Pri­sons Un as­sas­sin aux ou­bliettes

On le sur­nomme “le doyen”. Ca­sa­no­va Aga­mem­non, 67 ans, le plus an­cien dé­te­nu de France, en­tame sa 48e an­née der­rière les bar­reaux. Une forme de per­pé­tui­té réelle DIX HUIT DE­MANDES DE LI­BÉ­RA­TION CONDITIONNELLE ONT ÉTÉ DÉ­PO­SÉES À CE JOUR

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Il a failli ne pas ré­pondre à notre lettre. « En ce mo­ment, je n’ai pas la tête à ça » et « sin­cè­re­ment, je ne vois plus beaucoup d’uti­li­té pour moi de faire un ar­ticle sur ma si­tua­tion », a d’abord gri on­né Ca­sa­no­va Aga­mem­non, presque fâ­ché. Ceux qui ont pu voir ce vieux mon­sieur ces der­niers mois le dé­crivent comme étant tou­jours vif et en as­sez bonne forme phy­sique. Tou­jours ro­buste. Il n’a ja­mais fu­mé, et, en prin­cipe, là où il vit, il n’a ac­cès qu’à de la bière sans al­cool. Ça conserve. Mal­gré les an­nées, son ca­rac­tère bien trem­pé est res­té in­tact. Il ne s’em­bar­rasse donc pas de for­mules in­utiles : « Je vous di­rai que mon quo­ti­dien est très mo­no­tone », dé­gaine-t-il d’un ton sec. Et puis: « Oui, je suis seul en cel­lule. Et je pré­fère ! »

Au centre pé­ni­ten­tiaire du Port, à la Réunion, Ca­sa­no­va Aga­mem­non est sur­nom­mé « le doyen ». Ils ne sont qu’une pe­tite cin­quan­taine comme lui dans les pri­sons fran­çaises à avoir fran­chi le cap des qua­rante an­nées de dé­ten­tion (voir encadré page 37). On se dit qu’il a dû se faire à sa condi­tion de dé­te­nu à vie. On n’ima­gine pas qu’il conti­nue de mar­quer chaque jour qui passe d’un bâ­ton au mur ou dans un ca­hier. Et en e et, il a in­té­rio­ri­sé son ca­len­drier. « Les an­nées pas­sées en pri­son, c’est en mé­moire. Je n’ai pas be­soin de no­ter. Je suis in­car­cé­ré de­puis le 10 mai 1969, à l’âge de 19 ans. Per­son­nel­le­ment,

dans un pre­mier rap­port psy­chia­trique de 1970, an­née où il est condam­né à per­pé­tui­té.

Avec un nom pa­reil, Ca­sa­no­va Aga­mem­non au­rait pu faire rê­ver. Mais dès lors que son vi­sage ap­pa­raît dans les jour­naux lo­caux, il ne fait que peur. Et ce n’est pas fi­ni. Quand, en 1985, il bé­né­fi­cie d’une li­bé­ra­tion conditionnelle, il tue quelques mois plus tard son frère de deux balles dans la tête. Un coup de co­lère en­core, cette fois pour une his­toire de ter­rain et de mai­son à oc­cu­per. Après une ca­vale épique sur l’île, il est condam­né à dix ans de pri­son pour ce nou­veau crime. Lors du pro­cès, une par­tie du pu­blic loue sa jo­via­li­té et son charme. L’avo­cat gé­né­ral, beaucoup moins. « C’est une bête fé­roce », dit le ma­gis­trat à l’au­dience. Re­dou­tant ses coups d’éclat meur­triers, l’ad­mi­nis­tra­tion l’en­voie à Fresnes ou à Lan­ne­me­zan. Son tour de France pé­ni­ten­tiaire l’amè­ne­ra à tout connaître, des quar­tiers de haute sé­cu­ri­té (QHS) aux mai­sons cen­trales.

Le doyen en­rage. Noir, il « consi­dère avoir été dé­por­té en mé­tro­pole » pour avoir tué son pa­tron blanc. Il le dit à des cadres du per­son­nel pé­ni­ten­tiaire qui re­trans­crivent ses mots dans un rap­port de 2014. « Je ne vois rien d’autre qu’une ven­geance sous une forme de dis­cri­mi­na­tion et d’hy­po­cri­sie de la part du sys­tème, nous écrit-il de la même fa­çon. Il n’y a pas un seul mé­tro­po­li­tain à ma connais­sance qui a su­bi le même trai­te­ment. J’en ai vu beaucoup, des dé­te­nus condam­nés à per­pé­tui­té. Ils ont tous re­trou­vé la li­ber­té (…), sauf moi! Aus­si, je tiens à pré­ci­ser qu’ils avaient tous la peau blanche. Elle est où la jus­tice ? »

La jus­tice, en réa­li­té, a dû se plon­ger dans ses mul­tiples de­mandes de li­bé­ra­tion conditionnelle. Dix-huit ont été dé­po­sées à ce jour, sans que les ma­gis­trats ne trouvent de rai­son à lui ou­vrir la porte. « M. Aga­mem­non reste dans une at­ti­tude de tou­te­puis­sance et ne fait d’ailleurs pas beaucoup d’ef­forts », fus­tige, en 2013, la cour d’ap­pel de Ver­sailles. Son obs­ti­na­tion à ne pas s’ex­cu­ser, à ne pas pleu­rer ses vic­times, reste un frein. Car le doyen n’est pas vrai­ment dans la re­pen­tance. Il ne veut plus tra­vailler en dé­ten­tion, ne veut plus payer les par­ties ci­viles. Son pro­jet de sor­tie est flou. Ses propos sont par­fois dé­fi­ni­tifs. Un jour de 2012, de­vant une com­mis­sion d’ex­perts, il lâche, en par­lant de son frère as­sas­si­né : « C’est bien fait pour lui ! » Les ex­perts évi­dem­ment concluent qu’il n’est pas mûr pour la li­ber­té…

A-t-il pu s’ex­pli­quer face à ses juges ? A-t-il pu ex­pri­mer des re­grets? A notre tour, nous in­ter­ro­geons le cri­mi­nel sur son coeur sec. « De­puis le pre­mier jour de l’ins­truc­tion ju­di­ciaire, jus­qu’au jour d’au­jourd’hui, c’est-à-dire qua­rante-sept ans après, on me pose tou­jours les mêmes ques­tions sur les crimes que j’ai com­mis, à croire que je n’éprouve pas grand-chose pour ne dire rien pour les vic­times », nous a-t-il écrit. A le lire, tout ce jeu ju­di­ciaire ne se­rait qu’ar­ti­fi­ciel : « Il faut être hy­po­crite, fourbe, et ce­lui qui n’ar­rive pas, il est tout sim­ple­ment ir­ré­cu­pé­rable, puisque sa dan­ge­ro­si­té se trouve dans sa sin­cé­ri­té et son franc-par­ler. » Un franc-par­ler

qui lui vaut, écrit-il, d’être un « in­com­pris aux yeux des JAP », les juges de l’ap­pli­ca­tion des peines.

L’avo­cat rouen­nais Etienne Noël, qui fut son dé­fen­seur du­rant plu­sieurs an­nées et qui connaît bien la ques­tion des longues peines, sou­ligne à quel point peut sur­ve­nir chez ces dé­te­nus une « sur­adap­ta­tion à la pri­son ». Ils sont en­fer­més dans un sys­tème, par­fois dans leur per­son­na­li­té, qu’ils re­fusent de re­mettre en ques­tion. Sans doute y a-t-il de ce­la dans les der­nières pé­ri­pé­ties du doyen. Mais les réa­li­tés de l’uni­vers pé­ni­ten­tiaire au­jourd’hui pèsent aus­si. En no­vembre, alors qu’il de­vait re­joindre la mé­tro­pole pour un sé­jour de plu­sieurs se­maines au Centre national d’Eva­lua­tion (CNE) de Fresnes, pré­lude pos­sible à une li­bé­ra­tion conditionnelle, Aga­mem­non a re­fu­sé de par­tir. « Il ne veut pas re­ve­nir à Fresnes, car l’éta­blis­se­ment est pour lui sy­no­nyme de condi­tions de dé­ten­tion ter­ribles, té­moigne son ac­tuel avo­cat, Be­noît Da­vid. Il a l’an­goisse de ne pas re­ve­nir. Et, de pro­cé­dure en pro­cé­dure, il fi­nit par se dire qu’il va mou­rir en pri­son. » Après avoir mul­ti­plié les pro­cé­dures de­vant les tri­bu­naux fran­çais et de­vant la Cour eu­ro­péenne des Droits de l’Homme, le ju­riste éprouve « un grand sen­ti­ment d’im­puis­sance ». « L’ou­bli s’ins­talle. On a l’im­pres­sion que per­sonne n’est à un an près, sauf lui. » Aux der­nières nou­velles, Aga­mem­non se­rait pour­tant prêt à être éva­lué par l’ad­mi­nis­tra­tion en mé­tro­pole, mais ailleurs qu’à Fresnes. « Il a trop souf­fert là-bas », dit sa cou­sine Na­dège.

Dans ses pri­sons suc­ces­sives, le plus an­cien dé­te­nu fran­çais trouve que « le plus in­sup­por­table, c’est le bruit et le manque de res­pect ». Re­tran­ché dans son huis clos per­son­nel, dans sa cel­lule du rez-de-chaus­sée, il pos­sède une té­lé et re­garde « les in­fos et le sport ». Il peut aus­si re­joindre les salles d’ac­ti­vi­tés. « Il y a deux heures de vé­lo par se­maine, puis, le reste du temps, je me consacre à faire de la marche “pro­me­nade” », dé­taillet-il, fa­çon de dire qu’il ar­pente la cour de long en large. Il y cou­rait il y a quelques an­nées. On l’a même pho­to­gra­phié en cours de pro­me­nade. Et puis il y a les vi­sites. De­puis son trans­fert de mé­tro­pole en 2014, le di­rec­teur au­rait dé­li­vré 26 per­mis de vi­sites pour lui. « De la fa­mille, des amis… » Mais pas seule­ment. Le per­son­nage fas­cine. Une ma­ni­fes­ta­tion a même été or­ga­ni­sée l’an der­nier pour lui, juste avant Noël. « On dit que des femmes vous écrivent? » l’in­ter­roge-t-on. « Oui, bien sûr. J’ai re­çu quelques cour­riers de femmes, ça fait tou­jours plai­sir d’avoir du sou­tien mal­gré ma si­tua­tion pé­nale. Vous sa­vez, il n’y a pas de mots pour dé­crire toutes ces an­nées que j’ai pas­sées en pri­son. »

Ses sou­tiens ont dé­jà en­voyé une lettre à Em­ma­nuel Macron pour l’aler­ter. Une pé­ti­tion cir­cule. « Le trai­te­ment qui lui est réservé est in­ac­cep­table », ob­serve l’un des si­gna­taires. Un homme, dans un cour­rier des lec­teurs de la presse lo­cale, in­ter­pelle au contraire le dé­te­nu : « Tu as été in­hu­main, bes­tial, et tu oses ré­cla­mer une jus­tice plus hu­maine ? » D’autres dis­sertent sur sa « mort lente en pri­son » qu’ils com­parent aux « morts ra­pides et bru­tales aux­quelles il a condam­né ses vic­times ».

Loin de cette pas­sion qui per­dure à l’ex­té­rieur, Ca­sa­no­va Aga­mem­non s’ap­prête à en­ta­mer sa 48e an­née à l’ombre. On lui de­mande s’il « can­tine » ou s’il cui­sine en pri­son. Il dé­nonce, un peu ai­gri, les « prix exor­bi­tants » des co­mes­tibles ven­dus aux dé­te­nus : « Une boîte de six oeufs, 2,50 eu­ros » et « un pe­tit cake aux fruits de 300 grammes, 3,73 eu­ros. C’est une es­cro­que­rie to­lé­rée par le mi­nis­tère, bien que je l’aie dé­jà si­gna­lée mais qui est res­tée sans suite ».

Di­manche, sa cou­sine Na­dège vien­dra lui rendre vi­site. Comme tous les di­manches.

Sur sa fiche pé­nale, la men­tion RCP, ré­clu­sion cri­mi­nelle à per­pé­tui­té.

Dans une lettre à “l’Obs”, le dé­te­nu se dit dis­cri­mi­né par le sys­tème. Le jeune Aga­mem­non, à la Réunion, dans les an­nées 1960.

Ca­sa­no­va Aga­mem­non est pas­sé par toutes les grandes pri­sons fran­çaises, de Lan­ne­me­zan à Fresnes.

En cel­lule, un verre de bière sans al­cool à la main.

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