CHE GUEVARA, DER­NIERS SE­CRETS

Qui a pro­vo­qué la chute du hé­ros de la ré­vo­lu­tion cu­baine ? Cin­quante ans après son exé­cu­tion par la po­lice bo­li­vienne, re­tour sur les der­nières an­nées d’Er­nes­to Guevara. Une des­cente aux en­fers où se mêlent ami­tiés tra­hies, com­plots po­li­tiques et obs­ti­na

L'Obs - - Sommaire - Par SERGE RAF­FY

Qui a pro­vo­qué la chute du hé­ros de la ré­vo­lu­tion cu­baine? Cin­quante après son exé­cu­tion, re­tour sur une des­cente aux en­fers où se mêlent ami­tiés tra­hies, com­plots po­li­tiques et obs­ti­na­tion sui­ci­daire

omment diable a-t-il pu se four­rer dans un tel guê­pier ? Ce 1er jan­vier 1967, Che Guevara, prince de la gué­rilla, icône de la ré­vo­lu­tion cu­baine, mythe vi­vant pour tant de jeunes mar­xistes rê­vant d’un monde plus juste, est em­bour­bé dans un com­bat per­du d’avance. Une sou­ri­cière, une voie sans is­sue, en forme de sui­cide pro­gram­mé. Dans son cam­pe­ment de Nan­ca­huasú, au coeur de la fo­rêt bo­li­vienne, il tente de convaincre l’homme dont il a le plus be­soin, Ma­rio Monje, pa­tron du Par­ti com­mu­niste bo­li­vien, de ve­nir à son se­cours. Il y a ur­gence. Le Che est un homme seul, un com­bat­tant à la dé­rive, ac­com­pa­gné seule­ment d’une ving­taine de des­pe­ra­dos, en ma­jo­ri­té cu­bains, déso­rien­tés et af­fa­més. Las. L’homme qui de­vait lui four­nir des gué­rille­ros, du ra­vi­taille­ment et l’aide lo­gis­tique des ca­ma­rades des villes le lâche en rase cam­pagne. Il est ve­nu le lui dire en face. Monje ne par­ti­ci­pe­ra pas à cette farce. Le pa­tron des com­mu­nistes bo­li­viens re­vient de Mos­cou et, là-bas, les consignes sont claires. Le nou­veau maître du Krem­lin, Leo­nid Brejnev, n’a au­cune sym­pa­thie pour Guevara, ce trotskiste to­ta­le­ment illu­mi­né qui rê­vait de voir New York rayé de la carte du­rant la crise des mis­siles, en 1962.

Le Che, lui, a en­core la folle am­bi­tion de créer plu­sieurs Viet­nam sur le conti­nent sud-amé­ri­cain. Il pré- tend fon­der bien­tôt une Union des Ré­pu­bliques so­cia­listes d’Amé­rique la­tine de­puis des foyers de gué­rillas, au Bré­sil, au Pé­rou, au Ve­ne­zue­la, en Ar­gen­tine, en Bo­li­vie, sur le mo­dèle de l’URSS. Pure uto­pie ? Le rêve, as­su­ret-il, se­rait à por­tée de main. Il suf­fit d’y croire. Après tout, n’a-t-il pas dé­jà ren­ver­sé des mon­tagnes en pre­nant le pou­voir à La Ha­vane avec son ami Fi­del Cas­tro ? Au­réo­lé de sa cou­ronne de hé­ros de la ré­vo­lu­tion cu­baine, ha­bi­té par une foi de croi­sé, le Che ha­rangue presque ce­lui qu’il consi­dère comme son su­bor­don­né. Grave er­reur… Ma­rio Monje n’est pas le « va­let du Che ». D’ori­gine in­dienne, il a le sen­ti­ment de se re­trou­ver face à un étran­ger, un pe­tit Blanc mé­pri­sant, un co­lon cas­tillan qui vient jouer les mis­sion­naires dans la jungle ama­zo­nienne. Les Bo­li­viens au na­tio­na­lisme exa­cer­bé n’ont pas at­ten­du ce Don Qui­chotte, en gue­nilles après deux mois de gué­rilla, pour me­ner leur ré­vo­lu­tion. Ils l’ont faite en 1952, avec à la clé une pro­fonde ré­forme agraire, l’ins­tau­ra­tion du suf­frage uni­ver­sel, la créa­tion d’une ar­mée de conscrip­tion, sui­vie d’un pacte de pro­tec­tion des terres pay­sannes par les mi­li­taires. Ce der­nier dé­tail a échap­pé au Che. Les pay­sans in­diens qu’il croise dans ses pé­ré­gri­na­tions se sentent pro­té­gés par leur ar­mée po­pu­laire. Ils sont tous, plus ou moins, des in­for­ma­teurs des forces de l’ordre. Ils ne parlent que le que­chua, ou le dia­lecte lo­cal qui va­rie se­lon les val­lées. Quand Guevara, sous le pseu­do­nyme de « Ra­mon », dé­barque dans la ré­gion, ces der­niers les dé­noncent très vite, lui et ses hommes, à la po­lice pour tra­fic de drogue. Guevara est per­çu comme un ban­dit de grand che­min…

PRE­MIÈRE BROUILLE AVEC CAS­TRO

Com­ment ex­pli­quer un tel fias­co en si peu de temps ? Com­ment le hé­ros au sou­rire chris­tique, bé­ni des dieux mar­xistes, s’est-il re­trou­vé si vite aux portes de l’en­fer ?

Pour com­prendre, il faut re­mon­ter trois ans en ar­rière, quand les re­la­tions entre le Che et son men­tor, Fi­del Cas­tro, ont com­men­cé à se dé­té­rio­rer. Entre les deux hommes, un lien qu’on croyait in­dis­so­luble s’est rom­pu. La faute à ce sa­ta­né dis­cours du Che à l’ONU,

“LEO­NID BREJNEV N’A AU­CUNE SYM­PA­THIE POUR GUEVARA, CE TROTSKISTE ILLU­MI­NÉ.”

le 11 dé­cembre 1964. Ce jour-là, Guevara pro­nonce une vio­lente dia­tribe contre tous les im­pé­ria­lismes. Il vise l’Amé­rique, mais aus­si l’Union so­vié­tique. Le tri­bun ar­gen­tin, de­vant la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, nargue of­fi­ciel­le­ment Mos­cou, ac­cu­sé de ne pas vou­loir ex­por­ter le so­cia­lisme en Amé­rique la­tine, pour pré­ser­ver la co­exis­tence pa­ci­fique avec les Etats-Unis. Une qua­si-dé­cla­ra­tion de guerre. Pour Fi­del Cas­tro, cette of­fense faite à l’en­contre du par­rain so­vié­tique tombe au pire mo­ment. Le Lí­der Máxi­mo est en train de né­go­cier une nou­velle ligne de cré­dit, in­dis­pen­sable pour la sur­vie de l’éco­no­mie cu­baine. La Ha­vane a be­soin des lar­gesses so­vié­tiques, aus­si bien en ma­tière de livraison de pé­trole brut que d’ar­gent frais ou d’équi­pe­ments. Le sou­tien russe à la « dan­seuse tro­pi­cale » a un prix : « dé­bran­cher » au plus vite ce Guevara in­so­lent, ju­gé de plus en plus maoïste. Pour for­cer la main à « Fi­del », trop bien­veillant à l’égard du Che, le Krem­lin dé­pêche à La Ha­vane un agent du KGB, Oleg Da­rou­chen­kov, char­gé de sur­veiller les moindres faits et gestes du fron­deur. Dans le même temps, la cen­trale de ren­sei­gne­ment so­vié­tique, qui se mé­fie du double, voire du triple jeu de Fi­del Cas­tro, en­voie un gé­né­ral du KGB, Va­len­tin Iva­nen­ko, re­prendre en main le sec­teur in­ter­na­tio­nal de l’ap­pa­reil de sé­cu­ri­té cas­triste, le « G2 », ju­gé beau­coup trop gué­va­riste.

Dé­bran­cher le hé­ros de la ré­vo­lu­tion ? Cas­tro a alors du mal à s’y ré­soudre. Il dé­cide de lui faire prendre l’air, loin des com­plo­teurs de La Ha­vane qui se mettent à dé­tes­ter l’Ar­gen­tin, la « pièce rap­por­tée ». Chas­sez le na­tio­na­lisme, il re­vient au ga­lop… L’an­cien mi­nistre est en­voyé en mis­sion en Afrique, pour se faire ou­blier. Il se rend en Tan­za­nie, au Soudan, au Ma­li, en Gui­née, au Gha­na, au Da­ho­mey, en Egypte. Puis, sans pré­ve­nir per­sonne, il im­pro­vise un voyage en Chine au dé­but de fé­vrier 1965. Il y est re­çu par Zhou En­lai, et même, entre deux portes, par Mao Ze­dong en per­sonne. Qu’es­père Guevara ? Une aide éco­no­mique de Pé­kin à Cu­ba, en par­ti­cu­lier en ma­tière de livraison de riz ? En réa­li­té, il es­père sur­tout ob­te­nir un sou­tien de la Chine com­mu­niste à ses pro­jets de ré­vo­lu­tion to­tale en Amé­rique du Sud. Sans suc­cès. Pé­kin, à ce mo­ment, est to­ta­le­ment concen­tré sur la guerre du Viet­nam. Pour Fi­del Cas­tro, l’es­ca­pade pékinoise du Che n’est pas une faute mais un acte de haute tra­hi­son. Ce der­nier joue les mer­ce­naires, pour son propre compte, chez l’en­ne­mi chi­nois. Au­rait-il « pé­té les plombs » ? Quelques jours plus tard, à Al­ger, le re­belle en­fonce le clou, en pro­non­çant le fa­meux dis­cours qui marque sa rup­ture dé­fi­ni­tive avec l’URSS, conve­nant que « les pays so­cia­listes sont, d’une cer­taine ma­nière, com­plices de l’ex­ploi­ta­tion ca­pi­ta­liste. » A Cu­ba, la pa­nique gagne les rangs fi­dé­listes. Raúl Cas­tro se pré­ci­pite à Mos­cou, le 1er mars, dans le plus grand se­cret, pour ras­su­rer le Krem­lin. Il y ren­contre Vi­ta­li Ko­rio­nov et An­dreï Gro­my­ko, alors prêts à cou­per dé­fi­ni­ti­ve­ment les vivres à La Ha­vane. Ce­lui qu’on sur­nomme le « Lí­der Mí­ni­mo », mais qui a la confiance des Russes, leur jure que Fi­del n’est pour rien dans les « dé­lires » du Che, que des sanc­tions se­ront prises dès le re­tour de ce der­nier et qu’il se­ra neu­tra­li­sé politiquement. La presse cu­baine n’ac­corde pas une ligne à l’in­car­tade al­gé­rienne. Pas ques­tion d’ébrui­ter ce crime de lèse-ma­jes­té.

“POUR FI­DEL CAS­TRO, L’ES­CA­PADE PÉKINOISE DU CHE EST UN ACTE DE HAUTE TRA­HI­SON.”

Of­fi­ciel­le­ment, le Che est tou­jours un saint homme. L’out­law reste dis­si­mu­lé sous les ra­dars.

OPÉ­RA­TION EXFILTRATION

Le 15 mars, Er­nes­to Guevara rentre à La Ha­vane de son pé­riple chi­nois, comme si de rien n’était. A l’aé­ro­port, Cas­tro et le pré­sident Dor­ticós l’at­tendent dans le hall et le re­çoivent telle une fa­mille qui vient sa­luer le fils pro­digue, avant qu’en cou­lisses il ne passe de­vant le pe­lo­ton d’exé­cu­tion. Pour la pho­to of­fi­cielle, on sou­rit, on se donne l’ac­co­lade, mais le re­gard de Cas­tro ne trompe pas : il va ré­gler ses comptes. Au cours d’un en­tre­tien hou­leux, qui du­re­ra qua­si­ment deux jours, les deux hommes en viennent presque aux mains. Le Che, par son ra­di­ca­lisme, s’est trans­for­mé en pa­ria. Fi­del Cas­tro est fu­rieux. Contre lui-même d’abord. Il se trouve trop laxiste, trop in­dul­gent vis-à-vis de ce pe­tit frère ve­nu de Ro­sa­rio, qu’il a ren­con­tré à Mexi­co, en 1955, alors qu’il était en exil. Mal­gré l’in­con­duite de son ami, il ne par­vient pas à vou­loir sa perte. « Leur lien s’est construit à Mexi­co, sou­ligne Ni­co­laï Leo­nov, co­lo­nel du KGB, contact des frères Cas­tro et du Che du­rant cette pé­riode mexi­caine. A cette époque, j’ai ren­con­tré à de nom­breuses re­prises le Che et Raúl Cas­tro dans la ca­pi­tale mexi­caine, se­crè­te­ment, bien sûr. Un peu moins Fi­del, car il ne vou­lait pas qu’on le soup­çonne d’être lié à Mos­cou. Il était fuyant, peu ac­ces­sible, alors que Guevara était très fa­cile d’ac­cès et sem­blait plu­tôt rai­son­nable. Ce der­nier a joué un grand rôle de sou­tien mo­ral à Fi­del du­rant cette pé­riode de grande fra­gi­li­té po­li­tique. Et Fi­del n’a ja­mais ou­blié ce rôle de pre­mier sup­por­ter, plein de fer­veur, de confiance. Guevara ré­pé­tait qu’il était prêt à don­ner sa vie pour Cas­tro. Ce­la ex­plique sans doute sa man­sué­tude, plus tard, à son égard. » Alors, que faire de ce pe­tit frère in­dé­fen­dable ? Le pour­suivre pour haute tra­hi­son, comme cer­tains conseillers so­vié­tiques le ré­clament ? Le pu­nir en l’en­fer­mant dans un pe­tit rôle de bu­reau­crate à La Ha­vane, où il fe­ra pé­ni­tence ? L’en­voyer guer­royer en Amé­rique la­tine où de nom­breuses in­sur­rec­tions voient le jour ? Im­pos­sible. Mos­cou ne lais­se­rait pas faire. Le sol­dat de la ré­vo­lu­tion le confesse : il ne sait rien faire d’autre que se battre. Il veut re­par­tir sur un théâtre d’opé­ra­tion. Au poète chi­lien Pa­blo Ne­ru­da, le Che avoue : « La guerre… La guerre…Nous sommes tou­jours contre la guerre. Mais quand nous l’avons faite, nous ne pou­vons vivre sans elle. A tout ins­tant nous vou­lons y re­tour­ner. »

Le che­min de la gué­rilla la­ti­no lui est in­ter­dit ? Cas­tro lui pro­pose d’al­ler com­battre aux cô­tés d’in­sur­gés au Con­go. Mais Guevara doit agir clan­des­ti­ne­ment, sous une fausse iden­ti­té. Il doit aus­si dé­mis­sion­ner de tous ses man­dats et se dé­les­ter de la na­tio­na­li­té cu­baine, pour ne ja­mais im­pli­quer l’Etat cu­bain. Le Che ac­cepte sa nou­velle mis­sion sans bar­gui­gner. Une équipe de re­loo­kage des ser­vices se­crets, sous la hou­lette de Ma­nuel Piñei­ro, alias « Barbe rouge », le mé­ta­mor­phose. Dé­sor­mais, il est chauve, porte des lu­nettes, a des sour­cils pro­émi­nents et se nomme « Ra­mon Be­ni­tez » (voir pho­to p. 21). En chan­geant d’iden­ti­té, le Che n’est plus le Che. Il n’est plus rien. Roi du sub­ter­fuge, Cas­tro vient de le faire dis­pa­raître sans l’as­sas­si­ner. Il lui a même, peut-être, sau­vé la vie, lui per­met­tant d’échap­per à une ven­geance pro­bable du KGB. L’icône qu’il a fa­bri­quée, hé­ros de la chan­son de geste de la ré­vo­lu­tion cu­baine, s’est lit­té­ra­le­ment vo­la­ti­li­sée. La voi­ci dans la pire des pri­sons, celle de l’ou­bli.

L’IN­TRAN­SI­GEANCE DE “L’HOMME NOU­VEAU”

Le tour de passe-passe sa­tis­fait tout le monde. Même le ré­prou­vé. Pour lui, ce voyage au coeur de l’Afrique équa­to­riale est

une dé­li­vrance. Tout vaut mieux que lan­guir à La Ha­vane. Sur cette terre émol­liente, il meurt à pe­tit feu. Guevara ne l’a ja­mais avoué à ses com­pañe­ros cu­bains, mais il étouffe dans leur île. Le cli­mat hu­mide, très mau­vais pour son asthme, pro­voque des crises épou­van­tables. Il n’aime pas le ca­fé cu­ba­no, cet ex­pres­so trop su­cré. Lui-même ne boit que du ma­té, un genre de thé fait avec une herbe qu’on ne trouve qu’en Ar­gen­tine. Il dé­teste la plage et la mer. Et puis, il n’est pas par­ve­nu à s’adap­ter à l’es­prit cu­bain. Il ne com­prend pas cette lé­gè­re­té, cet hu­mour en­fan­tin, cette iro­nie aigre-douce, cette ma­nie de chan­ter à tout bout de champ. Ce cô­té « grand en­fant » le met mal à l’aise. Il n’était pas ve­nu à Cu­ba pour dan­ser la sal­sa, mais pour édi­fier l’« homme nou­veau ». « Pour com­prendre le ma­laise de Guevara, à cette époque, il faut sa­voir que cet homme n’est pas vrai­ment un po­li­tique, mais un idéo­logue, pour ne pas dire un fa­na­tique, ra­conte Eli­sa­beth Bur­gos, grande spé­cia­liste des gué­rillas la­ti­no-amé­ri­caines, qui fut proche de Fi­del Cas­tro au mi­lieu des an­nées 1960. Après le triomphe de la ré­vo­lu­tion, en 1959, il a ac­cep­té de gou­ver­ner un temps, en tant que mi­nistre de l’In­dus­trie. Mais gou­ver­ner, c’est faire des com­pro­mis avec le réel. Or, le Che est un mys­tique. Il a une con­cep­tion re­li­gieuse du pou­voir, il a une vi­sion apos­to­lique de son rôle de ré­vo­lu­tion­naire. Il est donc in­con­trô­lable. C’est ce qui a com­men­cé à dé­ran­ger les ga­lon­nés de Mos­cou, mais aus­si la nou­velle no­menk­la­tu­ra de La Ha­vane, dès l’an­née 1964. »

Dans la ca­pi­tale cu­baine à cette époque, les nou­veaux fi­dé­listes, pour qui l’épo­pée de la Sier­ra Maes­tra est dé­jà de l’his­toire an­cienne, raillent ou­ver­te­ment ce com­mis­saire po­li­tique aus­tère, voire spar­tiate, trop cruel avec ses proches col­la­bo­ra­teurs.

Son in­tran­si­geance de moine-sol­dat, son in­flexible rai­deur, ir­ritent au plus haut point. On est loin de l’image de bon­té et de gé­né­ro­si­té que cer­tains, abu­sés par son al­lure d’apôtre, avaient cru voir en lui. Der­rière la face d’ange som­meille un homme de fer. On cri­tique ou­ver­te­ment ses mé­thodes, ju­gées ex­ces­sives. Certes, du­rant la pé­riode de la prise de pou­voir, il a di­ri­gé d’une main de fer la si­nistre for­te­resse de la Ca­baña, dans la­quelle il a or­don­né l’exé­cu­tion d’une cen­taine d’op­po­sants. Mais les re­proches se concentrent sur son rôle dans la ges­tion du camp de Se­gun­do Ca­za­lis, un centre de ré­ha­bi­li­ta­tion pour ou­vriers et pay­sans. Dans ce mi­ni-camp de ré­édu­ca­tion po­li­tique, Er­nes­to Guevara ex­pli­quait aux ré­cal­ci­trants, par le ca­chot ou la pri­va­tion de nour­ri­ture, com­ment ils de­vaient de­ve­nir des hommes « neufs », li­bé­rés de tout sou­ci pour les biens ma­té­riels, les sa­laires et les congés payés, l’édu­ca­tion fa­mi­liale des en­fants. Ils ne de­vaient plus être que des sol­dats de la ré­vo­lu­tion. Les ru­meurs ve­nues du camp de Se­gun­do Ca­za­lis pré­ten­daient que le Che y for­mait une nou­velle ca­té­go­rie de pro­lé­taires : les es­claves-ou­vriers.

Trop doctrinaire, Guevara, pour un peuple de jouisseurs ? En tout cas, son jus­qu’au-bou­tisme ef­fraie. N’est-il pas le dis­ciple zé­lé du Russe Ser­gueï Net­chaïev, un des pre­miers théo­ri­ciens du ter­ro­risme, qui, dans son « Ca­té­chisme ré­vo­lu­tion­naire », don­nait de l’« homme nou­veau » une dé­fi­ni­tion qua­si re­li­gieuse?On y trouve le thème du don de soi, et, comme l’avaient vé­cu les apôtres sui­vant Jé­sus-Ch­rist, l’aban­don de tout bien ma­té­riel : « Le ré­vo­lu­tion­naire est un homme per­du d’avance, écrit Net­chaïev. Il n’a pas d’in­té­rêts par­ti­cu­liers, d’af­faires pri­vées, de sen­ti­ments, d’at­taches per­son­nelles, de pro­prié­tés. […] Il a per­du tout lien avec l’ordre pu­blic et avec le monde ci­vi­li­sé dans son en­tier, avec toutes les lois, conve­nances, conven­tions so­ciales et règles mo­rales de ce monde. Le ré­vo­lu­tion­naire est un en­ne­mi im­pla­cable. […] Dur en­vers soi-même, il doit être dur éga­le­ment avec les autres. Tous les tendres sen­ti­ments qui rendent ef­fé­mi­nés, tels les liens de pa­ren­té, l’amour, la gra­ti­tude, l’hon­neur même, doivent être étouf­fés. »

FIAS­CO AU CON­GO

Fi­del Cas­tro est-il sur la même lon­gueur d’onde ? Pas vrai­ment. Le Lí­der Máxi­mo cri­tique, sans ja­mais ci­ter ce­lui qui reste of­fi­ciel­le­ment son frère et ami, l’idéa­lisme de cer­tains ca­ma­rades. Pour cal­mer son en­tou­rage in­quiet, mais aus­si les ser­vices de ren­sei­gne­ment so­vié­tiques, Cas­tro en­voie un de ses plus proches mi­nistres, Car­los Ra­fael Ro­drí­guez, « l’homme de Mos­cou » de son gou­ver­ne­ment, jouer les sni­pers an­ti-Guevara. Ce der­nier, lors de nom­breuses réunions, at­taque le Che au ba­zoo­ka. Il cri­tique ou­ver­te­ment ses op­tions, son idéa­lisme, sa foi dans les sti­mu­lants mo­raux, ju­gée ré­for­miste. Cette of­fen­sive en règle d’un des pontes du ré­gime était un signe qui n’avait pas échap­pé à Er­nes­to Guevara : de­puis long­temps, il sa­vait que ses jours à Cu­ba étaient comp­tés, mal­gré la pro­tec­tion bien­veillante, mais prag­ma­tique de Fi­del Cas­tro.

Le 1er avril 1965, il part donc pour le Con­go, avec une poi­gnée de fi­dèles, li­vrer ba­taille contre l’im­pé­ria­lisme. Il se re­trouve sur les bords du lac Tan­ga­nyi­ka, sous le pseu­do­nyme de « Ta­to ». Mais l’ex­pé­di­tion, très vite, se ré­vèle ca­la­mi­teuse. Ses al­liés congo­lais, qui ne connaissent pas sa vé­ri­table iden­ti­té, lui battent froid, lui adressent à peine la pa­role. Qui est donc cet in­trus la­ti­no qui veut jouer les li­bé­ra­teurs de peuples dont il ne sait rien, ou si peu ? Dans la jungle afri­caine, il n’est qu’un com­bat­tant par­mi d’autres. Il ne parle pas swa­hi­li, et sur­tout, il est blanc, ir­ré­mé­dia­ble­ment blanc, donc sus­pect aux yeux des gué­rille­ros congo­lais, à qui il ne peut dé­voi­ler qu’il est le Che, le grand, le fa­meux hé­ros des pays non ali­gnés, le porte-pa­role de la Tri­con­ti­nen­tale, le grand dé­fen­seur des peuples op­pri­més. Ter­rible in­con­grui­té. Pour ga­gner en au­to­ri­té, il suf­fi­rait qu’il se dé­voile. Mais, ici, il n’est que « Ta­to », Mon­sieur Per­sonne. Au bout de plu­sieurs mois de com­bats er­ra- tiques, Fi­del Cas­tro, aler­té par Ma­nuel Piñei­ro de l’échec de l’opé­ra­tion, fait ex­fil­trer du cloaque congo­lais son ami vers Dar-es-Sa­laam.

En fait, Er­nes­to Guevara est très ma­lade. Il a contrac­té un vi­rus qui res­semble à ce­lui de la dys­en­te­rie. En jan­vier 1966, il sé­journe se­crè­te­ment, du­rant de longues se­maines, dans une dé­pen­dance de l’am­bas­sade cu­baine en Tan­za­nie, où il est soi­gné. Des émis­saires du « G2 » lui rendent vi­site pour lui trans­mettre un mes­sage de Fi­del Cas­tro, qui s’in­quiète pour la san­té de son ami. Il lui pro­pose de le faire ren­trer de toute ur­gence à La Ha­vane, en pas­sant par Prague, et de se mettre en conva­les­cence. Re­ve­nir à La Ha­vane ? Le Che n’a plus confiance en per­sonne. L’idée d’un re­tour dans la ca­pi­tale cu­baine lui est in­sup­por­table. Il s’at­tarde à Dar es-Sa­laam, per­sua­dé que les Russes veulent sa peau et que son vieux com­plice Cas­tro n’est plus dé­sor­mais qu’une ma­rion­nette entre leurs mains. Ce der­nier ne vient-il pas d’ob­te­nir des ban­quiers de Leo­nid Brejnev un nou­veau cré­dit sal­va­teur de 167 mil­lions de dol­lars pour sou­te­nir les fi­nances du pays ? Er­nes­to Guevara, de­ve­nu un sol­dat per­du, n’a qu’un seul dé­sir : ren­trer en Ar­gen­tine, re­cons­ti­tuer ses forces sans l’aide du grand frère cu­bain. Mais com­ment faire ? Cas­tro, mal­gré ses pré­ven­tions, est le seul chef d’Etat qui a en­core en­vie de le se­cou­rir. Leur ami­tié n’est pas en­core morte. Il doit en­core mi­ser sur lui. Une der­nière fois ?

DER­NIER RÊVE, DER­NIÈRE RÉ­VO­LU­TION…

Fin fé­vrier 1966, le Che rentre clan­des­ti­ne­ment à La Ha­vane. Le gué­rille­ro, aus­si cé­lèbre que les Beatles, n’est plus qu’un fan­tôme. Of­fi­ciel­le­ment, se­lon les au­to­ri­tés cu­baines, il est « quelque part sur un théâtre d’opé­ra­tion ». Il est aus­si­tôt mis au se­cret dans une luxueuse ha­cien­da, avec pis­cine et ha­ras, ap­pe­lée « la Mai­son de l’Amé­ri­cain », si­tuée à l’ouest de La Ha­vane, du cô­té de Pi­nar del Río. Une pri­son do­rée qu’il lui est in­ter­dit de quit­ter. Le Che est comme as­si­gné à ré­si­dence, mais il re­prend des forces. A sa grande sur­prise, Cas­tro se montre cha­leu­reux, fra­ter­nel et pré­ve­nant à son égard. Il lui rend vi­site presque tous les week-ends, comme aux pre­miers temps de leur ami­tié. Les deux hommes évoquent les grands bou­le­ver­se­ments in­ter­na­tio­naux. De­puis l’in­ter­ven­tion amé­ri­caine au Viet­nam, tout a chan­gé. Mos­cou n’est plus hos­tile à une re­lance des gué­rillas en Amé­rique du Sud. Le Che n’est plus un pes­ti­fé­ré. C’est le mo­ment d’af­fai­blir l’Oncle Sam et de plan­ter des ban­de­rilles sur le conti­nent la­ti­no. Dans cette mai­son iso­lée, à l’abri des re­gards, le tan­dem re­cons­ti­tué concocte un plan de ba­taille comme au bon vieux temps. Cette fois, le rêve de Bo­li­var peut se réa­li­ser : uni­fier l’Amé­rique la­tine, sous leur au­to­ri­té. Il suf­fit d’or­ga­ni­ser l’in­sur­rec­tion gé­né­rale de­puis un pays cen­tral, co­or­don­ner de­puis La Ha­vane toutes les gué­rillas.

Quel se­ra l’épi­centre, le point no­dal de cette guerre

ci­vile en marche qui doit s’étendre comme une traî­née de poudre sur tout le conti­nent ? Le Pa­ra­guay ? La Bo­li­vie ? L’ex­trême nord de l’Ar­gen­tine ? Fi­del Cas­tro et Ma­nuel Piñei­ro n’ont rien lais­sé au ha­sard. Ils ont en­voyé, quelque temps au­pa­ra­vant, Ré­gis Debray ef­fec­tuer des re­pé­rages en Bo­li­vie. L’écri­vain fran­çais, chantre de la gué­rilla, agré­gé de phi­lo­so­phie, au­teur du cé­lèbre ma­nuel « Ré­vo­lu­tion dans la ré­vo­lu­tion ? », dans le­quel il théo­rise le prin­cipe du fo­co, foyer de gué­rilla dont le but est d’em­bra­ser des ter­ri­toires en­tiers pour conqué­rir le pou­voir par les armes, est de­ve­nu le hé­raut du cas­trisme. Une ami­tié réelle le lie au Lí­der Máxi­mo. A son re­tour de mis­sion, il pro­pose deux zones d’in­ter­ven­tion en Bo­li­vie, toutes deux si­tuées dans le nord du pays, la zone ama­zo­nienne du río Al­to Be­ni ou la ré­gion du Cha­pare. « Mon père, en sep­tembre 1966, est par­ti à plu­sieurs re­prises en Bo­li­vie, confirme Lau­rence Debray, fille de Ré­gis Debray, au­teur de « Fille de ré­vo­lu­tion­naires » (à pa­raître chez Stock, en oc­tobre). Se­lon lui, il a fait un énorme tra­vail, aus­si bien car­to­gra­phique que so­cio­lo­gique. Or, cu­rieu­se­ment, le Che, quand il ar­rive en Bo­li­vie, le 5 no­vembre 1966, ne choi­sit au­cune de ses deux op­tions et se fixe dans la zone de San­ta Cruz, tout près de l’Ar­gen­tine. Ce choix s’est fait à la der­nière mi­nute. On ne sait pas très bien pour­quoi. » Les his­to­riens s’in­ter­rogent en­core au­jourd’hui sur la cu­rieuse dé­ci­sion d’Er­nes­to Guevara. Presque ir­ra­tion­nelle. « C’était un coin to­ta­le­ment iso­lé, cou­pé du monde, pour­suit Lau­rence Debray. De là-bas, il ne pou­vait es­pé­rer au­cune aide des mou­ve­ments ré­vo­lu­tion­naires des villes. » Cer­tains n’hé­sitent pas à évo­quer le ca­rac­tère sui­ci­daire, sa­cri­fi­ciel, de l’icône du cas­trisme. D’autres, son ir­ré­pres­sible en­vie de re­tour­ner chez lui, après plus de dix ans d’exil, et de se rap­pro­cher du lieu où son meilleur ami, Jorge Ma­set­ti, deux ans plus tôt, avait dis­pa­ru, de l’autre cô­té de la fron­tière [voir en­ca­dré p 23]. Ma­set­ti, jour­na­liste, fon­da­teur de l’agence de presse cu­baine Pren­sa La­ti­na, avait été en­voyé par le Che, en 1964, à la tête d’un com­man­do pour ini­tier la gué­rilla en Ar­gen­tine. Guevara avait pré­vu de le re­joindre et de re­don­ner le pou­voir à Juan Perón, l’an­cien pré­sident, exi­lé à Ma­drid. Mais l’opé­ra­tion s’était ré­vé­lée dé­sas­treuse. On ne re­trou­va ja­mais le corps du « frère de com­bat » du Che. « Guevara n’a pas te­nu compte des er­reurs de mon père, confie Jorge Ma­set­ti Jr., an­cien gué­rille­ro lui-même, au­jourd’hui ré­fu­gié en France. Il s’est je­té dans la gueule du loup avec une naï­ve­té in­sen­sée. En fait, il était aveu­glé par son propre mythe, par l’in­croyable su­per­che­rie mon­tée par Fi­del Cas­tro sur la lé­gende de la Sier­ra Maes­tra, qui a fait croire à toute une gé­né­ra­tion qu’il suf­fi­sait d’une poi­gnée d’hommes cou­ra­geux et dé­ter­mi­nés pour s’em­pa­rer du pou­voir par les armes. Or, à Cu­ba, les bar­bu­dos ont bé­né­fi­cié du sou­tien des mou­ve­ments ré­vo­lu­tion­naires des villes, ceux qu’on ap­pe­lait les mi­li­tants de la plaine,

du lla­no, qui ont or­ga­ni­sé l’in­sur­rec­tion, mais aus­si du dé­li­te­ment de l’ar­mée de Ba­tis­ta, qui s’est ef­fon­drée comme un châ­teau de cartes. Le Che, lui, n’a re­te­nu que la lé­gende des douze apôtres cas­tristes qui triom­phèrent grâce à leur seul hé­roïsme de ba­rou­deurs. Il croyait que sa seule pré­sence pou­vait pro­vo­quer des mi­racles. Au fond il avait une vi­sion mys­tique du com­bat po­li­tique. C’est ce que le très sta­li­nien, l’In­dien Ma­rio Monje, alias “Sta­nis­las”, est ve­nu lui ex­pli­quer, la nuit du jour de l’An 1967. Il était un in­trus, un étran­ger, un homme seul. Son com­bat était un voyage sans re­tour. »

LE PIÈGE BO­LI­VIEN

Et pour­tant, le Che pour­suit son com­bat. Il n’est plus qu’un chef de guerre à la tête d’un groupe d’une ving­taine de gué­rille­ros, to­ta­le­ment dé­bous­so­lés, souf­frant de mal­nu­tri­tion, contraints de se nour­rir de ta­pirs et de per­ro­quets. Il vi­tu­père contre les In­diens lo­caux qu’il com­pare à des « pe­tits ani­maux ». Le Che est vic­time d’une nou­velle crise d’asthme, s’isole de plus en plus, s’en­ferme dans la lec­ture, se montre cruel et im­pi­toyable avec les nou­veaux ve­nus, en­rô­lés en ca­tas­trophe, des re­crues peu fiables, sans for­ma­tion po­li­tique. Le 11 mars, deux d’entre eux, ter­ro­ri­sés par leur com­man­dante, épui­sés par les marches noc­turnes à tra­vers la fo­rêt ama­zo­nienne, s’en­fuient du camp, dé­noncent le Che à la po­lice. Les évé­ne­ments s’en­chaînent dès lors avec une lo­gique im­pla­cable. La CIA dé­pêche aus­si­tôt ses meilleurs agents sur le ter­rain. L’ar­mée bo­li­vienne en­voie ses ran­gers dans la zone de Nan­ca­huasú. Guevara est tra­qué sans ré­pit par des spé­cia­listes de l’an­ti­gué­rilla qui éli­minent un à un les re­belles. Le 20 avril, Ré­gis Debray, alias « Dan­ton », en­voyé par Fi­del Cas­tro s’in­for­mer de la si­tua­tion du Che est ar­rê­té, après quelques se­maines pas­sées sur place, alors qu’il s’ap­prê­tait à ren­trer à Cu­ba faire son rap­port au Lí­der Máxi­mo. Le 8 oc­tobre 1967, le Che, af­fai­bli par la ma­la­die, la faim, la soif, est ar­rê­té alors qu’il ten­tait d’échap­per à ses pour­sui­vants au creux d’un ca­nyon. Il n’est plus que l’ombre de lui-même. Il a l’air d’un va­ga­bond, hir­sute, l’oeil ha­gard. La sou­ri­cière s’est re­fer­mée. Le len­de­main, il est exé­cu­té sans ju­ge­ment dans une pe­tite école du vil­lage de La Hi­gue­ra. Son corps est ex­po­sé sur la place pu­blique dans la com­mune de Val­le­grande.

Une image va res­ter de cette sa­ga tra­gique : les po­li­ciers bo­li­viens fan­fa­ronnent la­men­ta­ble­ment de­vant la dé­pouille du Che, ex­hibent ses plaies comme des stig­mates. Ils lui coupent les mains pour les trans­por­ter dans un com­mis­sa­riat aux fins d’iden­ti­fi­ca­tion dé­fi­ni­tive. Les bour­reaux pa­radent de­vant leur tro­phée. Ils ne savent pas qu’ils sont en train de ca­no­ni­ser Guevara. L’inexo­rable opé­ra­tion de sanc­ti­fi­ca­tion est en marche, sur une seule pho­to, celle d’un Ch­rist cru­ci­fié dans la moi­teur ama­zo­nienne.

La po­lé­mique sur les cir­cons­tances de sa mort va du­rer une bonne dé­cen­nie. Qui a tra­hi le Che ? Fi­del Cas­tro, le frère de La Ha­vane, qui l’au­rait en­voyé à la mort pour se dé­bar­ras­ser d’un ri­val en­com­brant ? Le PC bo­li­vien et son chef, Ma­rio Monje, qui ne vou­lait pas d’un nou­vel Hernán Cor­tés sur ses terres, fût-il mar­xiste-lé­ni­niste ? Ré­gis Debray, qui, en pri­son, au­rait été trop ba­vard, sous la tor­ture ? D’autres gué­rille­ros, qui ont ven­du leur chef pour une poi­gnée de pe­sos ? Au­jourd’hui, les his­to­riens sé­rieux s’ac­cordent à conclure que ce « ch­rist ré­vo­lu­tion­naire » s’est tra­hi lui­même, qu’il a choi­si, en toute conscience, son che­min de croix bo­li­vien, ca­de­nas­sé dans ses rêves d’homme de fer. Il n’était pour­tant pas le Ch­rist, mal­gré les images de pa­co­tille ven­dues au­jourd’hui aux tou­ristes, à La Ha­vane, ou im­pri­mées sur les tee-shirts des ado­les­cents, qui voient en lui une idole pop, un type sym­pa en treillis qui nar­guait les puis­sants, un Ro­bin des Bois au re­gard de feu. L’amour de son pro­chain n’était pas vrai­ment sa prio­ri­té. Quelque temps avant son ar­res­ta­tion, dans la sier­ra bo­li­vienne, mal­gré son iso­le­ment, le manque de com­mu­ni­ca­tion vers l’ex­té­rieur, Er­nes­to Guevara par­vient à faire par­ve­nir un mes­sage des­ti­né aux pays du tiers-monde, un cri de guerre contre l’im­pé­ria­lisme dans le­quel, il prône, comme arme ab­so­lue, plus forte que le fu­sil, « la haine comme fac­teur de lutte ; la haine in­tran­si­geante de l’en­ne­mi qui pousse l’être hu­main au-de­là de ses li­mites na­tu­relles et en fait une ef­fi­cace, vio­lente et froide ma­chine à tuer. » Cin­quante ans après sa dis­pa­ri­tion, quelle image reste-t-il de lui ? Celle du jeune beat­nik ar­gen­tin sillon­nant sur sa mo­to les pistes sud-amé­ri­caines ? L’im­pi­toyable pro­cu­reur de la for­te­resse de la Ca­baña ? Ou le dé­po­si­taire, mort trop jeune, d’un rêve ré­vo­lu­tion­naire par­ti en fu­mée ?

Le Che, à che­val , près de Nan­ca­huasú, dans la fo­rêt bo­li­vienne, en 1967.

Il change d’iden­ti­té et de­vient Ra­mon Be­ni­tez.

Avec Ma­rio Monje (à gauche), le pa­tron du Par­ti com­mu­niste bo­li­vien.

Aux Na­tions unies, le 11 dé­cembre 1964, il dé­nonce à la tri­bune tous les im­pé­ria­lismes.

En 1965, à Al­ger, de­vant le pré­sident Ben Bel­la, il en­fonce le clou dans son fa­meux dis­cours qui mar­que­ra sa rup­ture dé­fi­ni­tive avec l’URSS.

De re­tour à La Ha­vane, en 1965, les re­trou­vailles avec Cas­tro tour­ne­ront vite au rè­gle­ment de comptes.

No­vembre 1965, sur les bords du lac Tan­ga­nyi­ka, au Con­go.

Dans la jungle, au Con­go, le Che s’isole pour lire à cô­té de sol­dats cu­bains et congo­lais.

En Bo­li­vie, Ré­gis Debray (ci-des­sus, à gauche) est traî­né au tri­bu­nal par deux mi­li­taires.

Ci-des­sus, à droite, l’une des der­nières pho­tos du Che avec ses par­ti­sans, en Bo­li­vie.

Ci-des­sus, Che Guevara, le fu­sil à la main, à Nan­ca­huasú.

A gauche, le Che, juste avant son exé­cu­tion.

L’hé­li­co­ptère qui trans­por­te­ra sa dé­pouille à Val­le­grande.

Cas­tro an­nonce la mort du Che à la ra­dio, le 25 oc­tobre 1967.

Le corps du Che ex­po­sé par les mi­li­taires bo­li­viens.

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