Un ar­change en en­fer

JOUR­NAL DE GUERRE, PAR FRANZ STOCK, LES ÉDI­TIONS DU CERF, 434 P., 24 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - JÉ­RÔME GAR­CIN

Pen­dant trois ans, bran­dis­sant la croix, il pro­mit une autre vie aux condam­nés à mort. Au­mô­nier du Mont-Va­lé­rien, Franz Stock fut le prêtre des fu­sillés, l’ab­bé des sup­pli­ciés, le cu­ré de la cu­rée. L’Al­le­mand ré­con­for­ta les ré­sis­tants fran­çais, le ca­tho­lique pria avec les juifs, le théo­lo­gien pro­po­sa la com­mu­nion à des com­mu­nistes et le qua­dra­gé­naire confes­sa des hé­ros qui n’avaient pas 18 ans. Sou­vent il fut re­je­té, tou­jours il im­plo­ra Dieu de ve­nir en aide à ceux que les na­zis, ses com­pa­triotes, al­laient tuer. Afin d’exer­cer, pen­dant l’Oc­cu­pa­tion, son im­pos­sible mi­nis­tère, le père Stock, dont la sou­tane fut l’unique uni­forme, dut ap­prendre à ga­gner la confiance des vic­times sans perdre celle de leurs bour­reaux. A n’ex­pri­mer ni son ad­mi­ra­tion pour les mar­tyrs ni sa dé­tes­ta­tion des as­sas­sins. A gar­der la foi en en­fer. Et à res­ter de­bout de­vant le spec­tacle, chaque ma­tin re­com­men­cé, de ces hommes em­me­nés au po­teau comme des ani­maux à l’abat­toir – il en ac­com­pa­gna plu­sieurs mil­liers, par­mi les­quels le ca­pi­taine d’Es­tienne d’Orves, le dé­pu­té com­mu­niste Ga­briel Pé­ri, ou les vingt-deux membres de l’Af­fiche rouge me­nés par Mis­sak Ma­nou­chian. Le soir, dans son jour­nal, il no­tait le nombre et la na­ture des exé­cu­tions. La lec­ture en est presque in­sou­te­nable, tel­le­ment Franz Stock, crai­gnant que la Ges­ta­po ne le dé­couvre, se contente de te­nir la comp­ta­bi­li­té d’une hor­reur quo­ti­dienne. Ce « Jour­nal » pa­raît pour la pre­mière fois. Il est aug­men­té de deux autres in­édits : le ca­hier qu’il écri­vit à Cher­bourg, en 1944 et 1945, lors­qu’il fut pri­son­nier des Amé­ri­cains, où il avouait son sou­la­ge­ment d’être li­bé­ré du na­zisme, « avec sa sau­va­ge­rie et ses mâ­choires dé­vo­rantes » ; et le ré­cit, ré­di­gé en 1947, de « Sé­mi­naire der­rière les bar­be­lés », dont il eut la charge, où furent for­més, à Or­léans puis au Cou­dray, tous les théo­lo­giens al­le­mands qui avaient été faits pri­son­niers.

Epui­sé par son sa­cer­doce, le père Stock, qui vé­cut pour por­ter as­sis­tance et ne se pré­fé­ra ja­mais, est mort su­bi­te­ment en 1948, à l’hô­pi­tal Cochin, à 43 ans. Son corps fut in­hu­mé dans le ca­veau d’une église de Chartres, en terre de France. Il y a huit ans, le Va­ti­can a ou­vert son pro­cès en béa­ti­fi­ca­tion. Le gros livre qu’il laisse, pas­sion­nant pour les his­to­riens, aride pour les néo­phytes, ne donne pas tou­jours la me­sure de son in­croyable des­tin. Ce­lui d’un prêtre de Rhé­na­nie, qui ai­mait la France de Pas­cal, Clau­del, Cé­zanne et des côtes bre­tonnes. Ce­lui d’un au­mô­nier des pri­sons qui as­pi­rait à la ré­con­ci­lia­tion fran­co-al­le­mande. Ce­lui d’un ser­vi­teur de Dieu qui dut se sou­mettre au diable hit­lé­rien, mais ne ces­sa ja­mais de croire à la Pro­vi­dence.

Le père Franz Stock (au centre) au « sé­mi­naire des bar­be­lés », en 1945.

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