Pas­sé/pré­sent Le té­lé­phone

Non, mais al­lô quoi ? Pour les ado­les­cents, dé­sor­mais, le por­table sert à tout, sauf à par­ler. Re­tour sur l’his­toire d’un ob­jet qui a bou­le­ver­sé nos vies

L'Obs - - Sommaire - Par FRAN­ÇOIS REYNAERT

En au­rons-nous, vu des bou­le­ver­se­ments, en ce xxie siècle fré­né­tique! Un ré­cent ar­ticle du « Monde » nous rap­pe­lait une ré­vo­lu­tion en cours que nombre d’entre vous ont sans doute dé­jà per­çue sans pour au­tant la for­mu­ler : dé­lais­sée par les jeunes gé­né­ra­tions, ca­pables d’à peu près tout faire avec leur té­lé­phone sauf de par­ler de­dans, la conver­sa­tion té­lé­pho­nique se meurt. Elle a en­core ses adeptes, sur­tout dans les en­droits où elle est pros­crite. Il suf­fit de pas­ser plus d’une heure dans un train pour le consta­ter. Pour au­tant, si elle est re­je­tée par les adultes de de­main, son ago­nie est in­évi­table. Ce­la fait drôle de le consta­ter. Il faut s’y faire. Un jour ou l’autre, la pra­tique consis­tant à s’as­seoir dans un fau­teuil pour pas­ser la soi­rée au bi­go­phone, avec le­quel on croit avoir tou­jours vé­cu, ap­pa­raî­tra aus­si sur­an­née et im­pen­sable que le fait de sor­tir un sty­lo pour écrire une lettre. Il est donc temps d’en pré­pa­rer l’his­toire.

L’in­ven­tion du té­lé­phone, re­ven­di­quée dès les an­nées 1870 par trois ou quatre ri­vaux, est un sac de noeuds his­to­rio­gra­phique dans le­quel on se gar­de­ra de mettre le doigt. En re­vanche, on si­tue avec pré­ci­sion le jour de mars 1876 du­rant le­quel les pre­miers mots furent pro­non­cés avec cette ma­chine. Ils sortent de la bouche de Gra­ham Bell qui s’adresse en ces termes à son as­sis­tant, res­té dans la pièce à cô­té : « Mon­sieur Wat­son, ve­nez ici, je vou­drais vous voir… » Mi­racle, M. Wat­son ar­rive.

Ain­si com­mence notre épo­pée. Elle fut fort lente, en­suite, à prendre son en­vol, au moins en Eu­rope. Le té­lé­phone sert un peu aux af­faires. Ex­trê­me­ment oné­reux, il est d’abord, pour l’usage pri­vé, ré­ser­vé à une classe so­ciale qui ne l’aime guère. Dans un monde où l’on re­çoit à jour fixe, com­ment peut-on ap­pré­cier l’in­so­lent ins­tru­ment qui per­met à n’im­porte qui de faire ir­rup­tion chez vous à pas d’heure ? Toutes les his­toires du té­lé­phone re­pro­duisent ce bon mot de la fin du xixe, par­fois at­tri­bué au peintre De­gas ou à son ami Fo­rain, qui donne un cli­mat : « Il vous sonne comme un

do­mes­tique et vous ac­cou­rez! » Dans les bonnes mai­sons, on se garde d’une telle vul­ga­ri­té, sur­tout si l’on a des filles, à qui il est for­mel­le­ment pros­crit de dé­cro­cher. Entre autres dé­fauts, le nou­vel ou­til passe pour ser­vir sur­tout aux re­la­tions adul­tères.

Il prend pour­tant peu à peu ses lettres de no­blesse. Et quelles lettres ! Son­geons à la page ma­gni­fique dans « le Cô­té de Guer­mantes » de Proust, dans le­quel le nar­ra­teur, en vi­site chez son ami Saint-Loup, nous narre le pre­mier échange à dis­tance avec sa grand­mère et l’épreuve que re­pré­sente en­core – on est peu avant la guerre de 1914 – une telle pra­tique. Il faut prendre ren­dez-vous préa­la­ble­ment pour se rendre à la Poste, at­tendre en­suite que la com­mu­ni­ca­tion veuille bien pas­ser et, une fois qu’on l’a ob­te­nue, es­pé­rer qu’elle ne se­ra pas in­ter­rom­pue par les « de­moi­selles des té­lé­phones », ces « om­bra­geuses prê­tresses de l’In­si­vible » qui com­mutent les lignes, et sont ca­pables d’in­ter­rompre les confi­dences d’un de leurs so­nores « J’écoute ! »

En 1930, Coc­teau fait de l’ob­jet un ac­teur à part en­tière : « la Voix hu­maine » est une pièce qui re­pose sur le bou­le­ver­sant mo­no­logue à el­lipses d’une femme déses­pé­rée, par­lant dans un com­bi­né. Pour ce qui est de la co­mé­die, la po­li­tique se charge de rem­pla­cer le théâtre. En 1927, le gou­ver­ne­ment est ri­di­cu­li­sé par les Ca­me­lots du Roi, les jeunes mi­li­tants d’ex­trême droite qui ont réus­si à faire li­bé­rer de la San­té leur lea­der Léon Dau­det, en se conten­tant d’imi­ter au té­lé­phone la voix du mi­nistre de la Jus­tice.

Il est vrai que, contrai­re­ment à ce que l’on voit au Etats-Unis, ou en An­gle­terre et en Al­le­magne, fort bien équi­pés dès l’entre-deux-guerres, la France ac­cuse, sur le ter­rain des té­lé­com­mu­ni­ca­tions mo­dernes, un ar­chaïsme ver­ti­gi­neux. Il per­siste long­temps. L’au­to­ma­tique in­ter­ur­bain n’est mis en place entre Pa­ris et Lyon qu’au dé­but des an­nées 1950. On est dans le monde du « 22 à As­nières », sketch my­thique dans le­quel le mal­heu­reux Fer­nand Ray­naud est obli­gé de pas­ser par New York pour ap­pe­ler la ban­lieue de­puis Pa­ris parce que la pos­tière est in­fi­chue de lui pas­ser di­rec­te­ment la com­mu­ni­ca­tion. « Il y a deux ca­té­go­ries de Fran­çais, dit Au­diard dans les an­nées 1960, ceux qui at­tendent la to­na­li­té et ceux qui at­tendent le té­lé­phone. »

C’est bien le point. Pen­dant des dé­cen­nies, le té­lé­phone est un ob­jet rare, qu’on ne trouve que dans les postes ou dans les ca­fés, et fort peu chez les par­ti­cu­liers, qui s’en servent si peu que la moindre son­ne­rie les fait sur­sau­ter. Il faut at­tendre les an­nées 1970 pour qu’en­fin l’ou­til se dé­mo­cra­tise et de­vienne cet ob­jet que l’on a en tête, ce­lui qui son­nait tou­jours oc­cu­pé parce que les gens pas­saient leur temps des­sus. C’est ce monde qui dis­pa­raît, chas­sé par les SMS et les mes­sa­ge­ries ins­tan­ta­nées. Il au­ra donc du­ré tout au plus une qua­ran­taine d’an­nées, un peu plus que le Mi­ni­tel, beau­coup moins que le té­lé­gramme et les pi­geons voya­geurs.

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