La mode pour tous

Far­niente en Ita­lie pour Ja­ckie et sa soeur Lee, pen­dant l’été 1962. Elles sont na­ture toutes les deux, sous l’oeil du pho­to­graphe Ben­no Gra­zia­ni. Une image simple pour un luxe ab­so­lu

L'Obs - - Sommaire - par So­phie Fon­ta­nel

J’ai tou­jours ai­mé cette pho­to de Ja­ckie Ken­ne­dy et de sa soeur Lee Rad­zi­will, à Ra­vel­lo, en Ita­lie, en 1962. C’est l’été et les deux soeurs s’at­tardent sur la côte amal­fi­taine. Ja­ckie Ken­ne­dy est peu pres­sée de ren­trer, elle fré­quente alors avec as­si­dui­té le mil­liar­daire Gian­ni Agnel­li, et il rôde dans les pa­rages. Elle en a mo­men­ta­né­ment ou­blié ses en­fants, Ca­ro­line et John John, et les in­fi­dé­li­tés de son « ma­ri le pré­sident » comme dit une chan­son de Bar­ba­ra. A Wa­shing­ton, John Ken­ne­dy s’énerve va­gue­ment. Il en­voie un té­lé­gramme à Ja­ckie : « Less Agnel­li, more Ca­ro­line » (« Moins d’Agnel­li, plus de Ca­ro­line »). Per­sonne n’en tient compte. Les va­cances s’éter­nisent, hors sai­son, pleine sai­son, tout ça n’a pas d’im­por­tance quand on voyage dans « de bonnes condi­tions ».

Ben­no Gra­zia­ni, certes pho­to­re­por­ter, est un très bon ami de Ja­ckie. Il la connaît de­puis les an­nées 1950. Elle est en confiance avec lui. Ja­ckie n’est pas ma­quillée, elle est coif­fée n’im­porte com­ment. En 1962, peu de femmes (et a for­tio­ri quand elles sont ma­riées à un chef d’Etat) se montrent ain­si.

Les chaises longues sont à l’ombre. Si les femmes sont bron­zées, c’est parce qu’à d’autres mo­ments elles font du ba­teau. La mai­son est im­mense, on est loin d’être les uns sur les autres, comme l’in­dique la dis­tance entre les deux femmes. Elles fument. Quel­qu’un d’un âge vé­né­rable m’a dit ré­cem­ment que ce qui frap­pait, quand on ren­con­trait les gens de cette époque, c’est qu’ils em­pes­taient la ci­ga­rette. Les pho­tos, en les im­mor­ta­li­sant, ont gom­mé tout ce qui pou­vait nous cha­touiller le nez. Audrey Hep­burn aus­si fu­mait comme un pom­pier.

Les deux femmes sont en maillot de bain. Lee porte un deux-pièces, et Ja­ckie un une-pièce (même si on ne le voit pas ici). Les deux maillots sont de cette ma­tière qu’on ne fait plus car, vo­lu­mi­neuse, elle n’est plus ju­gée as­sez amin­cis­sante. Ja­ckie porte un pei­gnoir de bain à manches courtes. Là en­core on n’en fait plus guère, et je me sou­viens que Lui­gi d’Ur­so, un aris­to­crate amal­fi­tain qui avait bien connu tout ce monde-là, ado­rait por­ter les pei­gnoirs d’en­fant et me di­sait : « On veut na­ger dans l’eau mais pas dans le pei­gnoir, non ? » – les gens chics disent « non ? » à la fin de chaque phrase avec un air constam­ment sur­pris, c’est leur ma­nière de tâ­ter le ter­rain pour voir si vous avez les mêmes va­leurs qu’eux.

Ja­ckie lit le jour­nal. C’est un jour­nal d’in­for­ma­tions mais cha­cun sait, à Amal­fi, qu’elle li­sait sur­tout des ma­ga­zines fé­mi­nins, jus­qu’à plus soif. Au­jourd’hui, les deux femmes se­raient ri­vées à leur té­lé­phone, peut-être à s’en­voyer des tex­tos pour com­men­ter le short de Ben­no Gra­zia­ni… Ou peut-être pour évi­ter de se par­ler : elles avaient en ef­fet des re­la­tions com­pli­quées, que la joie du far­niente, ici, es­tompe. Lee va bien­tôt ren­con­trer Aristote Onas­sis, et Ja­ckie, veuve, va bien­tôt le lui souf­fler.

Un luxe ab­so­lu sur­git de cette image où pour­tant tout est simple. La pos­ture de Lee « chie le chic », pour re­prendre l’ex­pres­sion fa­vo­rite d’un ami ita­lien qui, se sa­chant si élé­gant, aime émailler ses phrases de gros mots. Bref, ce qu’on voit ici, c’est la jet-set. Elle vient de naître, là, en ce mois d’août. Le mot a été in­ven­té par une soeur de Gian­ni Agnel­li. Tout ce pe­tit monde sillonne la pla­nète en avion. Avant de re­ve­nir ici, dans les ro­chers. Le plus « sim­ple­ment » du monde. A prix d’or.

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