Is­raël Une in­ter­view de la mi­nistre dé­lé­guée des Af­faires étran­gères Tzi­pi Ho­to­ve­ly

A l’heure où Jé­ru­sa­lem est en proie à de nou­velles vio­lences, l’en­tre­tien que nous a ac­cor­dé la mi­nistre dé­lé­guée des Af­faires étran­gères Tzi­pi Ho­to­ve­ly est dans la droite ligne d’une com­mu­ni­ca­tion is­raé­lienne de plus en plus dé­com­plexée...

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C ’est, en­core une fois, la vo­lon­té prê­tée par la rue pa­les­ti­nienne aux Is­raé­liens de re­mise en cause du sta­tu quo ré­gis­sant le contrôle des lieux saints qui a mis le feu aux poudres à Jé­ru­sa­lem. Une po­lé­mique à la­quelle n’est pas étran­gère Tzi­pi Ho­to­ve­ly, la mi­nistre ad­jointe des Af­faires étran­gères de l’Etat hé­breu (le Pre­mier mi­nistre Ne­ta­nya­hou est le mi­nistre des Af­faires étran­gères en titre). Ces der­nières an­nées, elle s’est im­po­sée comme l’une des porte-voix du mou­ve­ment qui, au sein de la so­cié­té is­raé­lienne, ré­clame le droit pour les juifs de prier sur les ves­tiges de l’an­cien temple bi­blique ; là même où s’élève dé­sor­mais l’es­pla­nade des Mos­quées vé­né­rée par les mu­sul­mans. A 38 ans, cette jeune pousse du Li­koud est l’une des fi­gures de proue du cou­rant qui est en passe de sub­mer­ger le grand par­ti laïque de droite di­ri­gé par Be­nya­min Ne­ta­nya­hou: le sio­nisme re­li­gieux et son co­rol­laire, le mou­ve­ment des co­lo­nies. Elle leur ap­porte d’ailleurs un sou­tien sans am­bi­guï­té, confor­mé­ment à l’en­sei­gne­ment de feu rab­bin Zvi Ye­hou­da Kook, le maître à pen­ser du cou­rant très in­fluent des kip­pot sru­got (kip­pas tri­co­tées par les co­lons et leurs par­ti­sans), dont Tzi­pi Ho­to­ve­ly est un pur pro­duit. De quoi pré­sa­ger quelques ten­sions di­plo­ma­tiques, à l’heure où Do­nald Trump s’ap­prê­te­rait à sor­tir de sa manche un nou­veau plan de re­lance des né­go­cia­tions et quelques jours après qu’Em­ma­nuel Ma­cron a rap­pe­lé de­vant le Pre­mier mi­nistre Ne­ta­nya­hou son at­ta­che­ment à une so­lu­tion à deux Etats. Jé­ru­sa­lem est à nou­veau au centre d’une flambée de vio­lence. Votre gou­ver­ne­ment a ins­tal­lé puis re­ti­ré des por­tiques de sé­cu­ri­té sur l’es­pla­nade des Mos­quées. Avait-il mal éva­lué la si­tua­tion ? C’est ab­surde. Un at­ten­tat a été com­mis sur le mont du Temple [le nom que les juifs donnent à l’es­pla­nade des Mos­quées, NDLR] et nous avions ins­tal­lé ces por­tiques, les mêmes qu’on trouve au Va­ti­can, à La Mecque et ab­so­lu­ment par­tout dans le monde. Mais com­pre­nez bien que la vio­lence ac­tuelle n’est pas pro­vo­quée par ces por­tiques. C’est un pré­texte, uni­que­ment un pré­texte. Il y a une vo­lon­té ré­gu­lière d’en­flam­mer les es­prits contre Is­raël. Le mont du Temple n’est que le troi­sième lieu saint de l’is­lam, mais cer­tains dans le monde mu­sul­man l’uti­lisent pour en faire une

arme po­li­tique : c’est leur fa­çon d’is­la­mi­ser Jé­ru­sa­lem et de nier le lien his­to­rique du peuple juif avec la terre d’Is­raël. Is­raël re­ce­vait il y a quelques jours en grande pompe le Pre­mier mi­nistre in­dien Na­ren­dra Mo­di sans qu’il ne soit une seule fois ques­tion du conflit. C’est de la schi­zo­phré­nie ? Ce qui sous-tend les re­la­tions in­ter­na­tio­nales, ce sont les in­té­rêts, et Is­raël ré­pond au­jourd’hui à beau­coup de pré­oc­cu­pa­tions cen­trales pour la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale. Dans des do­maines comme les clean­tech, la cy­ber­tech ou la sé­cu­ri­té in­for­ma­tique, nous sommes lea­der mon­dial et c’est d’abord ce­la qui in­té­resse une puis­sance comme l’Inde. Le fu­tur est ici : tous les géants de la high-tech ont ici un centre de re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment ou ont ra­che­té une start-up is­raé­lienne. Pa­reil pour le contre-ter­ro­risme dans le­quel nous dis­po­sons d’une ex­per­tise in­éga­lée. L’Oc­ci­dent, qui pen­sait être en­tré dans une ère post-his­to­rique dans la­quelle les fron­tières n’au­raient plus de sens, voit dé­sor­mais la réa­li­té is­la­miste lui ex­plo­ser à la fi­gure. C’est un su­jet que nous connais­sons trop bien et tous les re­gards se tournent vers nous pour com­prendre com­ment une dé­mo­cra­tie doit se com­por­ter face au ter­ro­risme tout en pré­ser­vant les droits de l’homme. Vous au­rez du mal à convaincre que le trai­te­ment des Pa­les­ti­niens soit un exemple de res­pect des droits de l’homme… Is­raël veut pré­ser­ver la vie de ses ci­toyens, c’est tout. Les droits in­di­vi­duels ne sont pas quelque chose d’ab­so­lu. Mon droit à la sé­cu­ri­té, ce­lui de mes en­fants de res­ter en vie sont plus im­por­tants et passent avant le droit des Pa­les­ti­niens de ne pas su­bir des check­points. Au­jourd’hui, il n’y a pas un Etat eu­ro­péen qui ne li­mite pas les li­ber­tés in­di­vi­duelles pour ten­ter d’en­di­guer le ter­ro­risme. Vos échanges avec l’Ara­bie saou­dite et les mo­nar­chies du Golfe sont un se­cret de po­li­chi­nelle. C’est la nais­sance d’un axe is­raé­lo-sun­nite ? N’ou­bliez pas l’Egypte et la Jor­da­nie, avec les­quelles la co­opé­ra­tion sé­cu­ri­taire est exem­plaire… Avec ces Etats, nous par­ta­geons un en­ne­mi com­mun : l’Iran. Le prin­ci­pal dan­ger qui pèse sur la ré­gion, c’est

la vo­lon­té hé­gé­mo­nique de Té­hé­ran et son rôle dans la pro­pa­ga­tion du ter­ro­risme à tra­vers ses al­liés du Hez­bol­lah et du Ha­mas. Et je ne parle même pas de leur pro­jet d’ar­me­ment nu­cléaire! Sur le long terme, c’est un dan­ger mor­tel, et c’est la seule chose qui in­té­resse nos voi­sins. Le monde arabe a im­plo­sé, et c’est une bonne chose pour nous : le conflit avec les Pa­les­ti­niens n’est plus du tout un su­jet cen­tral. Vous vous en ré­jouis­sez, évi­dem­ment ; mais la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale n’est pas de cet avis qui, de fa­çon presque una­nime, ré­clame un re­tour aux né­go­cia­tions. Il y a beau­coup de choses qui sur le pa­pier ont l’air for­mi­dables mais qui ne marchent pas dans la réa­li­té. Le com­mu­nisme, par exemple. C’est pa­reil avec le prin­cipe d’un Etat pa­les­ti­nien. Le vrai vi­sage des Pa­les­ti­niens s’est ré­vé­lé au dé­but des an­nées 2000 avec les at­ten­tats de la Se­conde In­ti­fa­da : ils ne veulent pas d’Etat. Ce qui les in­té­resse, c’est qu’Is­raël dis­pa­raisse, ce qui est très dif­fé­rent. Les gens ra­tion­nels com­prennent que la der­nière chose dont Is­raël a be­soin, c’est d’un se­cond Ga­za. Le re­trait de la bande de Ga­za en 2005, et avant ce­la le re­trait du Sud-Li­ban en 2000, a dé­fi­ni­ti­ve­ment bri­sé l’illu­sion se­lon la­quelle la paix peut s’ins­tal­ler, à par­tir du mo­ment où Is­raël quitte un ter­ri­toire. L’hos­ti­li­té de l’opi­nion pu­blique mon­diale à votre égard n’a donc au­cune im­por­tance ? Il n’y a pas d’hos­ti­li­té à notre égard sauf en Eu­rope peut-être, mais en Asie et en Amé­rique, les gens com­prennent qu’ils sont confron­tés à la même guerre qu’Is­raël : celle de l’is­lam contre la ci­vi­li­sa­tion oc­ci­den­tale. La grande er­reur des Eu­ro­péens, c’est de voir dans l’au­toch­tone le faible, ce­lui qui est dans son bon droit. C’est une ap­proche post­co­lo­niale. Nous, les juifs, sommes les vrais au­toch­tones sur cette terre. Notre lien avec la terre d’Is­raël re­monte à 4 000 ans. Mais ce­la ne veut pas dire que nous ne re­con­nais­sons pas le droit d’autres peuples à vivre ici : c’est d’ailleurs la grande dif­fé­rence entre les Pa­les­ti­niens et nous. Vous pen­sez que les Pa­les­ti­niens n’as­pirent qu’à l’in­dé­pen­dance ? Mais, d’un cô­té, il y a un Etat dé­mo­cra­tique, res­pec­tueux des droits de l’homme, de l’autre une en­ti­té qui ne pour­suit au­cun ob­jec­tif lié au bien com­mun. C’est dans cette asy­mé­trie que se niche le coeur du conflit. Il y au­ra un jour un Etat pa­les­ti­nien ? Non. Plu­sieurs fois au cours du der­nier siècle, les Pa­les­ti­niens au­raient pu at­teindre cet ob­jec­tif. Chaque fois, ils ont re­fu­sé. Ils n’ont pas d’Etat et il n’y au­ra ja­mais d’Etat pa­les­ti­nien, car je le ré­pète, ils n’en veulent pas. Mais la balle est dans leur camp : s’ils veulent faire la paix, nous se­rons là. Of­fi­ciel­le­ment le Pre­mier mi­nistre Be­nya­min Ne­ta­nya­hou n’a pour­tant ja­mais re­nié son dis­cours de Bar-Ilan, en 2009, dans le­quel il pro­po­sait deux Etats pour deux peuples. Il sait que ce n’est pas pos­sible. Je re­tiens sur­tout qu’il a fixé des lignes di­rec­trices dont il ne bou­ge­ra pas, comme la ques­tion de Jé­ru­sa­lem ca­pi­tale uni­fiée et éter­nelle de l’Etat d’Is­raël, la pré­sence de Tsa­hal dans la val­lée du Jour­dain et la dé­mi­li­ta­ri­sa­tion de l’en­ti­té pa­les­ti­nienne. Pour beau­coup d’Eu­ro­péens, la so­lu­tion à deux Etats est de­ve­nue un man­tra. Comme si, à force de le ré­pé­ter, ce­la al­lait se réa­li­ser. Mais on voit bien qu’au-de­là de Ne­ta­nya­hou ses pré­dé­ces­seurs, y com­pris à gauche, ont tous es­sayé en vain. C’est la preuve que cette idée n’est pas réa­li­sable. Dans ces condi­tions, que de­vrait faire Is­raël ? Annexer la Cis­jor­da­nie ? Per­son­nel­le­ment, je suis pour et je ne m’en suis ja­mais ca­chée. Is­raël doit as­su­mer la vé­ri­té du ter­rain des cin­quante der­nières an­nées et ré­af­fir­mer sa sou­ve­rai­ne­té sur les im­plan­ta­tions. Le prin­cipe de leur éva­cua­tion n’est plus à l’ordre du jour. Pour l’ins­tant, la po­si­tion du gou­ver­ne­ment, c’est de dire que nous sommes ou­verts aux né­go­cia­tions. Moi, ce que je veux, évi­dem­ment, c’est que ça reste sous le contrôle is­raé­lien car c’est le ter­ri­toire d’Eretz… [au mo­ment d’uti­li­ser cette no­tion bi­blique de « Grand Is­raël », la mi­nistre se re­prend, NDLR]… de l’Etat d’Is­raël. Mais ce sont mes opi­nions per­son­nelles et j’in­siste pour dire que le Pre­mier mi­nistre ne par­tage pas né­ces­sai­re­ment ce point de vue. Je crois vrai­ment que c’est pos­sible, mais il faut être beau­coup plus ori­gi­nal dans la re­cherche de so­lu­tions concer­nant les Pa­les­ti­niens. Il faut sor­tir des sché­mas usés et de la pen­sée ma­gique. Il y a des tas de pos­si­bi­li­tés, qui vont de la fé­dé­ra­tion à la con­fé­dé­ra­tion en pas­sant par une au­to­no­mie amé­lio­rée qui per­met­trait aux Pa­les­ti­niens de s’au­to­gé­rer. Dans le fond, ce que vous dites, c’est que le monde fi­ni­ra par s’ha­bi­tuer à cet état de fait ? Je pense que notre res­pon­sa­bi­li­té, c’est d’ex­pli­quer que nous n’oc­cu­pons rien ni per­sonne. La no­tion même d’oc­cu­pa­tion est un men­songe. C’est notre terre ! Nous n’oc­cu­pons rien du tout. Au­cun peuple n’a au­tant de liens his­to­riques avec un ter­ri­toire que le peuple juif avec la Ju­dée et la Sa­ma­rie. Mais si on veut vrai­ment trou­ver des so­lu­tions, alors cher­chons où sont les vrais pro­blèmes. C’est d’abord une culture an­ti­dé­mo­cra­tique dans le camp ad­verse, l’in­ci­ta­tion et le fi­nan­ce­ment du ter­ro­risme par l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne. Sa­date est ve­nu à la Knes­set et a dit : « Ar­rê­tons le bain de sang. » Abou Ma­zen ré­pète qu’il bé­nit chaque goutte de sang ver­sé pour Jé­ru­sa­lem. Vous com­pre­nez la dif­fé­rence ?

ANNEXER LA CIS­JOR­DA­NIE ? “JE SUIS POUR ET JE NE M’EN SUIS JA­MAIS CA­CHÉE.”

BIO EXPRESS TZI­PI HO­TO­VE­LY, née le 2 dé­cembre 1978 à Re­ho­vot, est mi­nistre dé­lé­guée des Af­faires étran­gères, membre du Li­koud. Ses prises de po­si­tion ra­di­cales ont par­fois cho­qué l’opi­nion pu­blique.

Des Pa­les­ti­niens dis­per­sés par les gaz la­cry­mo­gènes des forces is­raé­liennes au pied de la Vieille Ville, le 21 juillet.

Le 24 juillet, les Is­raé­liens dé­montent les por­tiques de sé­cu­ri­té près de l’es­pla­nade des Mos­quées.

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