“IL ÉTAIT TOUT LE CONTRAIRE DE CAS­TRO”

His­to­rienne et an­thro­po­logue, Eli­sa­beth Bur­gos di­ri­gea la Mai­son de l’Amé­rique la­tine à Pa­ris. Ex‑com­pagne de Ré­gis Debray, cette Vé­né­zué­lienne fut long­temps proche de Fi­del Cas­tro, avant de rompre avec le ré­gime

L'Obs - - En Couverture - Pro­pos re­cueillis par SERGE RAF­FY

Dans la fin du Che, il y a une forme de similitude avec la pas­sion du Ch­rist, le che­min de croix. Est-ce une ex­pli­ca­tion de la my­tho­lo­gie Guevara qui dure en­core au­jourd’hui ? Sans doute, mais le Che a bé­né­fi­cié d’un pyg­ma­lion de gé­nie : Fi­del Cas­tro. C’est lui qui a construit la lé­gende du Che en uti­li­sant la sym­bo­lique chré­tienne des douze apôtres de la ré­vo­lu­tion, pour ga­gner les consciences des Cu­bains, puis des La­ti­no-Amé­ri­cains. Le Che était donc per­çu comme un apôtre, un saint Paul en treillis, prêt à tous les sa­cri­fices, comme les pre­miers chré­tiens. Mais le mythe Guevara vient aus­si du fait qu’il est mort jeune, comme le Ch­rist, Jim Mor­ri­son, Eva Perón ou Car­los Gar­del. Tous sont par­tis avant de vieillir. Le Che est mort à 39 ans. Et puis il y a un fac­teur évident : il était très beau. Il avait un cha­risme in­tense. Y avait-il une ri­va­li­té, comme cer­tains his­to­riens le pré­tendent, entre Fi­del Cas­tro et lui ? Fran­che­ment, non. Er­nes­to Guevara n’était pas un homme de pou­voir, mais un idéo­logue, un doctrinaire. Tout le contraire de Cas­tro qui, lui, était un pur po­li­tique, un prag­ma­tique, s’adap­tant à toutes les si­tua­tions, avec un seul but : conser­ver le pou­voir. En re­vanche, il y avait une re­la­tion forte entre les deux hommes, liée à leur ren­contre du­rant l’exil mexi­cain de Cas­tro. Du­rant cette pé­riode, les deux hommes ont eu le temps d’échan­ger, de par­ler de leurs lec­tures res­pec­tives. Il y a eu un vrai lien in­tel­lec­tuel entre eux. Mais dès la prise du pou­voir par Cas­tro, tout a chan­gé. Pour­quoi ? Au fond, Guevara était un mi­li­taire, un sol­dat, mais pas un stra­tège. La ges­tion du pou­voir, la gou­ver­nance, l’en­nuyaient pro­fon­dé­ment. Il fut un mi­nistre peu convain­cant. Et Cas­tro le sa­vait. Alors il a uti­li­sé son au­ra in­ter­na­tio­nale avec l’ha­bi­le­té d’un met­teur en scène. Chez Cas­tro, la po­li­tique est une forme de théâtre. Quand la mort du Che a été of­fi­cielle, il a fait un dis­cours en­flam­mé, place de la Ré­vo­lu­tion, pour qua­si­ment ca­no­ni­ser son ca­ma­rade de lutte. C’est à ce mo­ment-là que les pos­ters, avec la pho­to de Kor­da, sont ap­pa­rus. Le Che était de­ve­nu un saint. A tel point que, trois ans plus tard, le 26 juillet 1970, dans un autre grand dis­cours à La Ha­vane, de­vant une foule fas­ci­née, Cas­tro avait bran­di un tro­phée mor­tuaire comme une re­lique : les mains du Che, ce­lui qui avait ac­cep­té tous les sa­cri­fices pour la ré­vo­lu­tion, jus­qu’à don­ner sa vie. Ces mains, com­ment les avait-il ré­cu­pé­rées ? C’est une his­toire un peu folle. A cette époque, je suis à La Paz [en Bo­li­vie, NDLR]. Je croise l’an­cien mi­nistre de l’In­té­rieur bo­li­vien, An­to­nio Ar­gue­das, qui avait su­per­vi­sé les opé­ra­tions pour cap­tu­rer le Che. Il était connu comme agent de la CIA. Il avait très peur des re­pré­sailles. Il m’an­nonce qu’il avait gar­dé dans une boîte spé­ciale, un genre de coffre, les mains du Che. Il vou­lait les res­ti­tuer à Cu­ba, pour se faire par­don­ner, sans doute. Ce qui fut fait. C’est un cer­tain Vic­tor Zan­nier qui a trans­por­té les mains jus­qu’à La Ha­vane, dans une va­lise di­plo­ma­tique, en pas­sant par un pays de l’Est. Pour­quoi les po­li­ciers bo­li­viens ont-ils cou­pé les mains du Che ? Pour les trans­por­ter jus­qu’à un com­mis­sa­riat où on pou­vait uti­li­ser le pro­cé­dé d’iden­ti­fi­ca­tion par l’encre. Au­jourd’hui, ce­la pa­raît ab­surde mais à l’époque, c’était très cou­rant de ne pas se dé­pla­cer avec les corps des en­ne­mis dans la jungle. C’était beau­coup moins fa­ti­gant de ne trans­por­ter que les mains. Que­reste-t-il­pour­vous,au­jourd’hui,deGue­va­ra? La cer­ti­tude que les doc­tri­naires, quels qu’ils soient, ne doivent ja­mais ac­cé­der au pou­voir. Au­jourd’hui, ses dis­ciples sont à la tête du Ve­ne­zue­la. Ils sont en train de dé­truire mon pays.

Che Guevara et Fi­del Cas­tro, dans les an­nées 1960.

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