“COM­BATTRE LE SCHÉ­MA SE­CRET DE L’ORDRE DES CHOSES”

Pour Jean-Claude Kauf­mann, so­cio­logue, l’homme doit quit­ter sa zone de confort, et la femme, ac­cep­ter de dé­cro­cher de sa ma­nière de faire

L'Obs - - En Couverture - Propos recueillis par EM­MA­NUELLE ANIZON

Que pen­sez-vous du suc­cès, sur les ré­seaux so­ciaux, de ce concept de charge men­tale?

Il re­flète une si­tua­tion réelle. Je le vé­ri­fie de­puis des an­nées que je tra­vaille sur le couple. Non seule­ment il sub­siste une in­éga­li­té très im­por­tante dans la ré­par­ti­tion des tâches mé­na­gères, mais il y a une in­éga­li­té plus grave : cette charge men­tale. C’est la femme qui a « la fa­mille dans la tête », avec tout ce que ce­la si­gni­fie en an­ti­ci­pa­tion et en or­ga­ni­sa­tion de mille et une pe­tites choses. L’homme, lui, est plus dans une dé­lé­ga­tion d’ac­tions. Il fait, puis il rend son ta­blier.

D’où cette in­éga­li­té vient-elle?

La femme est prise en te­naille. D’abord, par une mé­moire cor­po­relle his­to­rique. Par exemple, j’ai ana­ly­sé la ques­tion du linge dans le couple (1). Je me sou­viens d’une femme qui ne re­pas­sait pas grand­chose, hor­mis ses tor­chons. Je lui ai de­man­dé pour­quoi. Elle ne sa­vait pas quoi ré­pondre, elle a fron­cé les sour­cils et a fi­ni par lâ­cher : « C’est comme ça. » On en a une masse gi­gan­tesque, de « C’est comme ça » ! Des au­to­ma­tismes qui viennent de loin, qui re­posent sur l’in­cons­cient cog­ni­tif ou la mé­moire im­pli­cite. Et, pour les chan­ger, c’est très long. La mé­moire his­to­rique est ex­trê­me­ment ré­sis­tante. Et, his­to­ri­que­ment, la femme tient la mai­son.

Et quelle est l’autre par­tie du piège?

En en­trant dans le monde pro­fes­sion­nel, les femmes sont pas­sées d’un sta­tut de su­bor­di­na­tion à de nou­velles po­si­tions, plus do­mi­nantes, sur de nou­veaux ter­ri­toires. Elles sont dans une tra­jec­toire as­cen­dante. Elles ont ap­pli­qué cette éner­gie au champ fa­mi­lial, et s’y sont su­rin­ves­ties. Elles sont de­ve­nues des lo­co­mo­tives, des stra­tèges, des chefs de pro­jet dans tous les

do­maines : la dé­co­ra­tion, le fonc­tion­ne­ment conju­gal, les va­cances, la sco­la­ri­té des en­fants… L’an­cien sys­tème fa­mi­lial fonc­tion­nait de ma­nière sta­tique et ré­pé­ti­tive ; on man­geait ce qu’il y avait dans l’as­siette, on al­lait à la même école, etc. Au­jourd’hui, la fa­mille est un do­maine en ex­pan­sion, qui évo­lue sans cesse. Elle fonc­tionne comme une pe­tite en­tre­prise en per­pé­tuel ques­tion­ne­ment, chan­ge­ment, en per­pé­tuelle construc­tion.

Mais pour­quoi ne pas par­ta­ger la res­pon­sa­bi­li­té de cette fa­mille de­ve­nue pe­tite en­tre­prise?

Dans le couple, il y a une po­si­tion homme­femme : les femmes sont dans une at­tente forte de mo­ments de com­mu­ni­ca­tion, d’échanges sur le fonc­tion­ne­ment conju­gal et fa­mi­lial. Les hommes n’ont pas en­vie de se « prendre la tête » en ren­trant du bou­lot, ils dé­dra­ma­tisent. Sur les ques­tions re­la­tives aux en­fants par exemple, l’écart est très net. J’ai fait un livre sur les pe­tits aga­ce­ments dans le couple (2), je n’avais que des té­moi­gnages fé­mi­nins! Les femmes disent que les hommes « ne sont pas à la hau­teur », elles se plaignent d’avoir chez elles un en­fant de plus, à qui elles peuvent sim­ple­ment dé­lé­guer des tâches. Elles ont à la fois la fa­mille dans la tête, ces dé­si­rs de dé­ve­lop­pe­ment, et l’in­sa­tis­fac­tion que ça n’aille pas plus loin, vu que le mari est à la traîne.

Et les hommes, que disent-ils, eux?

Les hommes se disent non pas aga­cés, mais fa­ti­gués par cette femme qui ouvre de nou­veaux chan­tiers sans cesse et les épuise. Ils es­saient d’es­qui­ver. Pour eux, c’est trop. Ils font des ef­forts qui ne sont pas re­con­nus et com­pris. Leurs pas ne sont ja­mais suf­fi­sants. Alors, dans leur tra­jec­toire au­jourd’hui un peu des­cen­dante, ils se re­cons­ti­tuent une es­time de soi en de­ve­nant les phi­lo­sophes de la dé­con­trac­tion et du bien­être immédiat. Ils sont co­ol avec les en­fants, ce sont ceux qui amènent dans le foyer la dé­tente, le jeu. Ils dé­dra­ma­tisent une mau­vaise note, quitte à cas­ser l’ar­gu­men­ta­tion de la mère. Au­tre­fois, l’homme était le por­teur de l’au­to­ri­té dans la fa­mille. Il la dé­lé­guait, mais, quand il y avait un sou­ci avec un en­fant, la mère de fa­mille di­sait : « Si tu conti­nues à faire des bê­tises, je vais le dire à pa­pa. » Au­jourd’hui, le père ne fait plus peur, ce sont les femmes qui sont les por­teuses de l’au­to­ri­té. Et de l’an­goisse, car cette charge les an­goisse.

Entre des hommes in­fan­ti­li­sés et des femmes sur­me­nées, quel­qu’un trouve-t-il son compte à ce dés­équi­libre?

Les hommes ont sou­vent en ar­rière­plan un sen­ti­ment de culpa­bi­li­té, ils ont aus­si la nos­tal­gie des re­pères de sé­duc­tion per­dus. Mais de là à vou­loir re­prendre la charge men­tale… C’est tel­le­ment plus confor­table de ne pas l’avoir ! Dans mon livre « Pié­gée dans son couple », je ra­conte comment ils s’en­ferment dans le si­lence. C’est comme un sui­cide in­té­rieur, ils dis­pa­raissent en eux­mêmes et ne res­taurent leur es­time de soi qu’en dé­ni­grant leur par­te­naire. De leur cô­té, les femmes n’ar­rivent pas à lâ­cher, mais n’en peuvent plus de ne pas être épau­lées, d’as­su­rer la res­pon­sa­bi­li­té et l’au­to­ri­té. La charge men­tale est pour elles une souf­france et aus­si un frein énorme : c’est la prin­ci­pale cause du pla­fond de verre en en­tre­prise. Cette in­éga­li­té est une ques­tion po­li­tique cen­trale.

Comment ce­la se passe-t-il pour les jeunes gé­né­ra­tions? Est-ce mieux?

On dit « Ça va dans le bon sens, les jeunes, main­te­nant, ils sont bien. » Mais on confond le cycle d’âge et l’ef­fet de gé­né­ra­tion ! Au dé­but du couple, la ques­tion de la charge men­tale se pose peu. Le point de bas­cule, c’est le bé­bé. Pen­dant quelques mois, l’homme est pré­sent face au risque de chaos mé­na­ger. Puis le dés­équi­libre s’ins­talle. Tant que le couple va, ça tient… puis ça pète. Chez les jeunes couples de ban­lieue, je note même une ré­gres­sion.

Le constat semble un rien déses­pé­ré! Il y a bien moyen d’avan­cer?

La solution ne vien­dra pas de l’Etat. Le droit à la vie pri­vée est su­pé­rieur à ce­lui de l’éga­li­té, le gou­ver­ne­ment ne peut pas dé­ci­der par or­don­nance que les hommes fe­ront la les­sive! Ce foyer cen­tral de construc­tion de l’in­éga­li­té reste donc en de­hors des ra­dars. La solution ne vien­dra pas non plus du cô­té des re­ven­di­ca­tions iden­ti­taires. Le fond du blocage du mé­ca­nisme in­éga­li­taire est jus­te­ment le mar­quage iden­ti­taire. L’idée qu’il faut se dé­fi­nir comme in­di­vi­du avant de se dé­fi­nir par son genre. Pour ar­ri­ver à l’éga­li­té, il faut avan­cer en­semble, hommes et femmes. L’homme doit quit­ter sa zone de confort. La femme, ac­cep­ter de dé­cro­cher de sa ma­nière de faire. Cha­cun doit être clair dans ses mo­ti­va­tions. Il s’agit d’en­trer en com­bat contre soi, contre le sché­ma se­cret de l’ordre des choses que cha­cun a en soi. (1) « La Trame conju­gale. Ana­lyse du couple par son linge », Na­than (1992). (2) « Aga­ce­ments. Les pe­tites guerres du couple », Ar­mand Co­lin (2007).

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