Droite La ré­vo­lu­tion cultu­relle de Xa­vier Ber­trand

Théâtre, ci­né­ma, pho­to… De­puis son élec­tion face au Front national en 2015, le pré­sident des Hauts-de-France a mis la culture au coeur de sa po­li­tique ré­gio­nale. Il vient d’an­non­cer la créa­tion du pre­mier Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal des Sé­ries à Lille pour le

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Je sais bien… Pas fa­cile de faire confiance à quel­qu’un comme moi : un homme de droite qui a dé­cou­vert la culture ! » Xa­vier Ber­trand, le pré­sident des Hauts-de-France, adore sur­jouer les in­cultes quand il s’agit de sé­duire les in­tel­los. Ins­truire son propre pro­cès, c’est son truc pour dé­ge­ler – un peu – les salles em­plies d’ar­tistes. « Dans nos mé­tiers, on dé­teste les gens qui se piquent d’y connaître quelque chose, ob­serve un té­moin. ll l’a pi­gé. En Pay­san du Da­nube, dans les réunions, il est par­fait. »

La conquête de la sphère ar­tis­tique et in­tel­lec­tuelle : c’est l’un des ob­jec­tifs prio­ri­taires que s’est fixé l’ex-mi­nistre de la San­té de­puis la cam­pagne éprou­vante qu’il a me­née lors des ré­gio­nales de 2015. Son se­cond tour face à Ma­rine Le Pen et sa vic­toire ac­quise grâce au dé­sis­te­ment des so­cia­listes a lais­sé des traces. « Xa­vier Ber­trand a de la mé­moire », ob­serve son pré­dé­ces­seur, le so­cia­liste Da­niel Per­che­ron. De­puis lors, Ber­trand vit son man­dat comme une mis­sion : faire re­cu­ler la peur, la co­lère, le sen­ti­ment d’ex­clu­sion, don­ner une bonne rai­son aux élec­teurs po­ten­tiels du FN, no­tam­ment les ca­té­go­ries po­pu­laires, de s’en dé­tour­ner. Et pour ce, es­ti­met-il, quelle meilleure arme que la culture pour tous ?

Pro­mo­teur des plages de Saint-Quen­tin, bien avant Pa­ris Plages, fan de l’élec­tion de Miss Pi­car­die, in­con­di­tion­nel des courses de pou­lets géants d’« In­ter­villes », olym­piades aux­quelles il a par­ti­ci­pé, dé­gui­sé en su­mo, le pré­sident des Hauts-de-France était très por­té sur le divertissement. Plus Cauet que Kol­tès ! En le voyant der­rière le pu­pitre de la Mai­son de la Culture d’Amiens sur le­quel s’ap­puyait Mal­raux, en l’en­ten­dant lui em­prun­ter ces mots, « la culture ne s’hé­rite pas, elle se conquiert », cer­tains se sont pin­cés. D’au­tant que le même avait dé­bap­ti­sé la « Di­rec­tion de la Culture » pour la re­nom­mer « Di­rec­tion de l’At­trac­ti­vi­té »…

Et pour­tant… Dix-huit mois ont pas­sé et la ré­gion fait au­jourd’hui par­ler d’elle au­tre­ment que pour la jungle de Ca­lais ou la fer­me­ture de Whir­pool : créa­tion d’un Ins­ti­tut de la Pho­to­gra­phie, en par­te­na­riat avec les Ren­contres d’Arles, et, sur­tout, le lan­ce­ment du pre­mier Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal des Sé­ries, au prin­temps 2018. Un pro­jet à la fois haut de gamme et grand pu­blic. Après tout, même la Mos­tra de Ve­nise et La Ber­li­nale font dé­sor­mais une place à ce genre si créa­tif. « A Cannes, ra­conte un ha­bi­tué, ce ne sont pas les stars qui pro­voquent des émeutes, mais les ac­teurs de sé­ries amé­ri­caines. »

A l’au­tomne der­nier, lorsque l’Etat lance un ap­pel à can­di­da­tures pour ce fes­ti­val, Pa­ris a toutes ses chances. Lille, au­cune. Mais Xa­vier Ber­trand fonce et mé­nage quelques sur­prises à sa fa­çon : il dé­barque à l’au­di­tion ac­com­pa­gné de… Mar­tine Au­bry, qui, il y a treize ans, fit de Lille la ca­pi­tale eu­ro­péenne de la culture. Bin­go ! Il doit en­core ob­te­nir la red­di­tion du maire de Cannes, Da­vid Lis­nard, membre de sa fa­mille po­li­tique, qui an­nonce lui aus­si un fes­ti­val en avril 2018, pour ra­fler la mise.

De­puis un an, on le suit à la trace. A Avi­gnon avec le monde du théâtre. A La Ro­chelle avec ce­lui de la fic­tion. A An­ne­cy avec les pros du des­sin ani­mé. A Cannes, en avril, au mar­ché de l’audiovisuel. A Cannes en­core, en mai, avec les ci­néastes. A Arles avec les pho­to­graphes… Il a ga­gné l’es­time du monde de l’image, à l’au­tomne, en dis­sua­dant l’in­flexible Gilles Car­rez, alors pré­sident de la com­mis­sion des Fi­nances de l’As­sem­blée, de sup­pri­mer le cré­dit d’im­pôt in­ter­na­tio­nal pour les films étran­gers tour­nés en France. A l’ins­tar de la su­per­pro­duc­tion « Dun­kerque » de Ch­ris­to­pher No­lan, fil­mée chez lui, qui laisse 5 à 7 mil­lions d’eu­ros à la ville.

Le pré­sident des Hauts-de-France as­pire ma­ni­fes­te­ment à se fa­çon­ner une autre image que celle d’un pur po­li­tique. Mi­nistre, il avait cô­toyé tou­bibs, la­bos, che­mi­nots… Il veut dé­sor­mais sé­duire les ré­seaux cultu­rels, in­dis­pen­sables à tout pré­ten­dant à l’Ely­sée. En jan­vier der­nier, après la re­pré­sen­ta­tion de « la Ré­sis­tible As­cen­sion d’Ar­tu­ro Ui », à Va­len­ciennes, il s’in­vite ex abrup­to à dî­ner avec la troupe. Phi­lippe Tor­re­ton, te­nant du rô­le­titre, l’écoute se fla­gel­ler sur l’homme po­li­tique qu’il était avant, cou­pé des réa­li­tés. « Il vou­lait nous dé­mon­trer qu’il n’y a pas que des cons à droite. » Pour­tant, entre l’ac­teur en­ga­gé et le tom­beur de Ma­rine Le Pen, on dé­bat sec de la mi­sère so­ciale et cultu­relle. « C’est rare », sou­ligne Tor­re­ton. Xa­vier Ber­trand s’est aus­si en­thou­sias­mé pour la pièce « 2666 » du met­teur en scène Ju­lien Gos­se­lin, d’une du­rée de… douze heures. Il ne l’a pas vue une fois mais… deux !

Son at­ti­tude pen­dant les ré­gio­nales n’au­gu­rait pour­tant rien de bon. Il avait sé­ché le « grand O » des can­di­dats sus­ci­té par le Col­lec­tif ré­gio­nal Arts et Culture (Crac). Mais, stu­peur, le voi­là qui pro­met, pen­dant le dé­bat de l’entre-deux-tours avec Ma­rine Le Pen, et mal­gré les im­pé­ra­tifs de ri­gueur fi­nan­cière, une flam­bée des moyens de la culture : de 70 mil­lions d’eu­ros à plus de 100 mil­lions à la fin de son man­dat (por­tés, de­puis, à 110 mil­lions). Par rap­port à un bud­get stable, ce sont, sur la pé­riode, en­vi­ron « 100 mil­lions d’eu­ros de plus pour la culture », cal­cule-t-il au­jourd’hui.

Sa « conver­sion » a été tar­dive, à la fa­veur d’échanges avec deux « éveilleurs », Gil­bert Fillin­ger et Ro­ma­ric Dau­rier, res­pec­ti­ve­ment di­rec­teurs de la Mai­son de la Culture d’Amiens et du Phé­nix de Va­len­ciennes. Ils l’ont cueilli au mo­ment où la bru­ta­li­té de cette cam­pagne l’avait lais­sé désem­pa­ré. Il confie en avoir « pris plein la fi­gure » lors de réunions pu­bliques, lors­qu’on lui lan­çait : « Dé­gage ! » « Quand on vous re­fuse toute com­mu­ni­ca­tion, qu’on ne vous laisse même plus cette chance… » Il était mûr pour en­tendre que le dé­ve­lop­pe­ment d’une ré­gion ne passe pas seule­ment par l’éco­no­mie. Dau­rier lui ra­conte alors le suc­cès de l’ex­pé­rience « Ni­ckel », me­née avec Pôle Em­ploi à par­tir de ce constat: « Il y a 7 000 em­plois à pour­voir mais, entre les chô­meurs et les en­tre­prises, il y a comme un mur in­fran­chis­sable. » Coa­chés par des ar­tistes, des jeunes sans formation tra­vaillent sur leur iden­ti­té, l’es­time de soi et pé­nètrent, à la fa­veur d’un pro­jet créa­tif, dans les ate­liers de la mé­tal­lur­gie, dis­cutent avec les gens, et même, les filment avant de com­men­cer leur ap­pren­tis­sage. Une en­trée par la culture dans le monde du tra­vail.

Sou­cieux d’évi­ter « le fait du prince », Xa­vier Ber­trand tente de construire sa po­li­tique cultu­relle avec les ac­teurs de ter­rain. Un mil­lier de per­sonnes ont par­ti­ci­pé à ses états gé­né­raux et autres sé­mi­naires. « Je mets de l’ar­gent, on se concerte, mais ça ne dé­livre pas (sic) as­sez vite à mon goût. » En clair, il ai­me­rait que les choses aillent plus vite, que mille pro­jets éclosent… avant les pro­chaines ré­gio­nales en 2021 ! Mais, on le sait, le temps po­li­tique n’est pas for­cé­ment ce­lui des in­ves­tis­se­ments de long terme. « C’est quand la culture ne rap­porte rien, lui a glis­sé Tor­re­ton, et même sur­tout dans ce cas, qu’il faut la sou­te­nir. »

La culture pour tous, c’est l’arme de Xa­vier Ber­trand pour faire re­cu­ler la peur, la co­lère et le sen­ti­ment d’ex­clu­sion dans sa ré­gion.

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