Ma­jo­ri­té La bande à Edouard

De­puis des an­nées, ils avaient l’ha­bi­tude de dî­ner en­semble. Au­jourd’hui, ils oc­cupent des postes clés au gou­ver­ne­ment et à l’As­sem­blée. Qui sont ces élus de droite proches du Pre­mier mi­nistre, Edouard Phi­lippe, qui ont scel­lé leur des­tin en sou­te­nant Ma

L'Obs - - Sommaire - Par MAËL THIER­RY

C’est un tweet si­byl­lin, si­gné d’un proche de Ni­co­las Sar­ko­zy, qui ré­sume l’a aire : «A Ma­ti­gnon, à Ber­cy et main­te­nant à la ques­ture de l’As­sem­blée na­tio­nale, le mar­ché du jam­bon ibé­rique se porte bien #Bel­lo­taBel­lo­ta. » Son au­teur, Hugues An­se­lin, s’étonne ce 28 juin de voir la même pe­tite équipe ra­vir tous les postes du nou­veau pou­voir ma­cro­niste : après la no­mi­na­tion d’Edouard Phi­lippe comme Pre­mier mi­nistre et celle de Bru­no Le Maire au mi­nis­tère de l’Eco­no­mie, voi­là que le dé­pu­té Thier­ry So­lère s’em­pare du poste très convoi­té de ques­teur au Pa­lais-Bour­bon. Ces trois-là font par­tie d’une pe­tite bande qui avait pris l’ha­bi­tude ces der­nières an­nées de par­ta­ger des as­siettes de jam­bon es­pa­gnol au res­tau­rant Bel­lo­ta-Bel­lo­ta dans le 7e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. Ces dî­ners les ont me­nés loin: tous sont au­jourd’hui aux avant-postes de la re­con­fi­gu­ra­tion po­li­tique. C’est la bande d’Edouard au pou­voir.

Leur nou­velle table? Le con­seil des mi­nistres, où quatre d’entre eux siègent. Aux cô­tés de Phi­lippe et Le Maire, deux jeu­nots : Gé­rald Dar­ma­nin, 34 ans, char­gé des Comptes pu­blics, et son grand co­pain Sé­bas­tien Le­cor­nu, 31 ans, se­cré­taire d’Etat au­près de Hu­lot. Bat­tu aux lé­gis­la­tives, Gilles Boyer, bras droit de Jup­pé et in­sé­pa­rable co­pain d’« Edouard », est conseiller à Ma­ti­gnon. Et à l’As­sem­blée, leur pote Franck Ries­ter di­rige le groupe de dé­pu­tés de droite proMa­cron.

C’est sur les bancs de l’Hé­mi­cycle, après la dé­faite de Ni­co­las Sar­ko­zy en 2012, que le noyau se consti­tue. Ils sont quelques jeunes loups de droite pro­met­teurs à prendre l’ha­bi­tude de dî­ner en­semble : Phi­lippe, Ries­ter, Le Maire, So­lère, alors connu pour être le « tom­beur » de Claude Guéant à Bou­logne, et l’an­cien mi­nistre Be­noist Ap­pa­ru. C’est lui qui choi­sit son res­tau­rant fé­tiche comme QG et lance les in­vi­ta­tions : « Dans mon agen­da, j’ins­cris groupe Bel­lo­ta. Ce n’est pas un dî­ner par se­maine, plu­tôt trois par an, ra­conte-t-il. On est entre gens qui s’aiment bien, on dé­conne, on n’est pas là pour par­ler po­li­tique. » Même si leur pas­sion com­mune est évi­dem­ment au me­nu.

Les an­nées pas­sant, l’ami­cale se re­con­fi­gure : Bru­no Le Maire prend du champ et court vers son des­tin per­son­nel, Gé­rald Dar­ma­nin, Sé­bas­tien Le­cor­nu et Gilles Boyer sont in­té­grés. Ce pe­tit monde, très mas­cu­lin, se re­trouve à la bu­vette de l’As­sem­blée, aux an­ni­ver­saires

d’« Edouard » ou de « Thier­ry », et cer­tains partent même en va­cances en­semble. Entre eux, c’est d’abord une his­toire d’af­fi­ni­tés per­son­nelles. « On a tous un cô­té as­sez cash, mé­dia­tique, on est à peu près de la même gé­né­ra­tion, dé­taille Ap­pa­ru. Et phi­lo­so­phi­que­ment par­lant, on n’est pas la droite Wau­quiez. » « Ils font un peu co­pains de cham­brée, leur club est as­sez fer­mé, ra­conte un juppéiste. Ils sont in­tel­li­gents, cy­niques, ont la même ap­proche du pou­voir : ce sont des am­bi­tieux sans en avoir l’air, une bande de co­pains qui s’amusent mais ne pensent qu’à une chose: être mi­nistre ! » Tous ou presque ont ga­gné leurs ga­lons aux mu­ni­ci­pales de 2014 ou aux dé­par­te­men­tales de l’an­née sui­vante (Phi­lippe au Havre, Dar­ma­nin à Tour­coing, Le­cor­nu dans l’Eure…). Ils peuvent es­pé­rer de beaux postes quand la droite re­vien­dra au pou­voir. Dans la bande, on ri­va­lise de bons mots et on prend un ma­lin plai­sir à imi­ter les aî­nés. Cible fa­vo­rite : Ni­co­las Sar­ko­zy, dont au­cun, à part Dar­ma­nin, chou­chou de l’an­cien pré­sident, n’est un grand fan. Lorsque ce der­nier, pa­tron de l’UMP, s’at­tri­bue la vic­toire de la droite aux dé­par­te­men­tales de 2015, Gilles Boyer, ja­mais à court de vannes, fait rire la ga­le­rie : « Tous au Fou­quet’s! »

En­semble, le groupe va suivre les mon­tagnes russes de la droite de­puis 2012. Ran­gés dans des écu­ries dif­fé­rentes – les uns sou­tiennent Alain Jup­pé, les autres Bru­no Le Maire, un autre Ni­co­las Sar­ko­zy –, ils vont oeu­vrer pour gra­ver dans le marbre le prin­cipe d’une pri­maire à droite, dont l’or­ga­ni­sa­tion re­vien­dra à l’un d’eux, Thier­ry So­lère. Après la vic­toire de Fillon, ils sont pro­mus aux avant-postes de la cam­pagne : So­lère est porte-pa­role, Le­cor­nu di­rec­teur ad­joint, Le Maire char­gé des re­la­tions in­ter­na­tio­nales. Plus par réa­lisme que par convic­tion, au­cun n’étant en­thou­siaste visà-vis de ce­lui qu’ils sur­nomment « Pi­gnon », comme le hé­ros du « Dî­ner de cons ». Ils se­ront, du reste, les pre­miers à par­tir à l’an­nonce de la mise en exa­men du can­di­dat. Et à ten­ter de ré­ac­ti­ver le plan B Jup­pé. Le 5 mars, après le ras­sem­ble­ment du Tro­ca­dé­ro, ils dînent en­semble dans l’ap­par­te­ment de So­lère à Bou­logne. Lors­qu’ils dé­couvrent le mes­sage Twit­ter d’Alain Jup­pé an­non­çant une confé­rence de presse le len­de­main, ils com­prennent que leur plan B prend l’eau. Cha­cun s’ac­tive. « Dar­ma­lin », comme cer­tains le sur­nomment, plaide au­près de Sar­ko­zy pour un geste – l’an­nonce d’une ren­contre à trois avec Jup­pé et Fillon –, tan­dis que Boyer et Ap­pa­ru filent dans la nuit en voi­ture vers Bor­deaux pour ten­ter de convaincre leur cham­pion de ne pas je­ter l’éponge. En vain.

A droite, le clan, re­pé­ré de­puis long­temps, énerve. Dans l’équipe du can­di­dat Sar­ko­zy à la pri­maire, Dar­ma­nin, co­or­di­na­teur de la cam­pagne, était dé­jà soup­çon­né par cer­tains d’être « un in­fil­tré » jouant double jeu : « Il don­nait des in­fos à Jup­pé. Et lors­qu’il ar­ri­vait aux réunions chez nous, il nous di­sait : “J’ai des in­fos de chez Jup­pé” », ra­conte Eric Ciot­ti. « Au QG de Fillon, je voyais So­lère, Dar­ma­nin et Le­cor­nu com­plo­ter sur le bal­con du 5e étage », se sou­vient aus­si un ex de la cam­pagne pré­si­den­tielle. Quel mau­vais coup tra­maient-ils alors? A LR, cer­tains re­font le film et sont per­sua­dés que cette as­so­cia­tion de mal­fai­teurs a vite lan­cé en se­cret l’opé­ra­tion Ma­cron. « Ce groupe est en col­lu­sion to­tale avec le pou­voir de­puis le dé­but », af­firme Ciot­ti. Un autre di­ri­geant ren­ché­rit : « Il y a un pe­tit noyau qui pré­pa­rait un coup de­puis long­temps. J’ai tou­jours été in­tri­gué par la proxi­mi­té de So­lère et Phi­lippe, tou­jours côte à côte dans l’Hé­mi­cycle, au bu­reau po­li­tique, à faire des messes basses. » Cha­cun rap­porte telle ou telle réunion se­crète à l’Ely­sée dont il au­rait eu vent et où ces conspi­ra­teurs au­raient fo­men­té leurs ma­ni­gances.

Ils n’ont pas com­plè­te­ment tort. De­puis le pre­mier tour de la pré­si­den­tielle, la bande du Bel­lo­ta-Bel­lo­ta s’est beau­coup ac­ti­vée. Le 9 mai, deux jours après la vic­toire d’Em­ma­nuel Ma­cron, Edouard Phi­lippe n’est pas en­core à Ma­ti­gnon, mais il est se­crè­te­ment en marche vers le poste. Il a dé­jà ren­con­tré le pré­sident de la Ré­pu­blique. Ce mar­di, il a ren­dez-vous avec ses amis chez So­lère, à Bou­logne, pour en­vi­sa­ger la suite. Doit-il ac­cep­ter ou pas ? Fran­chir le Ru­bi­con? « Bien sûr, lui conseille Ap­pa­ru. A condi­tion que tu ne sois pas seul et que Ma­cron sorte de sa ligne de 577 dé­pu­tés tous En Marche ! » On dis­cute aus­si des contours d’un fu­tur gou­ver­ne­ment. « Si tu veux ré­gler le pro­blème des Ré­pu­bli­cains, pro­pose à Ba­roin les Af­faires étran­gères et c’est ter­mi­né! » lance So­lère. Une se­maine plus tard, le lieu­te­nant de Jup­pé est of­fi­ciel­le­ment Pre­mier mi­nistre et in­vite le soir-même ses co­pains à Ma­ti­gnon.

« Cette bande a de l’in­fluence, certes, mais elle n’a pas de pou­voir, tem­po­rise un ob­ser­va­teur. Ce n’est pas elle qui a fait nom­mer Edouard Phi­lippe à Ma­ti­gnon ! » Ni elle qui a fait en­trer Dar­ma­nin, le jeune maire de Tour­coing, au gou­ver­ne­ment, com­plète-t-on dans l’en­tou­rage du Pre­mier mi­nistre : « Quand tu es à ce poste, tu ne places pas tes co­pains. Tu mets au Bud­get quel­qu’un de so­lide et en qui tu as confiance. » Quel­qu’un aus­si qui sait se dé­me­ner pour vous. Avec So­lère et Le­cor­nu, Dar­ma­nin est l’au­teur de l’ap­pel à ac­cep­ter « la main ten­due » par Ma­cron. Ob­jec­tif : ral­lier un

“ILS FONT UN PEU CO­PAINS DE CHAM­BRÉE, LEUR CLUB EST AS­SEZ FER­MÉ […] MAIS ILS NE PENSENT QU’À UNE CHOSE : ÊTRE MI­NISTRE.” UN JUPPÉISTE

maxi­mum d’élus de droite pour sou­te­nir le Pre­mier mi­nistre, fra­gile tant qu’il n’au­ra pas de troupes der­rière lui à l’As­sem­blée.

A l’Ely­sée, le nou­veau pré­sident, que cer­tains ont ren­con­tré, les épate. Le 2 juin, lorsque Trump rompt l’ac­cord sur le cli­mat et que Ma­cron lui ré­pond en an­glais, deux hommes sont bluf­fés de­vant leur té­lé­vi­seur, à Ber­cy : le mi­nistre Dar­ma­nin qui a convié So­lère à le re­joindre pour voir l’in­ter­ven­tion en di­rect à 23 heures. Ils ont com­pris que la droite ne ré­sis­te­ra pas à l’ef­fet Ma­cron aux lé­gis­la­tives : « Ce n’est pas une élec­tion, c’est un gé­no­cide. » Pour que leurs amis en ré­chappent, ils font en sorte qu’ils n’aient pas de can­di­dats En Marche ! contre eux.

Le 18 juin, au soir du se­cond tour, la droite est dans les cordes, mais sauve une cen­taine d’élus. Dar­ma­nin ap­pelle ceux qu’il pense pou­voir ral­lier à la cause. « Il me dit : “Ne bouge pas, j’ai quel­qu’un sur une autre ligne, je te le passe”, et là, j’ai Edouard Phi­lippe au té­lé­phone qui me fé­li­cite pour mon élec­tion, ra­conte un des jeunes dé­pu­tés dra­gués. Je lui ai dit mer­ci, mais à cause de vos com­por­te­ments nous avons vé­cu une cam­pagne dif­fi­cile ! » Le len­de­main, nou­veau coup de fil, cette fois de So­lère : « Ne re­pars pas avec les vieux, tu se­ras can­ton­né dans l’op­po­si­tion, viens avec nous. »

Le 19 juin, ceux qui ont dit oui se re­trouvent à l’hô­tel de Cas­si­ni, une an­nexe de Ma­ti­gnon. Tous les nou­veaux élus et grandes fi­gures sus­cep­tibles de « to­per » sont ve­nus : Jean-Louis Bor­loo, le maire de Nice Chris­tian Es­tro­si, l’UDI Yves Jé­go ou en­core Be­noist Ap­pa­ru, qui, à la dif­fé­rence de ses pe­tits ca­ma­rades, a fait le choix de s’éloi­gner de la po­li­tique na­tio­nale pour un job dans un grand or­ga­nisme de lo­ge­ment. Le Pre­mier mi­nistre passe au des­sert. Et ob­tient ce qu’il veut : un groupe de sé­ces­sion­nistes de droite à l’As­sem­blée. Bien moins four­ni que pré­vu : seuls 12 LR ont fran­chi le pas aux cô­tés des cen­tristes. C’est Jean-Pierre Raf­fa­rin qui a trou­vé le nom : les Cons­truc­tifs. « Une droite eu­ro­péenne, ou­verte sur la so­cié­té et le monde, avec une di­men­sion so­ciale », ré­sume Ries­ter.

Leurs an­ciens ca­ma­rades de droite s’étranglent. Des cons­truc­tifs ? Des des­truc­teurs plu­tôt ! Une droite sym­pa et mo­derne ? « Tu parles, ils sont pires que leurs aî­nés! Ils tra­hissent, plantent des cou­teaux dans le dos, ba­lance Flo­rence Por­tel­li, ex-porte-pa­role de Fillon. C’est une firme, un groupe d’amis qui fa­briquent leur car­rière en­semble, ils ont un cô­té fra­ter­ni­té amé­ri­caine, sans foi ni loi, prêts à tout pour la course au pou­voir. »

Pour beau­coup, leur opé­ra­tion est un échec: non seule­ment les dé­pu­tés LR sont beau­coup plus nom­breux qu’eux à l’As­sem­blée, mais ils se se­raient res­sou­dés dans l’ad­ver­si­té. « Ils ont fait un cal­cul de court terme, Ma­cron s’est ser­vi d’eux. Mais le ré­veil va être dif­fi­cile », pro­nos­tique une dé­pu­tée. Un autre : « Ils vont ap­pa­raître très vite comme les co­pains et les co­quins, et après comme les co­cus! » Un der­nier an­ti­cipe dé­jà la fin de leur ami­cale : « C’est le genre d’al­liances qui ne dure qu’un temps. Un jour, ils se­ront en com­pé­ti­tion pour des mi­nis­tères ou plus si af­fi­ni­tés. »

Que fe­ront ces Cons­truc­tifs, qui se sont dé­jà don­né ren­dez-vous à Nice à la ren­trée? Créer un mou­ve­ment avec l’UDI et le sou­tien de plu­sieurs maires (Tou­louse, Reims, An­gers) pour ac­ter la rup­ture avec leur par­ti? C’est ce que laisse en­tendre Ries­ter : « Nous tra­vaillons à la re­fon­da­tion de la droite et du centre, c’est la pre­mière brique. » Au bu­reau po­li­tique des Ré­pu­bli­cains, le 11 juillet, leur sort a été lon­gue­ment exa­mi­né. Après de vives dis­cus­sions et alors que beau­coup ré­cla­maient leur ex­clu­sion, la di­rec­tion a pré­fé­ré tem­po­ri­ser : le noyau dur de la bande (Phi­lippe, Le Maire, Ries­ter, So­lère, Dar­ma­nin, Le­cor­nu) se­ra tra­duit de­vant une com­mis­sion spé­ciale qui de­vra sta­tuer sur leur sort à la ren­trée. Vien­dront-ils ? Une chose est sûre, cette fois, la réunion n’au­ra pas lieu au Bel­lo­ta-Bel­lo­ta.

STÉ­PHANE DE SAKUTIN/AFP -VILLARD/SI­PA WITT/SI­PA - DA­VID NIVIERE/SI­PA

De gauche à droite : Bru­no Le Maire, Sé­bas­tien Le­cor­nu, Edouard Phi­lippe, Franck Ries­ter, Thier­ry So­lère et Gé­rald Dar­ma­nin.

L’ex-bras droit de Jup­pé Gilles Boyer (au fond à g.) lors d’une réunion de pré­pa­ra­tion de la pri­maire.

Le maire de Châ­lon­sen-Cham­pagne Be­noist Ap­pa­ru (à dr.) est le pre­mier à avoir lan­cé les in­vi­ta­tions au Bel­lo­ta-Bel­lo­ta.

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