Cha­pon au poivre

EMPREINTES SUR UN BUVARD. JOUR­NAL (1953-1989), PAR FRAN­ÇOIS CHA­PON, ÉDI­TIONS DES CENDRES, 176 P., 32 EU­ROS.

L'Obs - - LIRE - JÉ­RÔME GAR­CIN

Même si Fran­çois Cha­pon en tient la chro­nique jus­qu’en fé­vrier 1989, cette France-là, par ses moeurs, ses ri­tuels et ses per­son­nages gour­més, semble tou­jours ap­par­te­nir aux siècles pré­cé­dents. On y dîne aux chan­delles chez des ducs et des mar­quis, qui en­voient leur chauf­feur aux in­vi­tés. On oc­cupe ses jour­nées à te­nir sa­lon sous des lam­bris, se rendre aux ver­nis­sages et aux gé­né­rales, avant de ga­gner la Ri­vie­ra aux beaux jours. On voit des prin­cesses ita­liennes en­tre­te­nir des poètes fran­çais. On parle en­core de « bor­dels pour hommes », comme ce­lui de l’im­passe Guel­ma, que fré­quen­tait Mar­cel Jou­han­deau, où les clients pre­naient des noms de ville à la ma­nière « des évêques d’An­cien Ré­gime ». Et, lors des fu­né­railles, en 1970, à Saint-Pierre-de-Chaillot, de Ma­rie-Laure de Noailles, on peut en­tendre un maître de cé­ré­mo­nie crier à la fin de l’of­fice, après avoir fait pas­ser la fa­mille : « Le per­son­nel de la mai­son seule­ment ! » Fran­çois Cha­pon lui-même semble d’un autre temps. Bio­graphe étin­ce­lant du cou­tu­rier et mé­cène Jacques Dou­cet, dont il di­ri­gea long­temps la bi­blio­thèque lit­té­raire, confi­dent des plus grands écri­vains et ar­tistes, il écrit dans une prose Grand Siècle qui em­prunte à Saint-Si­mon pour les for­mules, à Léau­taud pour les va­che­ries. Un ré­gal, somme toute. Dans le Jour­nal qu’il a te­nu entre 1953 et 1989, dont on re­grette seule­ment la des­truc­tion, par « ré­serve pro­fes­sion­nelle », de nom­breuses pages, Fran­çois Cha­pon fré­quente beau­coup Mar­cel Jou­han­deau et ac­com­pagne son aca­riâtre femme, Elise, jus­qu’à son der­nier sou­pir, où elle prend sou­dain le vi­sage mas­cu­lin du Grand Ar­nauld. (Veuf, Jou­han­deau lui chu­cho­te­ra : « J’ai­me­rais avoir plus de cha­grin. ») Il as­siste à la ré­cep­tion – « on di­rait la pa­rade d’un cirque » – de Io­nes­co sous la Cou­pole. Il passe des soi­rées, dans son hô­tel par­ti­cu­lier de la rue Ja­cob, chez Na­ta­lie Bar­ney, sur le vi­sage fa­ti­gué de la­quelle il lit « le re­flet d’un triomphe ». Un autre soir, il écoute Pierre Bou­lez dé­goi­ser sur Char et Mi­chaux. Chez Pru­nier, il se dé­lecte d’en­tendre Paul Mo­rand ci­ter le mot de Coc­teau sur la pein­ture de Jo­sé Ma­ria Sert : « C’est du ca­ca do­ré. »

De Fran­çois Mau­riac se plai­gnant qu’on ignore son oeuvre de poète, il écrit : « Il ne va au fond de ses res­sources que bles­sé. » A Her­vé Mille, le di­rec­teur de « Pa­ris Match », il trouve un air de « ba­tra­cien au re­gard ex­cep­tion­nel­le­ment in­ex­pres­sif ». Et, à propos de la du­chesse de La Ro­che­fou­cauld, à la­quelle il pré­sente ses condo­léances : « C’est la seule per­sonne qui, vous ten­dant la main, vous donne l’im­pres­sion de la re­ti­rer. Serre vite ren­trée sous le plu­mage hé­ral­dique. » C’est peu dire que, dans le Cha­pon, tout est bon. Même les os.

Mar­cel Jou­han­deau et sa femme Elise, en 1967.

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