en­chère à droite. » Même ju­ge­ment à l’en­droit de son ami Sar­ko­zy, dont il a dé­tes­té la cam­pagne de 2012 : « Les deux der­nières an­nées de son man­dat ont été une ca­ta to­tale. » De­puis, le fils d’im­mi­grés ita­liens en­tré en po­li­tique comme ad­joint au sport de Jacques Mé­de­cin a mû­ri.

« Il faut tout chan­ger! » pro­cla­mait-il dé­jà, en fé­vrier der­nier, dans un livre avec le jour­na­liste Mau­rice Sza­fran, an­cien de « Ma­rianne ». A 62 ans, lui-même s’ap­prête à être père en­core une fois avec sa nou­velle épouse, an­cienne chro­ni­queuse à « Té­lé­ma­tin », dont cer­tains sou­lignent l’in­fluence po­si­tive sur lui.

Ces deux der­nières an­nées, l’élu a sur­tout dû en­cais­ser deux trau­ma­tismes. D’abord, aux élec­tions ré­gio­nales de 2015. Dé­pê­ché par Sar­ko­zy pour me­ner la liste en Pa­ca, il est ba­layé au pre­mier tour par Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen, qui est à deux doigts de faire bas­cu­ler la ré­gion dans le gi­ron du FN. Il fau­dra la mo­bi­li­sa­tion de la gauche et des mi­lieux cultu­rels pour qu’Es­tro­si l’em­porte au se­cond tour. Il sait ce qu’il leur doit et ne l’a pas ou­blié. En­suite, le soir du 14 juillet 2016, lorsque Mo­ha­med La­houaie­jBouh­lel tue 86 per­sonnes au vo­lant de son ca­mion fou sur la pro­me­nade des An­glais. « C’est quelque chose qui est à part dans ma vie, dit ce­lui qui avait à l’époque lâ­ché son fau­teuil de maire et était pre­mier ad­joint de la ville. Je suis là, dans les cris, la souf­france, les en­fants dans mes bras. Ce champ de ca­davres à l’in­fi­ni. J’ai ap­pris ce jour-là ce que vou­lait dire un si­lence de mort. »

Tout l’y ra­mène de­puis : « Comme maire, j’avais inau­gu­ré des plaques en mé­moire des en­fants vic­times d’Alois Brun­ner [chef du com­man­do SS à Nice, NDLR]. Je n’ima­gi­nais pas que je de­vrais re­prendre ce tra­vail avec des en­fants tom­bés sous la main d’une bar­ba­rie com­pa­rable à celle-là. » Ce 14 juillet 2017, il ac­cueille le pré­sident Emmanuel Ma­cron ain­si que ses pré­dé­ces­seurs Ni­co­las Sar­ko­zy et Fran­çois Hol­lande pour com­mé­mo­rer le drame. « Ça l’a bou­le­ver­sé, es­time un di­ri­geant de LR. Ce jour-là, l’élu sé­cu­ri­taire a aus­si été pris en dé­faut dans sa propre ville. » En consé­quence, il en ra­joute : il plaide pour des dis­po­si­tifs de re­con­nais­sance fa­ciale, com­bat une mos­quée dans sa ville (qui a ap­par­te­nu au mi­nistre des Cultes saou­dien), et reste per­sua­dé d’avoir eu rai­son avant tout le monde quand il a dé­non­cé « la cin­quième co­lonne is­la­miste ».

Alors, vrai ou faux conver­ti? Dans cette af­faire, Es­tro­si tire les le­çons de sa rup­ture avec son camp. Mé­pri­sé de­puis tou­jours à droite, l’an­cien mi­nistre l’a été plus en­core par Fran­çois Fillon. Au len­de­main de sa vic­toire à la pri­maire, lorsque l’an­cien Pre­mier mi­nistre l’ap­pelle au té­lé­phone, il s’at­tend à in­té­grer l’équipe de cam­pagne. Douche froide : « Ecoute, j’ai be­soin que tu dé­mis­sionnes tout de suite de la com­mis­sion na­tio­nale d’in­ves­ti­ture, lui lance Fillon, qui veut y pla­cer un proche. Pour le reste, on se rap­pel­le­ra plus tard. » Son por­table n’a plus beau­coup son­né par la suite. Après avoir ten­té de pous­ser Jup­pé, seul plan B pos­sible se­lon lui lorsque Fillon lui semble in­ca­pable d’of­frir la vic­toire à ses troupes, Es­tro­si su­bit une nou­velle hu­mi­lia­tion : voi­là qu’on le siffle en mee­ting dans sa ville !

Pas éton­nant, dès lors, qu’il trouve des ver­tus à Emmanuel Ma­cron. Un ami loue son flair po­li­tique : « Il a fait la cam­pagne de Sar­ko­zy par fi­dé­li­té mais sans y croire. Il m’a dit dès l’été der­nier qu’il n’au­rait au­cun pro­blème à vo­ter Ma­cron. » Lui, ma­cro­niste de la pre­mière heure ? « Pur ha­billage », rit un op­po­sant qui rap­pelle qu’Es­tro­si avait or­ga­ni­sé un ré­fé­ren­dum an­ti-Ma­cron à propos de la pri­va­ti­sa­tion de l’aé­ro­port de Nice. Dé­non­çant « l’ar­ro­gance de caste » du mi­nistre de l’Eco­no­mie. Les temps ont chan­gé. « Je me sens très bien avec lui. On a beau­coup échan­gé », as­sure au­jourd’hui Es­tro­si, qui a re­çu le can­di­dat d’En Marche ! en pleine cam­pagne pré­si­den­tielle.

Tant d’ef­forts pour rien. A un mo­ment don­né, il a ca­res­sé l’es­poir de re­de­ve­nir mi­nistre. Il rê­vait de l’In­té­rieur. Il n’a rien ob­te­nu. Et pris au pas­sage un sacré risque po­li­tique pour les pro­chaines élec­tions mu­ni­ci­pales à Nice : ce­lui de por­ter les cou­leurs de la droite mo­dé­rée face à son grand ri­val Eric Ciot­ti, in­car­na­tion de la droite dure. L’af­fiche fra­tri­cide de 2020 ? « Je n’ex­clus rien, lâche Ciot­ti, qui n’a pas di­gé­ré qu’Es­tro­si re­çoive à l’hô­tel de ville des mi­nistres de Ma­cron is­sus de LR, dont Gé­rald Dar­ma­nin, ve­nus faire cam­pagne contre lui aux lé­gis­la­tives. Si les mu­ni­ci­pales avaient lieu di­manche, je suis sûr que je ga­gne­rais. » Es­tro­si, le nou­veau construc­tif, n’y va pas de main morte pour rap­pe­ler à son an­cien pou­lain ce qu’il lui doit et qua­li­fier son évo­lu­tion ac­tuelle : « C’est moi qui lui avais pro­po­sé de de­ve­nir dé­pu­té pour rem­pla­cer un élu qui se rap­pro­chait de l’ex­trême droite, Jé­rôme Rivière [dé­sor­mais pas­sé au FN]. Au­jourd’hui, il l’a dé­pas­sé. » Dans le Sud, le choc des droites est en marche.

“IL EST PAS­SÉ DE SUPERFLIC À SUPERCULTUREUX. COMME TOU­JOURS, IL EN FAIT PLUS QUE LES AUTRES.” RE­NAUD MUSELIER

Avec Emmanuel Ma­cron, pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle.

Avec Ni­co­las Sar­ko­zy, au len­de­main de l’at­ten­tat de Nice, le 15 juillet 2016.

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