Ci­né­ma Bes­son, le der­nier na­bab

Avec son nou­veau film, space ope­ra adap­té de la BD de son en­fance, au bud­get re­cord de 200 MIL­LIONS D’EU­ROS, Luc Bes­son joue gros. Qui se cache der­rière le plus AMÉ­RI­CAIN des réa­li­sa­teurs fran­çais? Ren­contre

L'Obs - - Sommaire - Par NI­CO­LAS SCHALLER

VALÉRIAN ET LA CI­TÉ DES MILLE PLA­NÈTES, par Luc Bes­son, en salles le 26 juillet.

« Qu’est-ce que vous êtes fran­çais, c’est in­croyable! nous dit Luc Bes­son, conster­né. Je donne des in­ter­views toute la jour­née dans le monde en­tier, y a que chez nous que ça se passe comme ça. » Il est peut-être là, son grand drame : être le seul « mo­gul » dans son pays, où le mot n’exis­tait pas avant lui. Cette France qu’il n’a ja­mais vou­lu aban­don­ner, quitte à s’ar­ran­ger avec les règles qui y ont cours. En­quê­ter sur Luc Bes­son, c’est se confron­ter à l’omer­ta. Pour cer­tains, c’est un « ban­dit », un « op­por­tu­niste ». Pour d’autres, un « grand pro­fes­sion­nel », un « bâ­tis­seur sans égal ». La plu­part s’ex­priment ano­ny­me­ment. Les uns sont fâ­chés ou en pro­cès avec lui. Les autres, ses em­ployés ou col­la­bo­ra­teurs, sont te­nus au se­cret, leur pa­tron se mé­fiant de la presse comme de la peste, et en par­ti­cu­lier de la cri­tique, de­puis que « le Grand Bleu » s’est fait dé­mo­lir à Cannes, en 1988 – Bes­son a la bles­sure te­nace.

Par chance, l’in­té­res­sé est dis­po­sé à nous re­ce­voir. Il est en pleine pro­mo de « Valérian et la Ci­té des mille pla­nètes », le plus gros bud­get, hors mar­ke­ting, de l’his­toire du ci­né­ma fran­çais (200 mil­lions d’eu­ros), un film condam­né à mar­cher, sans quoi sa so­cié­té de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion, Eu­ro­paCorp, co­tée en Bourse de­puis 2007, pour­rait ne pas s’en re­le­ver. « Le film est cou­vert à qua­si 100%, tem­père Bes­son. Il a été pré­ache­té dans 120 pays. Ce qu’on per­dra, en cas d’échec com­mer­cial, c’est de la cré­di­bi­li­té. » Doux eu­phé­misme lors­qu’on sait qu’Eu­ro­paCorp af­fiche, sur l’an­née écou­lée, une suite de dé­con­ve­nues au box-of­fice – des co­mé­dies fran­çaises cha­peau­tées par son as­so­cié Do­mi­nique Far­ru­gia (« Bad Buzz », « Sous le même toit ») aux pro­duc­tions in­ter­na­tio­nales (« Miss Sloane », avec Jes­si­ca Chastain, « The Circle », avec Tom Hanks) – et 120 mil­lions d’eu­ros de pertes, pour un chiffre d’af­faires de 152 mil­lions.

« On sort d’une mau­vaise pé­riode liée à un autre con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion et à un autre di­rec­teur gé­né­ral [le pu­bli­ci­taire Christophe Lam­bert, « dé­mis­sion­né » en fé­vrier 2016, dé­cé­dé d’un can­cer trois mois plus tard et rem­pla­cé par l’Amé­ri­cain Marc Sh­mu­ger, trans­fuge d’Uni­ver­sal, NDLR]. On va en­trer dans une nou­velle pé­riode, très bonne en termes de pro­po­si­tions. » Soit « Taxi 5 », re­lance de la franchise, avec une nou­velle équipe me­née par Franck Gas­tam­bide (« les Kaï­ra ») ; la sai­son 2 de la sé­rie « Ta­ken »; « Co­exis­ter », une co­mé­die de Fabrice Eboué sur un prêtre, un rab­bin et un imam qui montent un groupe de mu­sique; ou « Kursk »,

de Tho­mas Vin­ter­berg avec Léa Sey­doux et Co­lin Firth, sur la ca­tas­trophe du sous-ma­rin nu­cléaire russe.

“L’EN­FANT QUE J’ÉTAIS EST MON MEILLEUR AMI”

C’est un fait : Luc Bes­son s’en sort tou­jours. En 2014, les fi­nances d’Eu­ro­paCorp étaient dans le rouge; le car­ton his­to­rique de l’iné­nar­rable « Lu­cy » (400 mil­lions de dol­lars de re­cettes mon­diales pour un bud­get dix fois moindre) a ren­floué la marque au-de­là des es­pé­rances. Mais avec « Valérian », la gre­nouille Bes­son qui veut se faire aus­si grosse que le boeuf Spiel­berg, joue son va-tout. En cas de suc­cès, le film, adap­té de la BD de science-fic­tion de Ch­ris­tin et Mézières, qui, dans le ma­ga­zine « Pi­lote », a ber­cé son ado­les­cence so­li­taire de fils de di­vor­cés, et dont il s’était dé­jà ins­pi­ré pour « le Cin­quième Elé­ment », se­rait l’oc­ca­sion pour le ci­néaste de lan­cer sa franchise à la « Star Wars ». En tee-shirt et jog­ging, les jambes re­cro­que­villées sur son ca­na­pé, Bes­son, 58 ans, a des airs de teen-ager mal ré­veillé, conformes au cli­ché qui le pour­suit. « J’en­tends sou­vent dire : “Luc, c’est un grand en­fant.” De­puis deux ans, 3000 per­sonnes ont tra­vaillé sur “Valérian”, je peux vous dire que je me sens très adulte et res­pon­sable. Par contre, je n’ai ja­mais ou­blié l’en­fant que j’étais. C’est un de mes meilleurs amis, je lui parle ré­gu­liè­re­ment et j’ai fait le film pour lui. »

Une phrase cir­cule de­puis tou­jours dans les bu­reaux d’Eu­ro­paCorp, qui ré­sume bien le tem­pé­ra­ment de cet au­to­di­dacte par­ti de rien : « On ne dit pas non à Luc Bes­son. » « C’est un homme de fa­mille. Avec tout ce que le mot “fa­mille” peut com­por­ter de vio­lence », re­marque Dan Weil, son chef dé­co­ra­teur du « Grand Bleu » au « Cin­quième Elé­ment », qui a eu le mal­heur de ne pas être dis­po­nible pour « Jeanne d’Arc » et une de ses pro­duc­tions. « Je n’ai pas vu Luc de­puis douze ans. Je le re­grette, pas tant pour le tra­vail que pour nos re­la­tions d’ami­tié. » « Luc est très pa­ra­doxal, note un de ses ex-em­ployés. Il faut s’adap­ter à lui en temps réel. Il a la ré­pu­ta­tion d’être loyal, fi­dèle, mais il peut se com­por­ter comme un vrai ga­min. » Ne pas al­ler dans son sens ou se fâ­cher avec lui est sans ap­pel.

Im­pos­sible d’évo­quer toutes les af­faires et les re­cours en jus­tice pour dif­fé­rend ar­tis­tique, pla­giat, rup­ture de contrat et autres qui émaillent la car­rière de ce­lui qu’un ex-pro­duc­teur de la Gau­mont dé­crit comme ayant le « sys­tème de pen­sée d’un ado­les­cent avec l’in­tel­li­gence de Fran­çois Mit­ter­rand ». La bio­gra­phie non autorisée de Geof­frey Le Guil­cher, « Luc Bes­son. L’homme qui vou­lait être ai­mé » (Flam­ma­rion, 2016), ré­vèle no­tam­ment une his­toire d’acro­ba­tie fis­cale au­tour de l’ISF du temps où Laurent Fa­bius, oncle du réa­li­sa­teur Louis Le­ter­rier, is­su de l’écu­rie Eu­ro­paCorp, était mi­nistre de l’Eco­no­mie et des Fi­nances. Lorsque l’is­sue d’un pro­cès se pré­sente mal, ex­plique Le Guil­cher dans son livre, Bes­son « conclut un ac­cord fi­nan­cier en in­sé­rant une clause de non-dé­ni­gre­ment. Il pose ain­si une chape de plomb sur les af­faires fâ­cheuses ». D’où l’omer­ta. Bes­son nous dit n’avoir pas lu le livre.

“FAITES LA PAIX AVEC VOTRE PAS­SÉ OU VOUS N’AVEZ PAS D’AVE­NIR”

Le plus frap­pant, ce n’est pas tant que le réa­li­sa­teur de « Léon » soit mê­lé à des li­tiges, c’est leur fré­quence et ce qu’ils ré­vèlent. Bes­son a le don de bâ­tir des tri­bus qu’il fi­nit par dé­truire afin de pour­suivre l’am­bi­tion qu’il s’est tra­cée. Il né­glige Pierre Jo­li­vet, son meilleur pote des dé­buts, ac­teur, cos­cé­na­riste et co­pro­duc­teur de son pre­mier long-mé­trage, « le Der­nier Com­bat », lorsque ce der­nier a été re­mar­qué. Il se brouille avec Pierre-Ange Le Po­gam, son ami de trente ans, le pro­duc­teur qui l’a épau­lé du­rant son ir­ré­sis­tible as­cen­sion de ci­néaste, l’ar­chi­tecte à ses cô­tés de la réus­site d’Eu­ro­paCorp. L’équi­libre ar­tis­tique de la so­cié­té te­nait à l’as­so­cia­tion entre le flair de Bes­son et les coups de Le Po­gam, à la co­ha­bi­ta­tion au sein du même line-up des bes­so­ne­ries pour mul­ti­plexes (« Taxi », « Ta­ken », « le Trans­por­teur ») et des oeuvres de ci­néastes plus pres­ti­gieux ame­nées par le se­cond (Tom­my Lee

Jones, Xa­vier Gian­no­li, Ter­rence Ma­lick). Seule­ment, lorsque Bes­son a im­po­sé au sein de la boîte le pu­bli­ci­taire Christophe Lam­bert, proche de la sar­ko­zie, dans le but d’ob­te­nir les ap­puis po­li­tiques né­ces­saires à la construc­tion de la Ci­té du Ci­né­ma, son pro­jet de ville-stu­dio, le bi­nôme n’a pas sur­vé­cu. « Faites la paix avec votre pas­sé ou vous n’avez pas d’ave­nir », en­tend-on dans « Valérian ». « Il y a cinq ou six per­sonnes avec les­quelles je me suis en­gueu­lé parce que ça ne se pas­sait pas bien, mais pour­quoi ne parle-t-on pas des cinq cents autres avec les­quelles je m’en­tends, et des cen­taines d’ac­teurs avec les­quels j’ai des rap­ports gé­niaux : Dus­tin Hoff­man, Ro­bert De Ni­ro…? »

En France, on s’en mé­fie. Aux EtatsU­nis, on l’ap­pré­cie (même si « Valérian » vient de re­ce­voir une vo­lée de bois vert de la cri­tique amé­ri­caine). Là-bas, une deuxième car­rière de ci­néaste lui ten­dait les bras. Il a pré­fé­ré res­ter dans le pays qui aime tant le dé­tes­ter, pour y construire son Hol­ly­wood à lui. « Je n’ai d’am­bi­tion que comme met­teur en scène », ose nous af­fir­mer cet ani­mal po­li­tique, à l’ori­gine de la Ci­té du Ci­né­ma (62000 mètres car­rés abri­tant neuf pla­teaux de tour­nage, deux écoles de ci­né­ma, des bu­reaux de pro­duc­tion, etc.) à Saint-De­nis, ob­jet de longues trac­ta­tions sous la pré­si­dence de ce­lui qu’il sur­nom­ma pu­bli­que­ment « Kär­cher Ier ». Lui qui a réus­si à ob­te­nir de la mi­nistre de la Culture Fleur Pel­le­rin une re­va­lo­ri­sa­tion du cré­dit d’im­pôt pour les tour­nages en France et son ex­ten­sion aux films en langue étran­gère et à « forts ef­fets vi­suels ». « Valérian » fut le pre­mier à en bé­né­fi­cier. Ces ac­com­plis­se­ments sont su­jets à contro­verse. On parle, dans le mé­tier, des prix ex­ces­sifs pra­ti­qués à la Ci­té du Ci­né­ma, la­quelle, fi­nan­cée à 90% par la Caisse des Dé­pôts, fait l’ob­jet d’une en­quête pré­li­mi­naire pour pos­sible dé­tour­ne­ment de fonds pu­blics. Elle ac­cueille­rait le coeur du vil­lage olym­pique des JO de 2024. « La Ci­té du Ci­né­ma fut un élé­ment dé­ter­mi­nant dans le choix de cet em­pla­ce­ment », se fé­li­cite le dé­pu­té de Seine-Saint-De­nis, et ami de Bes­son, Pa­trick Braoue­zec. Quant au com­bat du pa­triote Bes­son pour re­pla­cer la France au centre de la car­to­gra­phie mon­diale du ci­né­ma via les cré­dits d’im­pôt, il est mis en doute dès lors que ce­lui-ci fait ap­pel à des so­cié­tés étran­gères (We­ta, de Pe­ter Jack­son, et ILM, de George Lu­cas) pour la post­pro­duc­tion et les ef­fets spéciaux de « Valérian ». Au re­gard de l’am­pleur du tra­vail, il n’y avait pas d’autre choix, se dé­fend-il. « Je me bats en ce mo­ment pour que ça change. On a les meilleures écoles d’ef­fets spéciaux au monde, et la moi­tié des étudiants qui en sortent sont em­bau­chés à l’étran­ger. Chez We­ta, en Nou­velle-Zé­lande, il y a 15% de Fran­çais. Ce n’est pas de ma res­pon­sa­bi­li­té, mais ça m’énerve. J’ai­me­rais un cré­dit d’im­pôt su­pé­rieur pour les boîtes d’ef­fets spéciaux afin qu’elles s’ins­tallent en France… » Bes­son désarme.

Le seul en­droit où son cas ne fait pas dé­bat, c’est sur un pla­teau. Son élé­ment. « Avec lui, ça ne tâ­tonne pas, confie son pre­mier as­sis­tant ca­mé­ra, Re­né-Pierre Rouaux. Il sait ce qu’il fait, son exi­gence est très for­ma­trice. Quand on a tour­né avec Bes­son, on peut tour­ner avec n’im­porte qui. » Dan Weil : « Il y a un truc im­por­tant pour lui, c’est l’émo­tion du pre­mier mo­ment. Il fait un ci­né­ma com­mer­cial, grand pu­blic, mais il ap­proche l’émo­tion de l’ac­teur de ma­nière qua­si théâ­trale. » Il y a chez Bes­son un cô­té Citizen Kane. Mais un Citizen Kane geek au rire en­fan­tin qui ne boit pas et car­bure au thé Lip­ton. Dans son châ­teau nor­mand de La Tri­ni­té-des-Lai­tiers, son Xa­na­du, il se se­rait fait fa­bri­quer une bi­blio­thèque rem­plie de livres en trompe-l’oeil abri­tant sa col­lec­tion de BD et de jeux vi­déo. Bal­zac se se­rait ré­ga­lé du par­cours ro­ma­nesque de ce fils d’une plon­geuse et d’un cham­pion de cultu­risme pas­sé d’idole d’une gé­né­ra­tion à na­bab aus­si contesté qu’in­fluent.

Entre les deux tours de la pré­si­den­tielle, lui qui d’or­di­naire ne sort de sa ré­serve qu’en pé­riode de pro­mo­tion s’est fen­du d’une ad­mi­rable tri­bune contre le Front national. « J’ai trou­vé le ci­né­ma fran­çais bien si­len­cieux sur le su­jet », dé­plore-t-il. A-t-il vu re­sur­gir l’ombre de son grand-père pa­ter­nel, hé­ros de la Grande Guerre qui vi­ra ca­gou­lard et di­ri­gea la Sec­tion d’En­quête et de Contrôle sous Vi­chy ? « Pas du tout. Je ne l’ai ja­mais connu. Je de­vais avoir 30 ans quand j’ai ap­pris son his­toire. Mon père a pas­sé trente-cinq ans en maillot de bain au Club Med à don­ner des cours de plon­gée. J’ai plus été mar­qué par ça qu’autre chose. »

Dane DeHaan in­carne Valérian, hé­ros de Luc Bes­son ado­les­cent…

… Et Ca­ra De­le­vingne, la muse geek Lau­re­line.

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