Mi­grants L’Ita­lie à bout de souffle

Avec plus de 200 000 per­sonnes dans ses centres d’ac­cueil, la pé­nin­sule, porte d’en­trée des mi­grants en Eu­rope, est sa­tu­rée. Et dé­nonce l’in­dif­fé­rence de ses par­te­naires eu­ro­péens

L'Obs - - Sommaire - De notre en­voyée spé­ciale en Si­cile, NA­TA­CHA TATU avec MAR­CELLE PA­DO­VA­NI

Front per­lé de sueur et barbe de trois jours, le mé­de­cin de la Croix-Rouge n’a pas le temps de souf­fler, mal­gré la fa­tigue et la cha­leur qui avoi­sine les 40 °C. En­core re­vê­tu de sa com­bi­nai­son mé­di­cale, Ema­nuele Ver­ghi en­lève son masque de pro­tec­tion et dresse le bi­lan : un cas de tu­ber­cu­lose, un bé­bé épi­lep­tique, un nour­ris­son hy­dro­cé­phale, une gros­sesse pa­tho­lo­gique de huit mois, quelques cas de déshy­dra­ta­tion et de ma­la­ria…

Ce ven­dre­di 14 juillet, ils sont 1 453 mi­grants à ac­cos­ter à Ca­tane, en Si­cile, à bord du « Di­ciot­ti », le plus

grand ba­teau des garde-côtes ita­liens. Ori­gi­naires pour la plu­part d’Afrique sub­sa­ha­rienne, ils ont été re­cueillis la veille, alors qu’ils ten­taient la tra­ver­sée à bord des em­bar­ca­tions de for­tune des pas­seurs.

Quand le jeune mé­de­cin de 28 ans qui tra­vaille avec les gar­de­côtes ita­liens dé­barque sur la terre ferme, il lui ar­rive sou­vent de se dire que tout ce­la n’est qu’un sale rêve. « Parce que c’est tel­le­ment dur que ce­la ne peut pas être vrai. » Et que sur un ba­teau aus­si char­gé, la ca­tas­trophe n’est ja­mais loin. Comme cette fois-là à Lam­pe­du­sa, où un en­fant s’était re­trou­vé en dé­tresse res­pi­ra­toire alors qu’il ve­nait de tom­ber en panne d’oxy­gène. Il l'avait sau­vé de jus­tesse...

Ce ven­dre­di, il n’y a pas de pro­nos­tic vi­tal en­ga­gé à bord du « Di­ciot­ti » : « Les plus faibles sont morts en tra­ver­sant la Li­bye. Ils n’ont pas eu le temps d’ar­ri­ver jus­qu’à la Mé­di­ter­ra­née », ex­plique Ema­nuele Ver­ghi, qui évoque aus­si les ba­garres à bord, ces femmes et ces jeunes filles qui, presque toutes vio­lées pen­dant leur pé­riple, ne savent pas si elles sont en­ceintes, et tous ces mi­neurs, quel­que­fois des tout-pe­tits, ar­ri­vés seuls, avec un simple pré­nom épin­glé sur leur tee-shirt… Unique mé­de­cin à bord avec une in­fir­mière, il n’a eu que quelques mi­nutes pour les exa­mi­ner, se conten­tant d’éva­cuer en prio­ri­té les plus mal en point.

Le dé­bar­que­ment a com­men­cé à 5 heures du ma­tin. Les femmes et les en­fants sont les pre­miers à des­cendre, pour en­trer di­rec­te­ment dans le « hots­pot », le centre de tri et d’en­re­gis­tre­ment mis en place sur le port, sous l’au­to­ri­té de la pré­fec­ture. Contrôle, prise de pho­tos d’iden­ti­té, dé­pôt des em­preintes, puis ré­par­ti­tion dans des en­clos dis­tincts pour les hommes, les femmes seules, les fa­milles, les jeunes non ac­com­pa­gnés, qui sont par­ti­cu­liè­re­ment nom­breux… La pro­cé­dure est par­fai­te­ment ro­dée. Des au­to­cars em­mènent en­suite les mi­grants vers des centres d’hé­ber­ge­ment im­plan­tés dans tout le pays…

A 18 heures, 600 pas­sa­gers seule­ment ont pu être dé­bar­qués. Ser­rés sur le pont dans un si­lence im­pres­sion­nant, les autres de­vront pas­ser la nuit à bord avant de pou­voir po­ser le pied sur le sol ita­lien. Le len­de­main ma­tin, ve­nu as­sis­ter aux opé­ra­tions, le maire de Ca­tane, En­zo Bian­co, a le coeur ser­ré : « Qu’al­lons-nous faire ? Il n’y a plus de place… Et c’est comme ça toutes les se­maines, de­puis des mois. On ne peut pas conti­nuer ain­si. La si­tua­tion est dra­ma­tique. Il faut que l’Eu­rope nous aide. Vite ! »

Les chiffres donnent le ver­tige. De­puis jan­vier 2017, 102 000 mi­grants sont ar­ri­vés en Eu­rope par la mer, soit de 15% à 20% de plus que l’an pas­sé à la même époque, qui avait dé­jà été une an­née re­cord (voir gra­phique). Par­mi eux, 12 000 mi­neurs non ac­com­pa­gnés. 2 360 per­sonnes ont pé­ri du­rant la tra­ver­sée. Par­mi les sur-

“EN DEUX JOURS, 8 500 PER­SONNES ONT QUIT­TÉ LA CÔTE LI­BYENNE.”

GIANLUCA D’AGOSTINO, LE CA­PI­TAINE DU « DI­CIOT­TI »

vi­vants, 85% sont ar­ri­vés par l’Ita­lie. Et c’est tout un pays qui sur­chauffe, avec 200 000 mi­grants en­tas­sés dans les centres d’ac­cueil. Pour les mi­neurs non ac­com­pa­gnés, plus un lit n’est dis­po­nible dans les centres spé­cia­li­sés. Et c’est loin d’être fi­ni. De­puis le dé­but de l’été, à la fa­veur d’une mer calme, les ar­ri­vées s’in­ten­si­fient.

Beau­coup ont échoué ici, à Ca­tane. La deuxième ville de Si­cile, sur la côte est de l’île, est de­ve­nue la prin­ci­pale porte d’en­trée des mi­grants en Eu­rope. Et mal­gré ses 5 000 places en centres d’ac­cueil, la Si­cile est sa­tu­rée. « En deux jours, 8 500 per­sonnes ont quit­té Sa­bra­tha, sur la côte li­byenne, pour la Si­cile, ex­plique Gianluca D’Agostino, le ca­pi­taine du « Di­ciot­ti », qui a co­or­don­né 34 opé­ra­tions de sau­ve­tage en qua­rante-huit heures. Des na­vires de la ma­rine mar­chande, des ba­teaux com­mer­ciaux, des ONG aus­si, qui se re­trouvent au­jourd'hui mis en cause par Fron­tex, l’Agence eu­ro­péenne de Garde-Fron­tières et de Garde-Côtes, d’être com­plices des tra­fi­quants, en créant « un ap­pel d’air »… Le ca­pi­taine ba­laie cette ac­cu­sa­tion d’un re­vers de la main : « Je suis un ma­rin, et je suis là pour sau­ver des vies. Tout na­vire en dé­tresse doit être se­cou­ru. Compte te­nu de l’ur­gence dans la­quelle nous sommes, toute l’aide est bonne à prendre. »

Pre­mière rai­son à cette crise : la fer­me­ture de la route des Bal­kans, en mars 2015, sous la pres­sion des gou­ver­ne­ments slo­vène et serbe, qui ont pu­re­ment et sim­ple­ment bar­ré la route aux mi­grants. Deuxième rai­son : l’ac­cord pas­sé entre l’Union eu­ro­péenne et An­ka­ra, qui pré­voie le ren­voi en Tur­quie de toutes les per­sonnes ar­ri­vées illé­ga­le­ment en Grèce. Les 6 mil­liards d’eu­ros ver­sés par l’Union n’ont pas été le seul prix à payer de ce pacte avec le gou­ver­ne­ment au­to­ri­taire d’Er­do­gan : l’Ita­lie et sur­tout la Si­cile sont ra­pi­de­ment de­ve­nues pour les mi­grants l’ul­time ac­cès pos­sible vers l’Eu­rope. « L’exis­tence d’une route pra­ti­cable consti­tue tou­jours un ap­pel d’air », constate le pro­fes­seur Fer­ruc­cio Pas­tore, di­rec­teur du FIERI (In­ter­na­tio­nal and Eu­ro­pean Fo­rum for Migration Re­search).

Troi­sième rai­son ma­jeure : les ac­cords de Du­blin. Si­gnés en 2013 par 32 pays, ils sont au­jourd’hui dans le col­li­ma­teur de Rome, qui consi­dère, à juste titre, qu’ils ont ins­ti­tu­tion­na­li­sé la règle du « cha­cun pour soi ». Le prin­cipe est simple : un de­man­deur d’asile ne peut dé­po­ser son dos­sier que dans le pays où il a été en­re­gis­tré

à son ar­ri­vée, et où il a lais­sé ses em­preintes. Ins­tau­rés pour évi­ter que les mi­grants ne dé­posent des dos­siers dans dif­fé­rents pays, ces ac­cords re­viennent de fac­to à faire pe­ser tous les ef­forts sur les pays du Sud, les plus proches géo­gra­phi­que­ment de l’Afrique. Une si­tua­tion d’au­tant plus pa­ra­doxale qu'une grande ma­jo­ri­té de ces nou­veaux ar­ri­vants n’ont au­cune in­ten­tion de res­ter dans la pé­nin­sule. Les Ni­gé­rians, ma­jo­ri­taires, visent la Scan­di­na­vie ; les Af­ghans, l’Al­le­magne ou l’An­gle­terre ; les Ma­liens, la France… Moins de 10% d’entre eux en­vi­sagent de faire leur vie en Ita­lie. Tous les ba­teaux, y com­pris ceux des ONG étran­gères, ac­costent sys­té­ma­ti­que­ment sur les côtes ita­liennes. « Il n’y a au­cune lo­gique à la si­tua­tion ac­tuelle », in­siste San­dro Go­zi, se­cré­taire d’Etat à la pré­si­dence du con­seil des mi­nistres et dé­lé­gué aux Af­faires eu­ro­péennes. Il plaide pour un par­tage des res­pon­sa­bi­li­tés. « Il s’agit d’un pro­blème eu­ro­péen, qui doit être abor­dé avec une po­li­tique eu­ro­péenne. Vous lais­sez l’Ita­lie seule gé­rer un pro­blème qui n’est pas le sien. » Of­fi­ciel­le­ment, bien sûr, l’Eu­rope est so­li­daire. Jean-Claude Jun­ker l’a dit et ré­pé­té dé­but juillet : comme la Grèce, l’Ita­lie ne peut « res­ter seule ». 10,2 mil­liards d’eu­ros ont dé­jà été al­loués à la ges­tion de cette crise, a rap­pe­lé le pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, en pro­met­tant un ap­pui fi­nan­cier et lo­gis­tique sup­plé­men­taire. Très bien. Mais à Rome comme à Ca­tane, on at­tend dé­sor­mais autre chose que des pro­messes. « Face à une crise d’une telle am­pleur, on peut se de­man­der si l’Eu­rope existe en­core, in­siste An­drea Ia­co­mi­ni, qui di­rige l’Unicef dans la ca­pi­tale ita­lienne. L’Eu­rope du cha­cun pour soi a lais­sé l’Ita­lie toute seule. »

Il n’est pas le seul à dé­non­cer la lâ­che­té des voi­sins eu­ro­péens de l’Ita­lie. Au­cun n’a te­nu ses pro­messes d’ac­cep­ter un cer­tain nombre de re­lo­ca­li­sa­tions sur son ter­ri­toire. Pas même An­ge­la Mer­kel, qui après avoir pro­mis d’ac­cueillir les mi­grants à bras ou­verts, a fi­ni, face au gron­de­ment de l’opi­nion pu­blique, par re­fer­mer ses portes. Les pre­mières dé­cla­ra­tions d’Em­ma­nuel Ma­cron, qui a in­sis­té sur les dif­fé­rences entre mi­grants po­li­tiques et mi­grants éco­no­miques, ont aus­si été reçues comme une claque. « Ja­mais je n’au­rais pen­sé

que votre pré­sident di­rait ce­la. J’ai cru qu’il était eu­ro­péen, je suis très dé­çu », in­siste An­drea Ia­co­mi­ni.

La plu­part des ex­perts, ici, consi­dèrent en outre ce dis­tin­go com­plè­te­ment dé­pas­sé. « Un mi­grant qui est res­té un an en Li­bye, un pays qui ne res­pecte au­cun droit de l’homme, peut-il en­core être consi­dé­ré comme un mi­grant éco­no­mique ? Ces concepts ne per­mettent pas de gé­rer le phé­no­mène », in­siste San­dro Go­zi. Et s’il n’y avait que la France... « Pour­quoi Malte n’ac­cueille-t-il pas un seul mi­grant ? Et l’Es­pagne ? Pour­quoi donne-t-on de l’ar­gent à la Po­logne ou à la Hon­grie qui ne res­pectent pas leurs en­ga­ge­ments ? », s’in­digne un res­pon­sable de centre d’ac­cueil. 7 000 per­sonnes ont été re­lo­ca­li­sées en Eu­rope en deux ans. Se­lon Geor­gio De Acu­tis, res­pon­sable de la com­mis­sion hu­ma­ni­taire de la Croix-Rouge à Rome, pour res­pec­ter les ac­cords, il au­rait fal­lu en dé­pla­cer 40 000...

Mal­gré ce sen­ti­ment d’être seule à af­fron­ter la crise, la pé­nin­sule, n’a pas mé­na­gé ses ef­forts. Même avec l’af­flux mas­sif de mi­grants, ici, pas de jungle comme à Ca­lais, pas de cam­pe­ments sau­vages comme à la Cha­pelle, à Pa­ris. Un dé­but d’ins­tal­la­tion mas­sive à Vin­ti­mille, où les mi­grants tentent de pas­ser en France, avant d’être re­fou­lés, a été ra­pi­de­ment conte­nu, avec l’aide de la Croix-Rouge. Pour l’ins­tant sans dé­bor­de­ment. « On est de­puis long­temps un pays d’im­mi­gra­tion, et jus­qu’à pré­sent on a tou­jours gé­ré, bien mieux que vous en France », in­siste Da­nie­la Pom­pei, res­pon­sable de l’ac­cueil des mi­grants pour la com­mu­nau­té re­li­gieuse Sant Egi­dio. Très ac­tive sur le ter­rain, elle or­ga­nise des ponts aé­riens pour per­mettre à ceux qui sont éli­gibles au droit d’asile de ve­nir en Eu­rope en toute sé­cu­ri­té, sans avoir à ris­quer leur vie en mer.

Cette tra­di­tion d’ac­cueil qui pour­rait faire rou­gir nombre des voi­sins de l’Ita­lie re­monte au dé­but des an­nées 1990, quand une pre­mière vague de mi­grants ve­nue d’Al­ba­nie est im­mé­dia­te­ment sui­vie d’une autre, des ré­fu­giés de l’ex-You­go­sla­vie. « On avait jus­qu’à 25 000 ar­ri­vées par se­maine ! », se sou­vient la mi­li­tante hu­ma­ni­taire. Une si­tua­tion d’au­tant moins fa­cile à gé­rer que les Al­ba­nais traînent alors une sale ré­pu­ta­tion de cri­mi­nels et de

vio­leurs… « Ils sont au­jourd’hui par­fai­te­ment in­té­grés, et re­pré­sentent la pre­mière com­mu­nau­té du pays après les Ita­liens. » Puis ont sui­vi les So­ma­liens, les Ery­thréens, les Ma­ro­cains.

A Ca­tane, les pre­miers mi­grants sont ar­ri­vés en 2013. Des Egyp­tiens, qui fuyaient le pays au len­de­main du coup d’Etat du gé­né­ral Al-Sis­si, se sou­vient Emi­lia­no Abra­mo, di­ri­geant de la com­mu­nau­té Sant Egi­dio de Ca­tane : « Il n’y avait au­cune struc­ture. On hé­ber­geait les gens dans des gym­nases, comme on pou­vait. La po­pu­la­tion nous ai­dait. On a fait tout ce qu’on a pu, avec l’aide de la com­mu­nau­té, qui s’est mon­trée très gé­né­reuse. » Puis, très vite, sont ar­ri­vés les Sy­riens. « Là en­core, nous avons dû faire face seuls », in­siste En­zo Bian­co, le maire. La pe­tite ville hé­berge alors 600 per­sonnes au pa­lais des sports, où des dor­toirs ont été ins­tal­lés en ur­gence.

De­puis, le pays s’est do­té, grâce aus­si, il faut le dire, à des fonds eu­ro­péens, d’un so­lide sys­tème d’ac­cueil. Un ré­seau de centres d’hé­ber­ge­ment a été consti­tué, et im­po­sé, sur l’en­semble du ter­ri­toire. La ges­tion des centres, en re­vanche, a été con­fiée pour l’es­sen­tiel à des struc­tures pri­vées, qui re­çoivent de 35 à 49 eu­ros par mi­grant et par nuit.

For­cé­ment le sys­tème a sus­ci­té des vo­ca­tions en nombre. Et don­né lieu à quelques abus. Dans cer­tains centres, les res­pon­sables em­pochent l’ar­gent sans ver­gogne, tan­dis que les mi­grants, mal nour­ris, vé­gètent dans des abris de for­tune. In­cul­pé, un gros bon­net de la Ma­fia a car­ré­ment lan­cé il y a quelques mois, lors de son pro­cès, que les mi­grants étaient un bu­si­ness bien plus ju­teux que la drogue ! « Il y a toutes sortes de centres et beau­coup de tra­fic der­rière tout ça », re­con­naît le res­pon­sable d’une ONG. Mal­gré tout : « Ici, per­sonne n’est cen­sé dor­mir dans la rue. »

Cette nou­velle der­nière vague mi­gra­toire va-t-elle faire im­plo­ser le dis­po­si­tif ? A Mi­neo, le prin­ci­pal centre d’hé­ber­ge­ment en Si­cile ac­cueille o ciel­le­ment 3 000 per­sonnes, « même si, en fait, on ne sait pas trop com­bien ils sont », glisse un po­li­cier. Pro­blème : ils viennent, dans leur large ma­jo­ri­té, du Ni­ge­ria, du Sé­né­gal, de Gam­bie, du Ma­li et de Côte d’Ivoire. Au­cune de ces na­tio­na­li­tés n’est en prin­cipe éli­gible au droit d’asile. Au­cun es­poir, donc, de les re­lo­ca­li­ser dans un autre pays eu­ro­péen. D’ap­pel en ap­pel, ils res­tent là du­rant des mois, voire des an­nées, en­gor­geant un peu plus le sys­tème.

Ins­tal­lé dans une an­cienne base mi­li­taire amé­ri­caine, le centre, des­si­né au cor­deau, avec ses al­lées de pe­tits pa­villons pro­prets, ses salles de gym et ter­rains de foot, ar­rive à sa­tu­ra­tion. La qua­si-to­ta­li­té des femmes pro­mènent un ou deux bé­bés, nés sur place, comme les pe­tites Pre­cious et Suc­cess, 1 et 3 ans, de père in­con­nu. Même ceux qui ont ob­te­nu un per­mis de sé­jour res­tent là, faute d’en­droit où al­ler. Tels Yas­sine et son ami Alas­sane, deux jeunes Gui­néens de 21 et 22 ans, ar­ri­vés il y a deux ans, qui se consument d’en­nui. Chanceux, ils ont pour­tant ob­te­nu, il y a huit mois dé­jà, un per­mis de sé­jour « à titre hu­ma­ni­taire », qui leur per­met de res­ter sur le ter­ri­toire ita­lien du­rant deux ans. Mais les mois passent, et ils ne savent pas où al­ler. Leur rêve ? Avoir une place grâce au Sprar (Sys­tème de Pro­tec­tion des De­man­deurs d’Asile et Ré­fu­giés), un ré­seau d’ac­cueil et d’in­té­gra­tion mis en place par des com­munes vo­lon­taires pour in­té­grer des de­man­deurs d’asile. Mais avec 30 000 places, ce sys­tème, très e cace, est à bout de sou e. « Il est la preuve qu’avec des pe­tites struc­tures l’in­té­gra­tion peut fonc­tion­ner », in­siste le maire de Ca­tane, très fier d’avoir contri­bué à l’ins­tau­rer. Il au­rait d’ailleurs « rê­vé de le voir du­pli­qué dans toute l’Eu­rope ». En vain. En Ita­lie, 2 000 villes, dis­sé­mi­nées dans tout le pays, y ont adhé­ré, tan­tôt par hu­ma­nisme, tan­tôt par cal­cul, pour ne pas ris­quer de se faire im­po­ser un centre de pre­mier ac­cueil, ou en­core avec l’es­poir d’en­gran­ger des re­tom­bées éco­no­miques. Les maires vo­lon­taires, qui touchent eux aus­si une in­dem­ni­té de 30 à 40 eu­ros par jour et par mi­grant, s’en­gagent à pro­po­ser un en­semble d’ac­ti­vi­tés per­met­tant de dé­bou­cher, à terme, sur l’in­té­gra­tion : cours d’ita­lien, for­ma­tion, pos­si­bi­li­té de pas­ser le per­mis de conduire, ac­ti­vi­tés de jar­di­nage, de me­nui­se­rie, de cui­sine… Tout est fait pour per­mettre aux ar­ri­vants, en­ca­drés de psy­cho­logues, de tra­vailleurs so­ciaux, de ju­ristes, de re­prendre pied, tout en gé­né­rant nombre d’em­plois et de re­ve­nus pour la ville. Avec à la clé, quelques suc­cess sto­ries. Dans le sud du pays, cette ar­ri­vée de mi­grants a re­don­né vie à des villages en voie de dé­ser­ti­fi­ca­tion. A Bronte, un vil­lage de mon­tagne, à une qua­ran­taine de ki­lo­mètres de Ca­tane, connu pour ses spé­cia­li­tés à la pis­tache, une ving­taine de mi­grants, uni­que­ment des hommes, ont été ins­tal­lés il y a deux ans dans une an­cienne école. Dans cette pe­tite com­mune déshé­ri­tée de 20 000 per­sonnes, du­re­ment frap­pée par le chô­mage, l’in­té­gra­tion était loin d’être ga­gnée. « Les ha­bi­tants n’avaient ja­mais vu un Noir, sou­rit Ti­zia­na Tar­do, la dy­na­mique jeune femme qui di­rige le centre d’une main de ve­lours. Les voi­sins avaient peur. Les mi­grants n’étaient pas à l’aise. Mais, pe­tit à pe­tit, ils se sont fon­dus dans le pay­sage. Au­jourd’hui, ils font par­tie d’une même com­mu­nau­té. Tous ne s’in­té­gre­ront pas, mais les échecs sont rares. » Sou­da­nais, Sou­ley­man est au­jourd’hui la mas­cotte du quar­tier. Sou­riant, tou­jours prêt à don­ner un coup de main, pour ré­col­ter les pis­taches, ai­der des per­sonnes âgées ou faire des ex­tras dans un res­tau­rant, il a dé­ci­dé de res­ter ici. Beau­coup de­viennent « mé­dia­teurs cultu­rels », une fonc­tion très re­cher­chée dans les centres d’ac­cueil qui se sont mul­ti­pliés dans le pays. Pour d’autres, dé­bou­tés du droit d’asile, en at­tente d’un im­pro­bable ap­pel de la dé­ci­sion du juge, c’est un havre de paix qu’ils ne veulent quit­ter pour rien au

“L’EU­ROPE DU CHA­CUN POUR SOI A LAIS­SÉ L’ITA­LIE TOUTE SEULE.”

AN­DREA IA­CO­MI­NI, DE L’UNICEF À ROME

monde. « On est si bien traités ici, re­con­naît Me­sa, un Pa­kis­ta­nais de 26 ans, ar­ri­vé il y a quinze mois. Ils m’ont ai­dé à me re­cons­truire. »

Le suc­cès du centre a d’ailleurs fait boule de neige. L’as­so­cia­tion pi­lote dé­sor­mais quatre pro­jets si­mi­laires dans la ré­gion. En prin­cipe, la du­rée de sé­jour est de six mois, mais, faute de so­lu­tion, beau­coup res­tent plus long­temps. Ré­sul­tat : tous les centres sont pleins. La de­mande explose. Les dé­lais d’at­tente sont in­ter­mi­nables. Et c’est tout un sys­tème, dé­sor­mais qui est à bout de souffle.

Pour le gou­ver­ne­ment, cette crise, eu­ro­péenne et na­tio­nale, est de­ve­nue le su­jet nu­mé­ro un. Elle va pe­ser de tout son poids sur les élec­tions de mai pro­chain, qui pour­raient avoir lieu de ma­nière an­ti­ci­pée dès l’au­tomne. Le centre droit, la Ligue du Nord, de plus en plus proche sur ces su­jets du po­pu­liste Mou­ve­ment 5 Etoiles, en font leur che­val de ba­taille de­puis des mois. Le Par­ti dé­mo­crate n’a eu d’autre choix que de leur em­boî­ter le pas, met­tant toute son éner­gie à mon­trer que « non, ils ne re­pré­sentent pas le par­ti qui a ac­cep­té tous les mi­grants. C’est un jeu très po­li­tique », constate Ste­fa­no Fol­li, édi­to­ria­liste à « la Re­pub­bli­ca ». Le mi­nistre de l’In­té­rieur Mar­co Mi­net­ti joue, lui, avec le feu, ten­tant de trou­ver une so­lu­tion avec les au­to­ri­tés li­byennes pour que le tri des mi­grants s’ef­fec­tue sur leur sol, avec le risque de ren­voyer ceux-ci en en­fer. Quant au chef du gou­ver­ne­ment, Pao­lo Gen­ti­lo­ni, il me­nace de blo­quer l’en­trée des ports à tout ba­teau bat­tant pa­villon étran­ger et trans­por­tant des mi­grants.

Par­mi les ONG, beau­coup re­prochent au gou­ver­ne­ment d’am­pli­fier les ef­fets de cette crise à de simples fins élec­to­rales. « Je re­grette que ce soit de­ve­nu le thème cen­tral des dé­bats, à gauche comme à droite. Comme si le seul pro­blème de l’Ita­lie, c’était les mi­grants. En même temps, l’Ita­lie ne peut pas res­ter seule, convient An­drea Ia­co­mi­ni, le re­pré­sen­tant de l’Unicef. Il y a énor­mé­ment de chô­mage et 2 mil­lions d’en­fants qui vivent en si­tua­tion de pau­vre­té dans le pays. Il faut aus­si prendre ça en compte. » De fait, tous les son­dages le montrent : long­temps glo­ba­le­ment ac­quise au prin­cipe du droit d’ac­cueil, l’opi­nion pu­blique est en train de bas­cu­ler. Des ma­ni­fes­ta­tions an­ti­mi­grants ont eu lieu dans plu­sieurs pe­tites villes. Des grou­pus­cules iden­ti­taires ont ten­té de re­fou­ler des ba­teaux de sau­ve­tage. La re­con­nais­sance du droit du sol, un temps en­vi­sa­gée, vient d’être écar­tée. Les maires, ré­gu­liè­re­ment pris à par­tie, doivent mettre leur hu­ma­nisme dans leur poche. « Sou­vent, on me dit, “Bian­co, tu ne penses qu’aux Noirs, et pas à nous”, re­grette le maire de Ca­tane. Il faut avoir le cou­rage d’ex­pli­quer à la po­pu­la­tion que nous ne leur en­le­vons rien. Il faut aus­si com­prendre que cette crise n’est pas un ac­ci­dent tem­po­raire, mais un pro­blème qui va se po­ser à l’Eu­rope pour les dix à vingt pro­chaines an­nées. Il faut avoir le cou­rage de l’af­fron­ter, tous en­semble. Ce­la ne sert à rien de pra­ti­quer la po­li­tique de l’au­truche. »

Le 14 juillet, le « Di­ciot­ti », le plus grand na­vire des garde-côtes ita­liens, ac­coste à Ca­tane en Si­cile.

Quand le ba­teau des garde-côtes ar­rive, l’équipe de la Croix-Rouge dé­barque les plus faibles en prio­ri­té.

Deux jeunes Ni­gé­rianes entrent clan­des­ti­ne­ment dans le centre d’ac­cueil de Mi­neo, à une soixan­taine de ki­lo­mètres de Ca­tane.

Beau­coup d’en­fants y sont nés, bien sou­vent de père in­con­nu.

Mi­neo ac­cueille es­sen­tiel­le­ment des per­sonnes ve­nues d’Afrique sub­sa­ha­rienne.

Ils n’ont pas le droit d’y cui­si­ner, et re­çoivent trois re­pas par jour.

Les mi­grants rentrent au centre, une an­cienne base mi­li­taire amé­ri­caine.

Le père Ma­rio veille à hé­ber­ger au­tant de mi­grants que d’Ita­liens.

Les ré­si­dents de Mi­neo sont contrô­lés lors­qu’ils sortent pour la jour­née.

Le vil­lage de Bronte s’est por­té vo­lon­taire pour re­ce­voir 20 ré­fu­giés.

Les de­man­deurs d’asile à la rue sont rares à Ca­tane.

En at­tente de pa­piers, les mi­grants res­tent par­fois jus­qu’à deux ans dans le centre d’hé­ber­ge­ment de Mi­neo.

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