Les ac­ces­soires de l’été (3/4)

Le drap de bain

L'Obs - - Sommaire - Par SO­PHIE FON­TA­NEL

La ser­viette-éponge, cette in­ven­tion gé­niale, est fran­çaise. Elle naît d’une er­reur de tis­sage de l’en­tre­prise Jal­la, sur un mé­tier à bras, en 1871. Des pe­tites boucles folles sont créées par une faute d’at­ten­tion. Un gros ma­lin pense alors à tes­ter l’ex­tra­or­di­naire ca­pa­ci­té d’ab­sorp­tion de ce tis­sage. Au bout d’un an, Jal­la, avec cin­quante em­ployés, dé­passe la tonne de pro­duc­tion. Yves Saint Laurent ai­mait à dire qu’il au­rait ado­ré in­ven­ter le jean. Il le di­sait, la sa­live aux lèvres, comme en rê­vas­sant à la fois de la ré­vo­lu­tion dé­mo­cra­tique ap­por­tée par ce vê­te­ment et de sa manne fi­nan­cière énorme. Il au­rait pu tout aus­si bien le dire de la ser­viette-éponge, certes moins pres­ti­gieuse en terme de mode, quoique.

Au dé­but du xxe siècle, rien ne semble pou­voir ar­rê­ter la ser­viette. Que ce soit dans l’ar­mée ou dans le do­maine de la san­té, la voi­ci de­ve­nue un ob­jet usuel in­con­tour­nable. Elle cor­res­pond à une pas­sion nou­velle pour l’hy­giène (avec la pho­bie des mi­crobes), et elle fait à peu près le même ef­fet que ces sè­che­mains fu­tu­ristes dans les­quels on en­file au­jourd’hui ses pa­luches : c’est ma­gique. Les Amé­ri­cains, à l’es­prit si pra­tique, sont verts de ja­lou­sie, ils n’ont pas eu l’idée en pre­mier.

A la fin des an­nées 1930, la ser­viette-éponge dé­barque sur la plage. Jus­qu’alors, elle y était uti­li­sée le plus dis­crè­te­ment pos­sible dans des ca­bines fer­mées, puisque de­puis tou­jours liée à

l’in­time et au corps. Seule­ment voi­là, le drap de bain n’est plus plan­qué, mais fiè­re­ment ar­bo­ré. Les congés payés en France, en 1936, pro­pulsent une masse in­édite de gens sur les plages. On dé­couvre com­bien se do­rer au so­leil est jouis­sif. On ne pense pas à se pro­té­ger, on se couche sur une ser­viette, celle qu’on a sous la main. On l’af­fiche au grand jour. La ser­viette-éponge voit le jour une se­conde fois, en quelque sorte.

Le flot des va­can­ciers, cette nou­velle es­pèce hu­maine, fait naître une plage fou­traque, sans for­ma­li­tés. Mais, vite, on va vou­loir que le linge du far­niente ne fasse plus pen­ser à la « mai­son ». Voi­ci qu’ar­rivent peu à peu sur l’éponge des rayures et de la cou­leur, am­biance « les Va­cances de Mon­sieur Hu­lot ». Les nan­tis ré­agissent à cette dé­mo­cra­ti­sa­tion en vou­lant des ser­viettes de bain à eux, qu’on ne puisse pas confondre avec celles de la plèbe. Les mo­tifs, l’épais­seur, la taille, et bien sûr le prix, font naître la ser­viette grande classe, plé­bis­ci­tée en par­ti­cu­lier chez Her­mès.

Dans les an­nées 1980, quand on ne sait plus trop faire la dif­fé­rence entre draps de bain de luxe et ser­viettes bon mar­ché, alors la mode in­vente plus qu’une ten­dance: les nan­tis

n’ont plus de ser­viettes-éponges, ils ont des fou­tas, pièces de tis­su lé­gères à l’ab­sorp­tion mé­diocre, mais bon, c’est aus­si ça le sno­bisme. Sauf qu’au­jourd’hui, tout le monde a des fou­tas. Se­rions-nous tous pa­reils, au bout du compte? Non! Aux der­nières nou­velles, la bonne vieille ser­viette-éponge ache­tée bien chère se­rait de nou­veau d’ac­tua­li­té chez les opu­lents de ce monde. La lutte des classes par le drap de bain, ça, c’est pa­lace !

1. LA SER­VIETTE TABOUE

Les bains de mer, au dé­but, n’ont pas été as­so­ciés à la ser­viette de bain. C’était tel­le­ment in­dé­cent d’al­ler se bai­gner qu’on avait ima­gi­né des ca­bines-car­rioles, fer­mées, qui vous em­me­naient dans l’eau. De là, vous des­cen­diez des marches pour al­ler vous trem­per. S’il y avait une ser­viette, elle était l’in­té­rieur de la ca­bine, et per­sonne ne la voyait.

2. PAS BE­SOIN DE SER­VIETTE

La ser­viette-éponge est in­ven­tée en même temps que les tra­ver­sées trans­at­lan­tiques per­met­tant de re­lier l’Amé­rique et l’Eu­rope. Sur ces pa­que­bots, on re­trouve des chaises longues que l’on va vite ap­pe­ler des « tran­sats ». Le tran­sat peut être consi­dé­ré en quelque sorte comme l’an­cêtre o ciel du drap de bain, puis­qu’il per­met de se pas­ser de toute ser­viette. On sèche à l’air, et à l’abri du sable, en hau­teur.

3. LA SER­VIETTE DES CONGÉS PAYÉS

Les ser­viettes rayées ou dans des cou­leurs unies ap­pa­raissent dans les an­nées 1950. En 1963, on a un exemple de ce cou­rant avec les ser­viettes de bain et le pei­gnoir (les deux en éponge) de Bri­gitte Bar­dot dans « le Mé­pris » de Go­dard (pho­to). L’a che du film montre aus­si une ser­viette-éponge rouge vif. En re­vanche, dans « les Va­cances de Mon­sieur Hu­lot » (pho­to), les ser­viettes-éponges sont rares. Le film donne pour­tant l’im­pres­sion d’en conte­nir beau­coup, mais c’est uni­que­ment parce qu’il est lié à une époque, les an­nées 1950, où il au­rait été stu­pide d’al­ler à la plage sans son drap de bain. Pour­tant, Jacques Ta­ti montre somme toute peu de ser­viettes-éponges. Les va­can­ciers sont prin­ci­pa­le­ment sur des chaises longues, comme dans les an­nées 1930.

4. LA SER­VIETTE EX­TÉ­RIEURE DE RI­CHESSE

Le drap de bain n’a pas seule­ment fait la for­tune de ses in­ven­teurs. A par­tir de 1969, il de­vient une manne fi­nan­cière pour les grandes mai­sons de cou­ture. C’est l’avè­ne­ment du prêt-à-por­ter, qui rend abor­dables les noms les plus pres­ti­gieux de la mode, voire de la ma­ro­qui­ne­rie. Mais ce­la reste oné­reux. Seule la ser­viette-éponge per­met d’avoir,

pour une somme « en­vi­sa­geable », le nom de la marque écrit (d’ailleurs sou­vent en gros) sur ce bout de tis­su que tout le monde va voir sur la plage. C’est par­fois juste le mo­tif qui est re­con­nais­sable (chez Her­mès, les draps de bain, épais et moel­leux, sont comme des fou­lards, pho­to en bas à gauche), ou le code cou­leur (les rayures chez Ry­kiel), ou en­core le mo­no­gramme de la marque (chez Louis Vuit­ton). Cet été, on trouve le lo­go de Ba­len­cia­ga, dé­com­plexé et dis­sé­mi­né sur de draps de bain géants (à droite). Ça fait comme un clin d’oeil. A quoi ? Au gé­nie un peu cy­nique du com­merce !

5. PARÉO, FOUTA ET DHOTI

Ces trois bouts de tis­su sont ar­ri­vés pro­gres­si­ve­ment en Oc­ci­dent. Le paréo est à l’ori­gine po­ly­né­sien, la fouta vient d’Inde, mais est lar­ge­ment uti­li­sée dans le monde arabe, et le dhoti vient du Ben­gale. Ce sont des pièces plus fines que l’éponge, moins ab­sor­bantes, mais qui sèchent qua­si ins­tan­ta­né­ment si on les met au so­leil. Elles sont fa­ciles à la­ver et peu chères. A la fin des an­nées 1970, la mode les re­cycle vite en nou­veaux draps de bain, comme si la bonne vieille ser­viette-éponge avait fait son temps et

n’était plus qu’un stig­mate de la vie bour­geoise.

RO­MY SCHNEIDER ET ALAIN DE­LON SUR LE TOUR­NAGE DE « LA PIS­CINE », DE JACQUES DE­RAY, EN 1968.

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