L’été des phi­lo­sophes (2/5)

Si­mone Weil par Alain Su­piot

L'Obs - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par XA­VIER DE LA PORTE

Si­mone Weil a vé­cu seule­ment trente-quatre ans mais lais­sé une oeuvre d’une force qui nous éclaire en­core au­jourd’hui. Née en 1909 à Pa­ris, élève d’Alain, nor­ma­lienne et agré­gée de phi­lo­so­phie, elle au­rait pu de­meu­rer une brillante exé­gète de Pla­ton et Des­cartes. Mais son goût pour la jus­tice l’a me­née à un en­ga­ge­ment de tous les ins­tants – syn­di­ca­liste, pa­ci­fiste, ré­sis­tant – et à l’écri­ture de textes qui ma­rient la théo­rie à une ré­flexion sur le tra­vail, le droit ou la po­li­tique. Tou­jours elle a vou­lu ex­pé­ri­men­ter le monde : voya­ger en Al­le­magne pour com­prendre la mon­tée du na­zisme, tra­vailler en usine pour vivre la condi­tion ou­vrière, voir la guerre en Es­pagne, ré­sis­ter à Londres. Toutes ces ex­pé­riences, elle les a mê­lées à une quête spi­ri­tuelle aux confins du mys­ti­cisme. Elle est morte en An­gle­terre en 1943. « L’Obs » a de­man­dé au ju­riste Alain Su­piot, spé­cia­liste du droit du tra­vail et pro­fes­seur au Col­lège de France, de don­ner sa lec­ture de l’oeuvre à l’ap­pa­rence composite de cette phi­lo­sophe hors du com­mun.

Vous ve­nez d’or­ga­ni­ser le pre­mier col­loque consa­cré à Si­mone Weil au Col­lège de France. Com­ment vous êtes-vous in­té­res­sé à son oeuvre?

D’abord pour ses écrits sur le tra­vail avant de lire, de fil en ai­guille, une bonne par­tie de son oeuvre. Si­mone Weil est l’un des plus grands es­prits du xxe siècle et, même quand elle ir­rite, elle donne à pen­ser.

Quand vous ir­rite-t-elle?

Elle est ra­re­ment dans la de­mi-me­sure, ce qui la conduit par­fois à l’ex­cès ou à des ju­ge­ments à l’em­porte-pièce. Par exemple la vi­ru­lence de sa cri­tique du ju­daïsme ou de la culture ro­maine contre­dit son sens ai­gu – dont elle té­moigne dans « l’En­ra­ci­ne­ment » – de notre dette pour les tré­sors in­tel­lec­tuels et spi­ri­tuels ac­cu­mu­lés par les gé­né­ra­tions pas­sées. A mon sens, sa part juive conti­nuait d’être bien vi­vante, mais d’une ma­nière non pa­ci­fiée.

La par­ti­cu­la­ri­té de Si­mone Weil n’est-elle pas, jus­te­ment, de ne ja­mais avoir eu de rap­port pa­ci­fié à quoi que ce soit?

Cer­taines pho­tos la montrent sou­riante et heu­reuse. Elle de­vait donc avoir des mo­ments de bon­heur com­mu­ni­ca­tif. Mais on ne peut pas dire qu’elle ait vé­cu en paix. Sauf à croire en la pro­messe d’un grand soir ré­vo­lu­tion­naire – ce qui n’était pas son cas –, sa gé­né­ra­tion, celle qui a eu 20 ans dans les an­nées 1930, vi­vait dans le pres­sen­ti­ment des ca­tas­trophes à ve­nir. Son al­truisme fon­cier lui fai­sait por­ter tout le mal­heur du monde. Ray­mond Aron ra­conte par exemple cette scène dans le jar­din du Luxem­bourg. Il s’y pro­mène un jour en fa­mille. Il fait beau, tout le monde est joyeux, sauf Si­mone Weil, qu’ils ren­contrent presque en larmes car, leur ex­plique-t-elle, « il y a une grève à Shan­ghai et la troupe a ti­ré sur les ou­vriers ». Si­mone Weil fait par­tie de ces gens qui ja­mais ne par­viennent à s’abs­traire du tor­rent de souf­frances où se trouve plon­gée l’hu­ma­ni­té.

Est-ce cette sen­si­bi­li­té qui donne une co­hé­rence à une oeuvre qui brasse des ques­tions aus­si éloi­gnées que le tra­vail, la phy­sique ou l’his­toire des re­li­gions?

Ces ques­tions sont en fait étroi­te­ment liées. Pour le com­prendre, il faut par­tir de la ques­tion du tra­vail, cen­trale chez Si­mone Weil. « C’est par le tra­vail, écrit-elle, que la rai­son sai­sit le monde, et s’em­pare de l’ima­gi­na­tion folle. » Pour Si­mone Weil, le tra­vail est le point d’ar­ti­cu­la­tion entre le ca­rac­tère illi­mi­té de nos re­pré­sen­ta­tions men­tales et le ca­rac­tère si­tué de notre exis­tence phy­sique. C’est dans la ren­contre avec l’obs­tacle ex­té­rieur que l’ima­gi­na­tion est do­mes­ti­quée et de­vient un ins­tru­ment de la maî­trise et de la trans­for­ma­tion de la na­ture. La cri­tique de la réi­fi­ca­tion du tra­vail est chez Si­mone Weil in­dis­so­ciable de celle de la science clas­sique, qui tend à ra­me­ner toute étude d’un phé­no­mène de la na­ture à un cal­cul d’éner­gie. Après avoir conçu l’éner­gie sur le mo­dèle d’un tra­vail d’es­clave, dé­nué de toute in­ten­tion propre, la science a pro­je­té ce mo­dèle sur toute es­pèce de tra­vail, ou­vrant la voie à sa déshu­ma­ni­sa­tion. Cette cri­tique s’ap­plique au­jourd’hui à la gou­ver­nance par les nombres : d’abord conçu à l’image de ce qu’on pen­sait être le fonc­tion­ne­ment cé­ré­bral, l’or­di­na­teur sert au­jourd’hui de mo­dèle à l’or­ga­ni­sa­tion de tout tra­vail in­tel­lec­tuel. Si­mone Weil était par­fai­te­ment au fait des der­niers pro­grès de la science de son temps, no­tam­ment grâce à son frère ma­thé­ma­ti­cien, An­dré, et à ses amis du groupe Bour­ba­ki. Non seule­ment elle a bien vu que le tay­lo­risme re­po­sait sur une vi­sion dé­jà dé­pas­sée de la science, mais elle a pré­vu les ra­vages que pour­raient cau­ser les der­niers dé­ve­lop­pe­ments de celle-ci. No­tam­ment l’al­go­rith­mique (qu’elle nomme « al­gèbre » au sens large), qui sub­sti­tue le signe au si­gni­fié et pousse à conce­voir la pen­sée elle-même sur le mo­dèle de l’ou­til.

ALAIN SU­PIOT est un des grands ju­ristes fran­çais. Pro­fes­seur au Col­lège de France, il a ré­cem­ment pu­blié « la Gou­ver­nance par les nombres » (Fayard, 2015).

Autre exemple de l’uni­té de sa pen­sée : son ex­pé­rience du tra­vail la conduit à dis­tin­guer la ca­dence et le rythme. A l’usine do­minent la ca­dence des ma­chines et l’obli­ga­tion pour les tra­vailleurs de se ré­gler sur elle, comme sur le tic-tac d’une hor­loge. Le rythme per­met en re­vanche de ré­gler son ef­fort sur un temps in­té­rieur. Tel ce­lui du pay­san qui, ne se­rait-ce qu’un ins­tant, avant de re­lan­cer sa faux, sus­pend son geste. Cette sen­si­bi­li­té au rythme est in­hé­rente à la poé­sie – à la mé­trique des vers qui portent d’un même mou­ve­ment la pen­sée et l’émo­tion. C’est pour­quoi elle en­ten­dait mettre la poé­sie, et no­tam­ment la poé­sie grecque, à por­tée des classes po­pu­laires, à re­bours du ré­flexe de classe, qui conduit – au­jourd’hui plus en­core qu’hier – à en ré­ser­ver l’ac­cès aux en­fants des beaux quar­tiers. Pas­ser du rythme à la ca­dence, c’est re­fou­ler cette tem­po­ra­li­té bio­lo­gique. On fait face au­jourd’hui à ce même pro­blème avec les tech­no­lo­gies numériques : com­ment re­con­qué­rir des tem­po­ra­li­tés pro­pre­ment hu­maines face à des ou­tils qui sont à la fois mer­veilleux et me­na­çants, et qu’il faut ap­pri­voi­ser?

Le tra­vail est-il aus­si un point d’en­trée pour com­prendre le ver­sant mys­tique de son oeuvre?

Ce ver­sant m’est moins fa­mi­lier, mais sa fa­meuse « Lettre à un re­li­gieux » montre qu’elle voyait dans les dif­fé­rentes re­li­gions qui ont mar­qué l’his­toire au­tant de ma­ni­fes­ta­tions d’une même as­pi­ra­tion spi­ri­tuelle propre à notre es­pèce. Il n’y avait donc pas se­lon elle de hié­rar­chie à éta­blir entre les chré­tiens et ceux qui ont in­vo­qué Osi­ris, Dio­ny­sos, Kri­sh­na, Boud­dha, le tao, etc. Pour Si­mone Weil, il ne faut pas confondre les re­li­gions par­ti­cu­lières avec l’im­pé­ra­tif, propre aux so­cié­tés hu­maines, de re­po­ser sur des vé­ri­tés évi­dentes en elles-mêmes, c’est-à-dire sur des dogmes, dont elle dit qu’ils ne sont pas des choses à af­fir­mer, mais des choses à re­gar­der avec at­ten­tion et res­pect pour en im­pré­gner nos ac­tions.

Com­ment lier ce rap­port au re­li­gieux avec l’exer­cice de la pen­sée phi­lo­so­phique et scien­ti­fique à l’oeuvre chez Si­mone Weil?

Il y a un rap­port pro­fond entre les grandes ex­pé­riences spi­ri­tuelles et les dé­cou­vertes scien­ti­fiques. Dans l’is­lam, par exemple, la voie nor­male pour s’ac­cor­der avec l’ordre du monde est le res­pect de la Loi. Mais il y a aus­si une voie ra­pide, qui passe par l’ex­pé­rience mys­tique, dont le sou­fisme est une ma­ni­fes­ta­tion. Dans le do­maine des sciences, la voie ra­pide est l’« eu­rê­ka ! » d’Ar­chi­mède, l’in­tui­tion sou­daine d’une vé­ri­té qui se dé­voile à l’en­ten­de­ment et qu’on s’ef­force en­suite de dé­mon­trer pour qu’elle ac­quière le sta­tut de loi scien­ti­fique. Cette ex­pé­rience peut être le fait de tout cher­cheur mais elle est pro­por­tion­nelle au gé­nie. Si­mone Weil est gé­niale, comme Mo­zart, et elle meurt à peu près au même âge. Elle voit les choses et af­firme du reste que la vraie dé­fi­ni­tion de la science, c’est qu’elle est l’étude de la beau­té du monde. Elle pro­cède sou­vent par des af­fir­ma­tions, qui res­semblent à des éclairs d’orage. Une fois qu’elle a com­pris, elle saute à d’autres ques­tions.

N’y a-t-il pas une contra­dic­tion entre ce sen­ti­ment re­li­gieux et d’autres ca­rac­té­ris­tiques de sa pen­sée, comme son mar­xisme?

Ça dé­pend de ce qu’on en­tend par contra­dic­tion… Si on consi­dère la re­li­gion comme une pro­messe de sa­lut, on peut dire que le mar­xisme est une re­li­gion sé­cu­lière. Mais ce n’est jus­te­ment pas ce qu’en re­tient Si­mone Weil. Elle consi­dère le ma­té­ria­lisme his­to­rique comme une dé­cou­verte formidable, tout en cri­ti­quant l’uto­pie ré­vo­lu­tion­naire.

On ne com­prend pas très bien la lo­gique po­li­tique de Si­mone Weil. Elle est mar­xiste sans être ré­vo­lu­tion­naire, elle veut uni­fier les syn­di­cats, pen­dant la guerre d’Es­pagne elle

fré­quente les anar­chistes, elle est pa­ci­fiste puis ré­sis­tante, mais cri­tique de l’em­prise des gaul­listes. Où la si­tuez-vous?

Elle est anar­cho-syn­di­ca­liste. Comme Proud­hon, elle plaide pour une sorte de so­brié­té éco­lo­gique avant la lettre. Elle dé­nonce l’idolâtrie de l’Etat et les mas­sacres com­mis en son nom, mi­lite pour la sup­pres­sion des par­tis po­li­tiques et consi­dère les syn­di­cats comme les seules or­ga­ni­sa­tions lé­gi­times, dans la me­sure où ils de­meurent an­crés dans l’ex­pé­rience vé­cue des classes po­pu­laires. Le mal­heur, se­lon elle, est qu’ils se soient lais­sé cap­ter par ce qu’elle ap­pelle « les af­faires de gros sous ». Elle ima­gine donc d’en dis­tin­guer deux sortes : les grou­pe­ments d’in­té­rêts, char­gés des ques­tions d’ar­gent, et les grou­pe­ments d’idées, qui de­vraient être des mi­lieux de pen­sée, ou­verts et fluides. Quelque chose dans l’es­prit de Nuit de­bout, ex­pé­rience à la­quelle elle au­rait sû­re­ment par­ti­ci­pé, en ex­pli­quant à tout le monde qu’il fau­drait s’y prendre au­tre­ment. Cette con­cep­tion du po­li­tique est de grande ac­tua­li­té, que l’on consi­dère le dis­cré­dit gé­né­ral des par­tis po­li­tiques ou la re­cherche de col­lec­tifs de ré­flexion et d’ac­tion qui échappent aux pièges du spec­tacle mé­dia­tique et de la po­li­tique or­ga­ni­sée.

Vous êtes ju­riste, quel était son rap­port au droit?

Tout comme la cri­tique de l’éco­no­misme est le préa­lable in­dis­pen­sable à une vé­ri­table pen­sée éco­no­mique, la cri­tique du ju­ri­disme, que Si­mone Weil dé­ve­loppe no­tam­ment dans « la Per­sonne et le Sa­cré », est la condi­tion pre­mière d’un bon usage du droit. Elle si­tue ce der­nier dans une « ré­gion moyenne » entre le ciel des va­leurs et le règne de la force pure. Sa cri­tique d’un ordre so­cial ex­clu­si­ve­ment fon­dé sur la re­con­nais­sance de droits in­di­vi­duels, dé­ta­chés de toute obli­ga­tion, est as­sez vi­sion­naire, comme ses pro­po­si­tions très concrètes de ré­forme du droit du tra­vail.

Dans quelle tra­di­tion phi­lo­so­phique l’ins­cri­riez-vous?

Elle est presque in­con­di­tion­nel­le­ment pla­to­ni­cienne, ad­mire Rous­seau et Mon­tes­quieu et re­con­naît sa dette en­vers Marx, tout en s’ini­tiant au sans­krit pour se pé­né­trer de pen­sée in­dienne. L’un des as­pects phi­lo­so­phiques de son oeuvre qui m’ont le plus in­té­res­sé est la contra­dic­tion qu’elle dé­cèle dans la pen­sée oc­ci­den­tale entre l’em­pire sans par­tage at­tri­bué aux lois de la na­ture et la pré­ten­tion à fon­der les lois hu­maines sur la jus­tice plu­tôt que sur la force. « De­puis deux ou trois siècles, écrit-elle, on croit à la fois que la force est maî­tresse unique de tous les phé­no­mènes de la na­ture, et que les hommes peuvent et doivent fon­der sur la jus­tice, re­con­nue au moyen de la rai­son, leurs re­la­tions mu­tuelles. » « C’est, conclut-elle, une ab­sur­di­té criante. » Pour ten­ter d’échap­per à cette contra­dic­tion, on a in­ven­té ce qu’elle ap­pelle iro­ni­que­ment de « mer­veilleux pe­tits mé­ca­nismes » qui font que la force, en en­trant dans les af­faires hu­maines, se trans­for­me­rait en prin­cipe de pro­duc­tion au­to­ma­tique de jus­tice. Et le pre­mier de ces mé­ca­nismes est le li­bé­ra­lisme éco­no­mique qui, avec sa fa­meuse « main in­vi­sible », conver­ti­rait comme par ma­gie les forces de l’ar­gent en fac­teur de jus­tice.

Que pro­pose-t-elle pour ré­soudre cette contra­dic­tion?

Une cri­tique du scien­tisme : la science est pré­cieuse pour ré­pondre à la ques­tion des moyens, du « com­ment vivre? » Mais elle est im­puis­sante à ré­pondre à celle des fins : le « pour­quoi vivre? ». Lors­qu’ils pré­tendent y ré­pondre, les scien­ti­fiques font of­fice de « nou­veaux prêtres », de­vant les­quels on se pros­terne. La lec­ture de Si­mone Weil aide au­jourd’hui à com­prendre les res­sorts et les im­passes de la gou­ver­nance par les nombres, ain­si que l’ab­sur­di­té du pro­jet de dis­so­lu­tion des sciences de l’homme dans les sciences de la na­ture.

Etes-vous sen­sible à son écri­ture?

Com­ment ne pas l’être ? Il y a chez elle une élé­gance du style, une éco­no­mie de la langue, une sû­re­té dans le choix des mots, une puis­sance d’évo­ca­tion, qui forcent le res­pect de ceux-là même – je pense par exemple à Su­san Son­tag – qui pensent qu’il n’y a rien de vrai à y dé­cou­vrir.

Et n’avez-vous pas l’im­pres­sion de tou­jours la voir der­rière ses textes, presque phy­si­que­ment?

Y trans­pa­raissent en ef­fet une vi­ta­li­té phy­sique et un ap­pé­tit de vivre hors du com­mun. Georges Ba­taille, qui l’a dé­peinte tout à la fois rayon­nante, douce, in­tran­si­geante, laide et sale, note qu’« in­té­rieu­re­ment elle était plus vi­vante qu’elle ne le croyait el­le­même »… Fort myope, elle de­vait être aus­si très em­po­tée, comme en té­moigne la bas­sine d’huile bouillante qu’elle se ren­verse sur le pied pen­dant la guerre d’Es­pagne. Mais il n’y a chez elle au­cun mé­pris du corps. Bien au contraire, à re­bours de toute une tra­di­tion ju­ri­dique et phi­lo­so­phique, elle donne aux be­soins phy­siques, à com­men­cer par ce­lui de man­ger, la pre­mière place dans la liste des de­voirs en­vers l’être hu­main.

Ce qui est fas­ci­nant chez elle, c’est qu’elle s’in­té­resse à des su­jets très hé­té­ro­clites : la théo­rie des quan­ta, un « Ma­nuel de for­ma­tion pour in­fir­mière de pre­mière ligne », l’his­toire des re­li­gions, le syn­di­ca­lisme…

Elle conçoit la phi­lo­so­phie comme un moyen de vivre et ma­ni­feste une forte at­ten­tion au monde qui l’en­toure. Cette no­tion d’at­ten­tion est du reste pre­mière dans sa ré­flexion sur les re­la­tions du droit et de la jus­tice. Le sen­ti­ment d’in­jus­tice sur­git avec ce cri : « Pour­quoi me fais-tu du mal? », et la jus­tice com­mence par l’at­ten­tion por­tée à ce cri. Ce­la me fait pen­ser à ce chien que Goya a peint en train de se noyer. Tout est dans le re­gard du chien. Si­mone Weil nous in­vite à de­meu­rer at­ten­tifs au re­gard de ceux qui se noient.

Et pour­tant, il y a chez elle un grand cou­rage phy­sique et in­tel­lec­tuel. Elle par­ti­cipe à des ma­ni­fes­ta­tions dures dans les an­nées 1930. Se fait ar­rê­ter. Elle tra­vaille en usine et en res­sort épui­sée. A Londres, elle in­siste pour être en­voyée en France afin d’ai­der la Ré­sis­tance. Elle hous­pille Trots­ki quand elle le ren­contre. Elle est d’une as­su­rance éton­nante, sou­vent seule contre tous.

Elle in­siste fré­quem­ment sur le fait que l’on pense ab­so­lu­ment seul. C’est un point sur le­quel j’ai du mal à la suivre. Elle se mé­fie beau­coup du « nous ». Ce qui ne va pas sans contra­dic­tion avec son ap­pel à conce­voir des mi­lieux in­tel­lec­tuels où puisse s’éla­bo­rer une ré­flexion col­lec­tive. Sa mé­fiance à l’égard du col­lec­tif ré­pond sans doute aux formes d’em­bri­ga­de­ment idéo­lo­gique de son temps.

Que trou­vez-vous da­té quand vous li­sez Si­mone Weil ?

Pas grand-chose. Sur de nom­breux points elle de­meure vi­sion­naire. Par exemple dans son analyse des ef­fets cor­rup­teurs du co­lo­nia­lisme, qui af­fectent au­tant le co­lo­ni­sa­teur que le co­lo­ni­sé. Ou en­core dans sa dis­tinc­tion entre l’ex­ploi­ta­tion éco­no­mique et l’op­pres­sion au tra­vail, qui de­vrait nous conduire à nous in­ter­ro­ger sur ce que pour­rait être un ré­gime de tra­vail réel­le­ment hu­main à l’ère de la mon­dia­li­sa­tion.

“ELLE DÉ­NONCE L’IDOLÂTRIE DE L’ÉTAT ET MI­LITE POUR LA SUP­PRES­SION DES PAR­TIS PO­LI­TIQUES.”

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