Au bon­heur des dames

LA RÉ­GION SAU­VAGE, PAR AMAT ES­CA­LANTE. DRAME FAN­TAS­TIQUE MEXI­CAIN, AVEC RUTH RA­MOS, SI­MONE BUCIO, JESÚS MEZA (1H39).

L'Obs - - Voir - NI­CO­LAS SCHALLER

Une mé­téo­rite file dans le cos­mos. Cut. Dans une bi­coque per­due en pleine fo­rêt, une jeune femme nue, al­lon­gée à même un sol ter­reux, ex­hale des sou­pirs fé­briles qui s’achèvent dans un râle to­ni­truant. Sort su­brep­ti­ce­ment du cadre un ap­pen­dice de chair ex­tra­ter­restre, ap­pa­rem­ment à l’ori­gine de cet or­gasme to­tal. Entre ex­tase et dou­leur, la jouis­seuse pa­raît ailleurs. Sur sa hanche, une plaie en­trou­verte. De­puis quand avait-on vu un dé­but de film aus­si étrange et pé­né­trant ? La suite nous ra­mène à la réa­li­té, dans la li­gnée des pré­cé­dents films d’Amat Es­ca­lante (« Los Bas­tar­dos », « He­li »). Au ré­veil, Ale­jan­dra, une jeune mère de fa­mille mo­deste, se laisse so­do­mi­ser, in­dif­fé­rente, par son mari, An­gel. Ce­lui-ci, ho­mo­sexuel hon­teux, la trompe avec son frère. Bien­tôt, Ale­jan­dra croise la route de la jouis­seuse, qui lui pré­sente la mys­té­rieuse créa­ture. Elle en de­vient ac­cro à son tour. En pa­ral­lèle, des gens dis­pa­raissent…

Bi­zarre, vous avez dit bi­zarre ? Amat Es­ca­lante ra­conte avoir été ins­pi­ré par la lec­ture de deux faits di­vers sur­ve­nus à Gua­na­jua­to, son pa­te­lin d’ori­gine : l’un, sur le ca­davre d’un in­fir­mier ho­mo­sexuel dé­cou­vert dans un fleuve, était ti­tré « Une tar­louze re­trou­vée noyée » ; l’autre por­tait sur une femme vio­lée que la jus­tice mexi­caine avait mal­trai­tée. La ré­gion sau­vage du titre, c’est bien sûr la bi­coque, gar­dée par un couple de vieux fer­miers hip­pies, abri­tant l’alien roc­co­sif­fré­dien aux ten­ta­cules pas­se­par­tout (créé par la so­cié­té d’ef­fets spéciaux res­pon­sable d’« An­ti­christ », de Lars von Trier). C’est sur­tout l’in­car­na­tion du « ça » freu­dien et, à en croire Es­ca­lante, de la sexua­li­té re­fou­lée dans son pays. Le Mexique est ron­gé par le pu­ri­ta­nisme ca­tho, l’ho­mo­pho­bie et le vi­ri­lisme du pa­triar­cat. La charge est cruelle, le film, moins, le ci­néaste ayant eu la bonne idée de tro­quer la vio­lence par­fois com­plai­sante de ses pré­cé­dents opus pour un éro­tisme et un hu­mour aus­si pro­vo­ca­teurs mais plus trou­blants.

Ha­bi­tuel chouchou du Fes­ti­val de Cannes, Amat Es­ca­lante a eu, avec « la Ré­gion sau­vage », les hon­neurs du Fes­ti­val de Ve­nise et du ju­ry pré­si­dé par Sam Mendes, qui l’a cou­ron­né d’un lion d’ar­gent du meilleur réa­li­sa­teur. Bien lui en a pris. Il réus­sit là un film in­ouï, quelque part entre « la Bête », de Wa­le­rian Bo­rowc­zyk, et « Un­der the Skin », de Jo­na­than Gla­zer. Une vi­ru­lente cri­tique so­ciale peu­plée de vi­sions fan­tas­ma­go­riques et li­bi­di­neuses dont le hors-champ se nour­rit de nos propres fan­tasmes.

Si­mone Bucio.

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