In­no­va­tion Le Sea Bubble entre en Seine

Ce vé­hi­cule qui vole sur l’eau se­ra of­fi­ciel­le­ment tes­té dans la ca­pi­tale, dans quelques se­maines. Der­rière ce pro­jet qui at­tire d’autres grandes villes, un duo d’en­tre­pre­neurs un peu din­gos

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Voi­ture ? Ba­teau ? Avion ? Et pour­quoi pas les trois à la fois ? Le Fran­çais Alain Thé­bault et le Sué­dois An­ders Bring­dal sont en train de bluf­fer la pla­nète avec une ma­chine qui semble avoir été conçue pour James Bond. Le Sea Bubble, ou « bulle de mer », qui doit re­ce­voir le prix Tech­no­lo­gy and In­no­va­tion Born en Nor­vège cette se­maine, fait dé­jà rê­ver les grandes villes du monde en­tier. Mais c’est Pa­ris qui en au­ra la pri­meur. « Anne Hi­dal­go fut l’une des pre­mières à nous sou­te­nir, et elle vou­lait que sa ville soit pi­lote du pro­jet, dit Alain Thé­bault. Nous fe­rons donc dix jours de dé­mons­tra­tion dans la ca­pi­tale cet au­tomne – à la fin sep­tembre, au plus tard à la mi-oc­tobre, dès que nous au­rons les feux verts ad­mi­nis­tra­tifs. Notre deuxième étape se­ra pour la Bien­nale de Ve­nise, car la ville étu­die une liai­son avec son aé­ro­port pour évi­ter les vagues qui érodent les berges. Puis nous pas­se­rons l’hi­ver à Du­baï, avant d’al­ler à Mia­mi. San Fran­cis­co et New York sont pré­vus au prin­temps 2018. » Un tour du monde royal, pour lan­cer cette in­ven­tion fran­çaise, qui trans­por­te­ra donc ses pre­miers pas­sa­gers sur la Seine.

Com­ment la maire de Pa­ris au­rait-elle pu ré­sis­ter à la tchatche en­thou­siaste d’Alain Thé­bault, contre­ba­lan­cée par la so­li­di­té ras­su­rante d’An­ders Bring­dal ? Ces deux-là forment un duo ori­gi­nal comme on n’en voit peu dans le monde des a aires. D’abord Alain Thé­bault, le concep­teur. 54 ans, des yeux bleu azur, il pos­sède un aplomb, un op­ti­misme et une force ra­va­geuse qui font ou­blier à ses par­te­naires que cet au­to­di­dacte n’a ja­mais fait de grande école d’in­gé­nieur. « J’aime quand c’est com­pli­qué », dit-il. Et on le croit sur pa­role. Sa vie en té­moigne. Il a gran­di en Bre­tagne, sans père et avec une mère qui fai­sait des sé­jours en hô­pi­tal psy­chia­trique. Il s’est construit en so­li­taire, avec « le Pe­tit Prince » et les fables de La Fon­taine comme seuls livres, fas­ci­né par les oi­seaux qu’il voyait par la fe­nêtre de sa chambre. « Je me suis dit qu’un jour, je vo­le­rais comme eux », confie-t-il avec un re­gard as­sez in­tense pour qu’on prenne sa dé­cla­ra­tion au pied de la lettre. Il était doué pour les maths, mais il a tout lâ­ché pour se consa­crer à la planche à voile, cou­chant dans sa 2 CV au gré des spots. Il n’ou­blie pas pour au­tant son ob­ses­sion.

En 1984, il pré­sente à Alain de Bergh, l’ar­chi­tecte na­val de Ta­bar­ly, des cro­quis de ba­teau vo­lant sur l’eau. Alain de Bergh le met en contact avec le grand na­vi­ga­teur, qui de­vien­dra son pre­mier men­tor. « Eric Ta­bar­ly m’a ac­cueilli chez lui, im­mé­dia­te­ment. C’était un type hors norme. Il m’a dit alors une chose qui m’a mar­qué pour tou­jours : “Le plus dur, c’est d’être libre.” » Sur­tout, le na­vi­ga­teur l’aide à lan­cer son pro­jet de mul­ti­coque en car­bone à hy­dro­foil, une sorte d’ai­le­ron qui sou­lève le ba­teau au-des­sus de l’eau quand il prend de la vi­tesse. La mise au point de l’Hy­dro­ptère va le mo­bi­li­ser pen­dant vingt ans, mais ça, il ne le sait pas en­core à l’époque (voir en­ca­dré).

C’est au cours des es­sais qu’il ren­contre An­ders Bring­dal. « Le Vi­king », comme il l’ap­pelle, pas loin de 2 mètres, est une force de la na­ture. Comme Alain Thé­bault, le Sué­dois est fon­du de planche à voile, dont il se­ra cham­pion du monde de vi­tesse en 2009 et 2010. « An­ders n’a peur de rien », dit de lui son ami fran­çais, même pas de l’Hy­dro­ptère, qui a failli tuer plu­sieurs de ses équi­piers lors des mises au point. « On a cha­vi­ré vio­lem­ment en 2008, mais on s’est ac­cro­ché, et on a bat­tu le re­cord du monde de vi­tesse en 2009 », se rap­pelle An­ders Bring­dal. Le Vi­king a une autre force : il sait gar­der les pieds sur terre quand il le faut. Ça aide pour être un homme d’a aires... Quand il ne fai­sait pas de la planche à

Ha­waï, il en fa­bri­quait. Il connaît toutes les fi­celles du mé­tier d’in­dus­triel : « Toute ma vie, j’ai dé­ve­lop­pé du ma­té­riel pour al­ler plus vite. J’ai fait pa­reil avec l’Hy­dro­ptère, et main­te­nant avec le Sea Bubble. »

Ce Sea Bubble n’au­rait pas exis­té sans l’Hy­dro­ptère. Il re­pose sur le même prin­cipe : moins on touche l’eau, moins la fric­tion est forte, moins on a be­soin d’éner­gie et plus on peut al­ler vite. La bulle avance à 50 cm au-des­sus de l’eau, de pré­fé­rence calme même si elle sup­porte les vagues, et peut fon­cer à plus de 90 km/h. Ce qu’elle ne pour­ra pas faire à Pa­ris, où la vi­tesse sur la Seine est li­mi­tée à un pe­tit 22 km/h... « J’ai eu l’idée de la bulle à Ha­waï, sur un pon­ton où j’étais al­lé ga­rer mon Hy­dro­ptère faute de pou­voir payer le par­king ailleurs. A l’époque, j’étais rui­né... On a par­lé avec An­ders, car seul dans la vie, on ne fait rien. On s’est dit qu’en sor­tant la ca­rène d’un vé­hi­cule hors de l’eau, on pour­rait conce­voir un en­gin aus­si ra­pide que les planches à voile », ra­conte Alain Thé­bault. Il avait une autre mo­ti­va­tion : faire plai­sir à ses filles. « Elles me di­saient sans cesse : “Ren­dez-vous utiles, avec An­ders ! Trou­vez une so­lu­tion pour ré­duire la pol­lu­tion et les em­bou­teillages.” » La bulle, avec son mo­teur élec­trique et si­len­cieux, ré­pond à cette de­mande. « De re­tour à Pa­ris, avec ses bou­chons et cette Seine vide, je me suis dit que ce se­rait le moyen idéal pour ré­soudre les pro­blèmes de cir­cu­la­tion dans les villes... »

Pour me­ner ce nou­veau pro­jet à bien, Alain Thé­bault doit tout re­com­men­cer à zé­ro : « J’ai ven­du ma mai­son, je suis al­lé vivre chez mes en­fants. » Heu­reu­se­ment, il peut comp­ter sur son car­net d’adresses, par­ti­cu­liè­re­ment bien four­ni en re­la­tions de haut vol : « Dans les marges de l’éco­no­mie, on se connaît tous. J’en parle à Ber­trand Pic­card, le concep­teur de l’avion so­laire So­lar Im­pulse. Il me conseille d’al­ler voir le prince Al­bert de Mo­na­co, qui l’avait ai­dé pour son aven­ture. » Bin­go : le prince y croit. Il n’est pas le seul. Pierre-Alexis Dumas, le PDG d’Her­mès, qui lui prête des cos­tumes, Hen­ri Sey­doux, le créa­teur des drones Par­rot, Phi­lippe Ca­mus, l’an­cien pa­tron de La­gar­dère qui l’avait sou­te­nu pour l’Hy­dro­ptère, Marc-An­toine Jamet, du groupe LVMH, ou Jean-Charles De­caux donnent un coup de main. La nou­velle en­tre­prise, SeaBubbles, ar­rive à le­ver 4 mil­lions d’eu­ros pour fi­nan­cer ses pre­miers tests. Mais il y a mieux en­core : Alain Thé­bault se fait des amis par­mi les nou­veaux sei­gneurs de la pla­nète : « J’étais al­lé na­vi­guer dans la baie de San Fran­cis­co avec mon Hy­dro­ptère. Et là, j’ai re­çu un SMS de Lar­ry Page, le fon­da­teur de Google, qui vou­lait ve­nir l’es­sayer avec moi. J’ai aus­si ren­con­tré Mark Zu­cker­berg de Fa­ce­book, ou Elon Musk, le fon­da­teur de Tes­la et Space X... Ils étaient tous ex­ci­tés par mon ba­teau ! » De­puis, leurs en­tre­prises toutes puis­santes col­la­borent avec le Pe­tit Pou­cet fran­çais : « On dis­cute de l’au­to­no­mie de conduite des bulles avec les équipes de Google X, le la­bo de re­cherche de Google, ou des bat­te­ries élec­triques avec Tes­la. » Im­pos­sible de faire plus chic ! «On est au bon en­droit, au bon mo­ment : tout le monde cherche des so­lu­tions vertes. Les portes se sont ou­vertes par­tout. » De­puis son lan­ce­ment, la so­cié­té a le­vé 14 mil­lions d’eu­ros (dont 10 mil­lions de l’as­su­reur Maif, son prin­ci­pal ac­tion­naire à cô­té des créa­teurs qui ont gar­dé 75% du ca­pi­tal pour le mo­ment, alors que leur so­cié­té est dé­jà va­lo­ri­sée à 100 mil­lions d’eu­ros). As­sez pour fa­bri­quer les cinq pre­miers pro­to­types : « Nous em­ployons dé­jà plus de

100 per­sonnes : 80 en France et 20 en Suisse au chan­tier Dé­ci­sion SA, construc­teur de So­lar Im­pulse, qui réa­lise les Bubbles 3, 4 et 5 en ce mo­ment. »

Ces équipes sont à l’image des in­ven­teurs, elles n’ont rien de conven­tion­nel : « On fait tra­vailler trois gé­né­ra­tions. Aus­si bien des re­trai­tés de chez Air­bus comme Bo­ris Prat – un an­cien du pro­gramme Con­corde, qui a 80 ans ! – que des jeunes di­plô­més. » Et ils ont du pain sur la planche. Car bien en­ten­du, le Sea Bubble doit être à la pointe des nou­velles tech­no­lo­gies. Comme il fonc­tionne avec une bat­te­rie élec­trique, les deux in­ven­teurs mettent au point un pon­ton « propre » où il pour­ra ac­cos­ter tout en s’ali­men­tant : « Deux ou trois mi­nutes d’ar­rêt su ront pour re­faire le plein élec­trique. Et on pro­dui­ra notre propre éner­gie : sur les ri­vières comme la Ta­mise, qui ont un fort cou­rant, des tur­bines fa­bri­que­ront l’élec­tri­ci­té. A Du­baï, ce se­ra l’éner­gie so­laire. Et on étu­die aus­si l’éo­lien. » Plu­sieurs ver­sions de l’ap­pa­reil sont en dé­ve­lop­pe­ment : d’abord pour un usage « taxi » ou in­di­vi­duel, qui per­met­tra de trans­por­ter quatre pas­sa­gers. C’est ce­lui qu’on ver­ra bien­tôt sur la Seine : « Son prix se­ra com­pris entre ce­lui d’une Re­nault Zoe et d’une Tes­la », dit Alain Thé­bault, soit dans les 100 000 eu­ros. Le pre­mier ache­teur au­rait d’ailleurs dû être... Em­ma­nuel Ma­cron ! Quand il était mi­nistre de l’Eco­no­mie, il avait dé­ci­dé d’en équi­per les doua­niers de Ber­cy pour fa­ci­li­ter leurs dé­pla­ce­ments flu­viaux, après avoir dé­cou­vert le pro­jet au sa­lon Vi­vaTech 2016. « Mais après son dé­part, ses suc­ces­seurs ont mis un point d’hon­neur à faire an­nu­ler la com­mande », dit Thé­bault. Il tra­vaille aus­si sur une ver­sion « maxi » pour les trans­ports pu­blics : « Ce se­ra l’idéal pour re­lier San Fran­cis­co à la Si­li­con Val­ley, dé­bor­dée par ses em­bou­teillages. »

Pour lan­cer la pro­duc­tion en sé­rie et équi­per 50 villes de 100 bulles cha­cune d’ici à 2024, il ne manque qu’une chose: des in­ves­tis­seurs qui ap­portent 100 mil­lions d’eu­ros. C’est pour le duo Thé­bault-Bring­dal l’ob­jec­tif de cet été. Ou plu­tôt sa sé­lec­tion, car « il fau­dra choi­sir entre toutes les sol­li­ci­ta­tions. On au­ra si­gné fin août », as­sure le Fran­çais qui, ré­frac­taire à la pa­pe­ras­se­rie et aux règles ri­gides, pré­cise qu’il « fe­ra sans doute l’usine en Po­logne, car en France, tout est trop com­pli­qué ». Est-ce que le rê­veur se laisse em­por­ter ? A-t-il ou­blié que par­fois les choses sont plus di ciles que pré­vu ? Ce Sea Bubble qui plaît à tel­le­ment de gens ne de­vrait être qu’une for­ma­li­té. L’Hy­dro­ptère a bien fi­ni par vo­ler, non ?

Pre­miers es­sais à Pa­ris, en juin der­nier, par les deux créa­teurs, Alain Thé­bault et An­ders Bring­dal.

Vue d’ar­tiste du fu­tur pon­ton des « ba­teaux vo­lants ».

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