Ci­né­ma « La Pla­nète des singes »

Troi­sième vo­let de “LA PLA­NÈTE DES SINGES”, ins­pi­ré par le ro­man de Pierre Boulle, le film de MATT REEVES est une réus­site. Ré­cit

L'Obs - - Sommaire - Par FRAN­ÇOIS FO­RES­TIER

La Pla­nète des singes. Su­pré­ma­tie, par Matt Reeves, en salles le 2 août.

Fin de l’hu­ma­ni­té : dans « la Pla­nète des singes. Su­pré­ma­tie », troi­sième opus de la nou­velle sé­rie (mais neu­vième de la sa­ga ima­gi­née par le Fran­çais Pierre Boulle en 1963), les hommes sont ba­layés. Cé­sar, le cha­ris­ma­tique chim­pan­zé lea­der du peuple si­miesque, em­mène ses troupes au com­bat et, en 2h20, gagne son pa­ra­dis. Truf­fé de ré­fé­rences po­li­tiques et ci­né­ma­to­gra­phiques, le film de Matt Reeves est le pre­mier en­tiè­re­ment ra­con­té du point de vue des ani­maux. Fin de la tri­lo­gie, mais un re­boot est-il en­core pos­sible ? Ça va être dur, sans hommes. Mais à Hol­ly­wood, une bonne idée ne meurt ja­mais.

Cette fois-ci, l’hu­ma­ni­té est fou­tue : bouf­fée par le vi­rus de la grippe si­miesque, re­tran­chée dans un Fort Ala­mo, l’es­pèce hu­maine, me­née par un dingue cer­ti­fié, construit un mur. Le scé­na­rio ne dit pas si le Mexique paie­ra. Cé­sar, le Moïse de la horde, réunit ses troupes ve­lues et, che­min fai­sant, dans leur pé­nible com­bat, nos amies les bêtes adoptent une pe­tite fille muette qui trim­balle une pou­pée de chif­fon. Il faut se mé­fier de ces choses-là. La pou­pée est une arme mor­telle, mais je ne vous en dis pas plus. Cé­sar, lui, marche vers la vic­toire, avec un slo­gan à la syn­taxe in­cer­taine : « Singes en­semble forts ! » Il parle en pe­tit singe. C’est alors que le Co­lo­nel – un mé­chant joué par Woo­dy Har­rel­son – ba­lance son texte-pro­gramme : « Toute

l’his­toire de l’hu­ma­ni­té nous mène à ce mo­ment. L’iro­nie, c’est que nous vous avons créés. Et que la na­ture nous pu­nit de­puis. C’est notre der­nière ligne de dé­fense. Si nous per­dons… ce se­ra la pla­nète des singes. » Il est bien temps de s’en aper­ce­voir. C’est le titre du film.

Tout a com­men­cé en 1963. Cette an­née-là, un ex-plan­teur fran­çais en Ma­lai­sie, pas­sé par les camps de Vi­chy et de Sai­gon, puis mé­daillé par de Gaulle, pu­blie un ro­man dans le­quel un aven­tu­rier nom­mé Ulysse Mé­rou ra­conte ses aven­tures sur la pla­nète So­ror, ré­gie par des singes. Pierre Boulle (1912-1994), dé­jà au­teur d’un best-sel­ler, « le Pont de la ri­vière Kwaï », pré­tend que l’idée lui est ve­nue lors d’une vi­site au zoo. Entre le Grand Ro­cher de Vin­cennes et les stu­dios de la 20th Cen­tu­ry Fox, il n’y a qu’un pas. Les singes, on les aime bien à Hol­ly­wood. De « King Kong » (1933) à « Queen Kong » (1976), en pas­sant par « Na­bon­ga » (1944) et « Bed­time for Bon­zo » (1951, avec Ro­nald Rea­gan), sans ou­blier les dé­ri­vés co­chons (« Play­mate of the Apes », un por­no les­bien dans le­quel des singes gay teints en rose chantent du rap), la liste est longue.

L’image du pre­mier « Pla­nète des singes » (1968), celle qui reste en tête, c’est Charl­ton Hes­ton rou­lant une pelle à la « sin­gette » dont il était tom­bé amou­reux. Ce fé­ti­chisme ani­ma­lier était vrai­ment dé­plai­sant. Dans le troi­sième film, « les Eva­dés de la pla­nète des singes » (1971), la jo­lie Kim Hun­ter, voyant un singe em­paillé, s’éva­nouis­sait : « Je suis en­ceinte ! » A l’époque, les dé­vots de la Ma­nif pour tous ne mouf­tèrent pas. Dans le cin­quième film, « la Ba­taille de la pla­nète des singes » (1973), on eut droit à cet échange entre la ma­man singe ( jouée par Na­ta­lie Trun­dy, l’épouse du pro­duc­teur Ar­thur P. Ja­cobs) et son fils : « Cor­né­lius, ça va ? – Non, mère, je suis mort. » Gra­vé dans le marbre. Là-des­sus, Ar­thur P. Ja­cobs eut une crise car­diaque fa­tale. Fin de la pre­mière sé­rie.

Vingt-huit ans passent. L’aven­ture re­prend en 2001, avec Tim Bur­ton. Le look du film est su­perbe. Les dia­logues, moins. De mé­moire, je cite : « Vous êtes de quelle tri­bu ? – De l’Air Force, et j’y re­tourne. » Ou bien : « Les singes ont peur de l’eau. Ils ne savent pas na­ger. – C’est pour ça qu’on prie pour avoir de la pluie. » En­fin, dans l’avant-der­nier épi­sode, « la Pla­nète des singes. L’af­fron­te­ment » (2014), si­gna­lons que le mé­chant singe se nomme Ko­ba, sur­nom qui était ce­lui de Sta­line. Là, on est dans le concept po­li­tique, la ré­fé­rence trotskiste. On aime les singes avec des ré­fé­rences in­tel­lec­tuelles. Matt Reeves en a. Réa­li­sa­teur des deux der­niers titres dont ce­lui d’au­jourd’hui, il l’avoue sans am­bages : « Je me suis ins­pi­ré des “Dix Com­man­de­ments”, de “Spar­ta­cus”, et de plein d’autres films… » Avec fier­té, il sou­ligne que « Su­pré­ma­tie » est le pre­mier en­tiè­re­ment ra­con­té du point de vue des singes : « Nous avons écrit le scé­na­rio avant les élec­tions. C’est éton­nant comme l’ac­tua­li­té a le chic pour re­joindre la fic­tion… » Certes. Il y a quand même quelque chose de cho­quant à re­prendre les dé­cors de camps de concen­tra­tion pour y par­quer des singes. Go­rilles

sous les bar­be­lés, ex­ter­mi­na­tion pro­gram­mée… L’image d’Au­sch­witz se su­per­pose, et crée le ma­laise. Juifs et singes, même com­bat ? Ko­ba se­rait d’ac­cord. Nous, pas.

Se­ra-ce la fin de cette sé­rie, dont les trois der­niers films forment une épo­pée co­hé­rente? Cé­sar, le lea­der des singes (An­dy Ser­kis, voir en­ca­dré ci-des­sus), bles­sé à mort, se re­pose contre un arbre. Son peuple, der­rière, est par­ve­nu, au terme d’une longue marche, à la Terre pro­mise. La mu­sique dé­ferle en vagues triom­phantes, ly­riques, si­ru­peuses. Dans ce neu­vième film, qui dure 140 mi­nutes, on peut co­cher toutes les cases : conflit, émo­tion, aven­ture, hap­py end. Entre 1968 et 2017, ce qui a chan­gé, c’est le gé­né­rique : ce­lui de « la Pla­nète des singes. Su­pré­ma­tie » com­prend en­vi­ron quatre cents noms de tech­ni­ciens de vi­sual ef­fects, avec des fonc­tions mys­té­rieuses comme di­gi­tal ima­ging su­per­vi­sor, proxy 3D mo­del­ler ou pi­pe­line de­ve­lo­per. C’est du ci­né­ma syn­thé­tique, ef­fi­cace, spec­ta­cu­laire, très sé­rieux, sans l’ombre d’une ba­nane ou d’un ba­bouin à cul rouge.

A l’ori­gine, le film de­vait s’in­ti­tu­ler : « la Pla­nète des singes. USA ». Mais, à l’ère Trump, ça prê­tait à confu­sion.

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