L’été des phi­lo­sophes (3/5) Aristote par Heinz Wis­mann

Son maître Pla­ton di­sait que les “Idées” étaient in­ac­ces­sibles. Mais Aristote n’était pas d’ac­cord. Pour lui, les mots per­mettent de nom­mer les choses. Et ils servent aus­si à or­ga­ni­ser la vie de la ci­té. Une pré­sen­ta­tion pas­sion­née par le phi­lo­logue Heinz

L'Obs - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par RÉ­MI NOYON

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ante dit de lui qu’il est le « maître de ceux qui savent ». Dis­ciple puis cri­tique de Pla­ton, fon­da­teur du Ly­cée, mais aus­si in­ven­teur de la lo­gique comme de la bo­ta­nique, ré­pé­ti­teur de l’em­pe­reur Alexandre le Grand, Aristote est une fi­gure cen­trale de la phi­lo­so­phie an­tique. Et pour­tant, ce­lui qu’on ap­pelle le Sta­gi­rite – sur­nom ti­ré de la ville de Ma­cé­doine qui l’a vu naître – reste mal connu. Trop sou­vent, on le ré­sume à quelques citations émous­sées. Com­bien de co­pies de bac com­mencent par « l’homme est un ani­mal po­li­tique »? D’une lec­ture dif­fi­cile, les trai­tés qui nous sont par­ve­nus ont été en­core obs­cur­cis au Moyen Age par des théo­lo­giens sou­cieux de les chris­tia­ni­ser. Plus tard, leurs des­cen­dants, les sco­las­tiques, se ré­vé­le­ront in­ca­pables d’ar­ti­cu­ler Aristote à l’émer­gence de la science mo­derne. Triste pa­ra­doxe pour un pen­seur qui s’in­té­res­sa, en son temps, à tous les do­maines de la connais­sance : l’éco­no­mie comme la rhé­to­rique, la bio­lo­gie comme la mé­ta­phy­sique, la bonne or­ga­ni­sa­tion de la ci­té comme la meilleure fa­çon de trai­ter ses amis. Le phi­lo­sophe Heinz Wis­mann nous guide à tra­vers cette oeuvre abon­dante, avec le rap­port au lan­gage pour fil di­rec­teur.

Que sait-on de la vie d’Aristote?

Aristote est né en 385 ou 384 av. J.-C. à Sta­gire, en Ma­cé­doine. Fils de mé­de­cin, il part faire ses études à Athènes et de­vient l’un des dis­ciples de Pla­ton à l’Aca­dé­mie où il suit son en­sei­gne­ment pen­dant près de vingt ans. Après la mort du maître, Aristote se rend à la cour du roi Phi­lippe II de Ma­cé­doine pour s’oc­cu­per de l’édu­ca­tion de son fils Alexandre. Lorsque ce der­nier monte sur le trône, Aristote re­tourne à Athènes et fonde le Ly­cée. Une bonne dé­cen­nie plus tard, il doit quit­ter la ci­té parce qu’il est ju­gé trop proche des Ma­cé­do­niens. Il meurt peu de temps après. Ces élé­ments sont tou­te­fois à prendre avec pré­cau­tion. Les bio­graphes de l’An­ti­qui­té ne s’in­té­ressent pas aux faits, mais au sens. Ils cherchent à re­cons­truire la co­hé­rence d’une exis­tence phi­lo­so­phique par le biais d’élé­ments sty­li­sés : le phi­lo­sophe à cô­té du lé­gis­la­teur, face à ses ad­mi­ra­teurs, au mo­ment de sa mort. De ce point de vue, il est in­té­res­sant de no­ter que l’école d’Aristote est dé­fi­nie par le per­ipa­tos, le « pé­ri­style » où Aristote et ses élèves phi­lo­so­phaient en dé­am­bu­lant. C’est à la fois une des­crip­tion bio­gra­phique et une image : la phi­lo­so­phie d’Aristote est une phi­lo­so­phie en de­ve­nir per­pé­tuel, les connais­sances sont sans cesse ré­éla­bo­rées à la fa­veur de l’ob­ser­va­tion du monde et d’une pra­tique dis­ci­pli­née du lan­gage. On ima­gine au contraire les élèves de Pla­ton, im­mo­biles, in­vi­tés à dé­cou­vrir avec les yeux de l’es­prit ce que Pla­ton ap­pe­lait les « Idées ».

On op­pose tra­di­tion­nel­le­ment Aristote à Pla­ton, comme dans « l’École d’Athènes » du peintre Ra­phaël : Pla­ton dé­signe le ciel et Aristote le sol. Comment Aristote prend-il

ses dis­tances avec son an­cien maître?

Pla­ton consi­dère que le lan­gage ne donne pas ac­cès à la vé­ri­té : la connais­sance passe par la ré­mi­nis­cence de ces fa­meuses Idées, contem­plées par l’âme dans l’au-de­là avant qu’elle ne s’in­carne de nou­veau dans un corps. De ce fait, nous ne pou­vons pas non plus nous fier au té­moi­gnage de nos sens. Il y a une sé­pa­ra­tion entre le monde sen­sible et le monde in­tel­li­gible. A l’in­verse de Pla­ton, les so­phistes sou­tiennent que c’est le lan­gage qui en­gendre les re­pré­sen­ta­tions te­nues pour vraies, mais celles-ci ne sont que pro­vi­soires puis­qu’elles re­posent sur des opi­nions (doxa). Aristote, confor­mé­ment à son ha­bi­tude qui consiste à cher­cher une voie mé­diane entre les ex­trêmes, entre Pla­ton et les so­phistes, va ré­ha­bi­li­ter le lan­gage, seul à même de faire ad­ve­nir la vé­ri­té. Le lan­gage (lo­gos), dont le pou­voir d’évo­ca­tion peut éga­rer, se confond avec la rai­son lorsque, dis­ci­pli­né, il par­vient à dire les choses telles qu’elles sont.

Comment Aristote s’y prend-il pour dis­ci­pli­ner le lan­gage?

Aristote est le pre­mier phi­lo­sophe à avoir éla­bo­ré une Lo­gique, qu’on ap­pelle cou­ram­ment « Or­ga­non », « ins­tru­ment » en grec. Conçue comme « ins­tru­ment du sa­voir », cette en­quête lo­gique doit per­mettre de trou­ver la bonne dé­fi­ni­tion de ce qui est. Toutes sortes de tech­niques sont exa­mi­nées dans ce but. La plus connue est le syl­lo­gisme, un rai­son­ne­ment en trois temps, com­po­sé d’une ma­jeure (un énon­cé gé­né­ral, comme « tous les hommes sont mor­tels »), d’une mi­neure (un énon­cé par­ti­cu­lier : « So­crate est un homme ») et d’une conclu­sion qui dé­coule de l’ap­pli­ca­tion de la ma­jeure à la

Né à Ber­lin en 1935, Heinz Wis­mann est phi­lo­logue et phi­lo­sophe. Fin connais­seur des pen­seurs grecs et des cultures fran­çaise et al­le­mande, il a di­ri­gé la col­lec­tion « Pas­sages » au Cerf. Di­rec­teur d’études à l’EHESS, il a pu­blié en 2012 « Pen­ser entre les langues » (Al­bin Mi­chel), qui mêle ses sou­ve­nirs per­son­nels à une mé­di­ta­tion sur la pen­sée eu­ro­péenne.

mi­neure (« donc So­crate est mor­tel »). Le sen­sible est ain­si sau­vé car il peut être pen­sé. Ce n’est pas pour rien qu’Aristote a écrit des ou­vrages zoo­lo­giques et des trai­tés bo­ta­niques. Il a été le pre­mier à trou­ver qu’il est phi­lo­so­phi­que­ment per­ti­nent de clas­ser les plantes et d’iden­ti­fier les es­pèces d’ani­maux.

Si Aristote a cher­ché à or­ga­ni­ser le lan­gage, les ou­vrages qui nous sont par­ve­nus res­tent pour­tant d’une ap­proche dif­fi­cile. On est bien loin du plai­sir de lec­ture que pro­curent les « Dia­logues » de Pla­ton…

Ce qui nous reste de Pla­ton, ce sont les écrits exo­té­riques, c’es­tà-dire en­sei­gnés pu­bli­que­ment, dans les­quels il cherche à convaincre les lec­teurs pro­fanes de l’uti­li­té de son en­sei­gne­ment, en mon­trant les in­nom­brables chausse-trapes que nous tend le lan­gage or­di­naire. Ain­si les « Dia­logues » peuvent être lus comme une pro­pé­deu­tique, une in­tro­duc­tion qui pré­pare à l’étude de la doc­trine éso­té­rique du maître, ré­ser­vée aux ini­tiés. Avec Aristote, c’est le contraire : nous ne pos­sé­dons que ses cours, à sa­voir son en­sei­gne­ment éso­té­rique, mais nous ne connais­sons pra­ti­que­ment pas ses écrits des­ti­nés à un pu­blic plus large. C’est pour ce­la qu’ils sont si dif­fi­ciles : ils s’adressent à ses élèves, qui sont des éru­dits, il re­prend avec eux les mêmes dé­mons­tra­tions, les mêmes ques­tions pour y ap­por­ter la plus grande précision. S’y ajoutent les aléas de la trans­mis­sion du cor­pus, qui a été mis en forme bien après sa mort. Le cas le plus connu est consti­tué par les ana­lyses ras­sem­blées sous le titre de « Mé­ta­phy­sique ». En grec, me­ta veut dire « après, au-de­là ». Ce titre a-t-il va­leur de clas­se­ment, si­gni­fie-t-il que la « Mé­ta­phy­sique » a été ran­gée dans la liste de ses oeuvres après l’ou­vrage consa­cré à la « Phy­sique » ? Ou bien Aristote vou­lait-il dé­si­gner, der­rière la phy­sique, une réa­li­té plus pro­fonde qui se­rait la mé­ta­phy­sique ? Nous ne le sau­rons ja­mais avec cer­ti­tude.

Cer­taines de ses for­mules sont tou­te­fois connues de tous. C’est le cas de « l’homme est un ani­mal po­li­tique ». Qu’en­ten­dait-il par là?

L’homme n’a ac­cès à ce qui est – que ce soit le monde ou lui-même – que s’il par­vient à dire l’iden­ti­té par­ti­cu­lière de chaque chose. Si l’homme est un ani­mal rationnel, lo­gique, c’est-à-dire un ani­mal qui parle, il ne parle ja­mais pour lui seul. Son sou­ci de vé­ri­té se me­sure à ce­lui des autres. Le lan­gage sup­pose un rap­port aux autres et donc une com­mu­nau­té. C’est es­sen­tiel­le­ment par la pa­role que l’être hu­main est un ani­mal po­li­tique.

Aristote fait l’éloge de la ci­té an­tique. Pour­quoi dé­fend-il cette forme po­li­tique au mo­ment même où elle se dé­lite, fra­gi­li­sée par Alexandre et son em­pire?

Pour Aristote, l’es­pace po­li­tique est dé­li­mi­té par la dis­tance cou­verte par la voix du hé­raut, l’of­fi­cier de la ci­té char­gé de faire les an­nonces pu­bliques. Ain­si, c’est la por­tée du lan­gage qui cir­cons­crit la ci­té. Ce concept de po­lis a été re­pris par Han­nah Arendt lors­qu’elle a ré­flé­chi sur la taille idéale d’une com­mu­nau­té po­li­tique per­met­tant d’ins­ti­tuer la li­ber­té. Elle est même al­lée jus­qu’à as­si­mi­ler ce mo­dèle à l’exis­tence des com­tés amé­ri­cains. Il est vrai que cette ques­tion se pose en­core au­jourd’hui : comment, dans un monde où les trans­mis­sions se font à longue dis­tance, dé­li­mite-t-on l’es­pace po­li­tique au sens où l’en­tend Aristote?

Pour Aristote, au-de­là de la vie en com­mun, la so­cié­té po­li­tique doit per­mettre « les ac­tions heu­reuses et ver­tueuses ».

L’éthique aris­to­té­li­cienne s’ins­crit dans une tra­di­tion qui re­monte à Ho­mère. Dans l’« Iliade », le terme ethos dé­si­gnait l’« étable », en tant que mé­ta­phore du re­tour à soi car le bé­tail part le ma­tin et re­vient le soir. La ques­tion qui s’y pro­file est la sui­vante : comment puis-je être ou re­de­ve­nir moi-même alors que je suis em­por­té par

les pas­sions, que je ne me re­con­nais plus moi-même? Les stra­té­gies éthiques sont cen­sées sta­bi­li­ser l’iden­ti­té des êtres. No­tons que sta­bu­lum, en la­tin, c’est en­core l’« étable ». No­tons éga­le­ment que le bé­tail « ha­bite » dans cette étable. Or la sta­bi­li­sa­tion se fait aus­si grâce aux ha­bi­tudes. L’ha­bi­tude de plu­sieurs, c’est la cou­tume; l’ha­bi­tude in­di­vi­duelle, le ca­rac­tère. On re­trouve ici le rôle de la po­li­tique, qui doit fa­vo­ri­ser les bonnes cou­tumes, les bonnes ha­bi­tudes… Cette sta­bi­li­sa­tion est donc pen­sée sur le mode du mou­ve­ment cir­cu­laire, qui a la par­ti­cu­la­ri­té d’ar­ti­cu­ler chaque écart avec le re­tour au point de dé­part. Il y a d’ailleurs un lien étroit entre cette concep­tion de l’éthique et l’idée que les Grecs se fai­saient de la phy­sique : toutes les deux sont cir­cu­laires. Dans la Grèce ar­chaïque (du viiie au ve siècle av. J.-C.), cette cor­res­pon­dance se fait de fa­çon très pra­tique : la contem­pla­tion du ciel doit per­mettre ce re­tour à soi, gui­dé en quelque sorte par le mou­ve­ment des astres. Chez Aristote, le mou­ve­ment du ciel se confond avec le mode d’exis­tence des êtres di­vins. La cir­cu­la­ri­té est par­faite dans le monde su­pra­lu­naire, elle est ac­ci­den­tée dans le monde sub­lu­naire, dans notre monde. C’est pour ce­la que la po­li­tique est ver­tueuse lors­qu’elle fa­vo­rise le re­tour à soi, non seule­ment des in­di­vi­dus, mais aus­si des groupes.

Pour­quoi Aristote donne-t-il un rôle si cen­tral à la rhé­to­rique dans la vie po­li­tique?

Pour lui, le po­li­tique pro­pose un dis­cours qui semble être nou­veau, mais qui se nour­rit d’opi­nions dé­jà exis­tantes et lar­ge­ment par­ta­gées, la doxa. Le dis­cours sur­prend, fas­cine, capte l’at­ten­tion, mais quand on y re­garde de plus près, c’est une fa­çon de per­sua­der les hommes qu’ils ont rai­son de pen­ser… ce qu’ils pensent de­puis long­temps! L’as­sen­ti­ment de l’au­di­toire tra­duit le plai­sir de dé­cou­vrir ce qu’il sait dé­jà. L’ef­fet de sé­duc­tion ré­sulte ici d’une éco­no­mie d’ef­fort, à la dif­fé­rence du dis­cours poé­tique, où les mé­ta­phores servent à ex­plo­rer des uni­vers de si­gni­fi­ca­tions jusque-là in­con­nus. Il peut tou­te­fois y avoir un bon usage de la rhé­to­rique, lors­qu’elle est uti­li­sée en ap­pui d’une po­li­tique ver­tueuse. Là en­core, Aristote em­prunte une voie mé­diane entre les so­phistes et Pla­ton.

A-t-il es­sayé d’en convaincre le fu­tur em­pe­reur Alexandre?

Pla­ton a pen­sé que la phi­lo­so­phie pou­vait chan­ger la po­li­tique, mais il a vite tour­né le dos à cette hy­po­thèse, après son sé­jour au­près du ty­ran De­nys de Sy­ra­cuse. Aristote, qui a été le pré­cep­teur d’Alexandre, ne dé­taille pas une ré­pu­blique par­faite, qui n’existe que comme Idée dans le ciel. Plu­tôt que d’évo­quer de grandes en­ti­tés spé­cu­la­tives, il dé­crit dans le dé­tail les consti­tu­tions des dif­fé­rentes ci­tés pour es­sayer de dé­ter­mi­ner un juste che­min po­li­tique.

Aristote classe les ré­gimes po­li­tiques en fonc­tion du nombre de per­sonnes qui dé­tiennent le pou­voir. La mo­nar­chie, c’est une per­sonne, l’aris­to­cra­tie un groupe de per­sonnes, et la po­li­teia, que l’on tra­duit par­fois par « ré­pu­blique », l’en­semble du peuple. Il met en garde contre leur dé­pé­ris­se­ment lorsque le pou­voir ne se pré­oc­cupe que de son propre in­té­rêt. Mais quel ré­gime pri­vi­lé­gie-t-il?

On ne trouve au­cune dé­cla­ra­tion uni­voque. On peut en dé­duire qu’Aristote ac­cepte toute Cons­ti­tu­tion dans la­quelle le tra­vail de cla­ri­fi­ca­tion, qui est le but de la phi­lo­so­phie, est sus­cep­tible d’être me­né à bien. Ce peut être une aris­to­cra­tie, une mo­nar­chie ou une ré­pu­blique. Son sou­ci est avant tout de sta­bi­li­ser le rap­port au réel grâce à la connais­sance, qui dé­pend de l’usage adé­quat du lan­gage.

Comment ex­pli­quer la place cen­trale oc­cu­pée par Aristote tout au long du Moyen Age?

Les rai­sons en sont mul­tiples. Ce qu’on peut dire, en al­lant vite, c’est que la lo­gique aris­to­té­li­cienne a été mise à contri­bu­tion par les grands mo­no­théismes pour for­ma­li­ser l’étude et l’in­ter­pré­ta­tion des textes re­li­gieux – l’exé­gèse. La mé­thode aris­to­té­li­cienne fut en­suite ap­pli­quée aux autres sources du sa­voir. Celles-ci étant en grande par­tie consti­tuées par les tra­duc­tions des trai­tés dus au même au­teur, la dis­cus­sion s’est peu à peu fo­ca­li­sée sur l’au­toin­ter­pré­ta­tion des écrits d’Aristote! Cette conver­gence de la mé­thode et du conte­nu fonde du­ra­ble­ment l’en­sei­gne­ment dis­pen­sé par les re­li­gieux aux Moyen Age. La sco­las­tique est tou­te­fois tra­ver­sée par le conflit qui op­pose la théo­lo­gie et la phi­lo­so­phie. Pour Aristote, l’être dans sa to­ta­li­té est in­en­gen­dré et im­ma­nent au monde, tan­dis que les théo­lo­giens dis­tinguent l’être trans­cen­dant, le créa­teur, de l’être im­ma­nent, la créa­tion. C’est le dogme chris­to­lo­gique qui per­met­tra de sor­tir de ce di­lemme. En dé­cré­tant que le Fils est de même sub­stance (ho­moou­sios) que le Père, c’est-à-dire Dieu, et non de sub­stance sem­blable (ho­moiou­sios), c’est-à-dire homme par­fait, la ma­jo­ri­té des évêques réunis en 325 au concile de Ni­cée a ren­du pos­sible cette syn­thèse de l’im­ma­nence et de la trans­cen­dance. Entre ho­moou­sios et ho­moiou­sios, il n’y a qu’un « i » (io­ta en grec) de dif­fé­rence, et on en­tend en­core un écho de cette que­relle dans l’ex­pres­sion « ne pas bou­ger d’un io­ta ». Dans les siècles qui sui­vront, l’aris­to­té­lisme, sub­ti­le­ment adap­té, va ex­plo­rer cette lo­gique pa­ra­doxale, sous la plume, entre autres, de Tho­mas d’Aquin.

L’un des trai­tés d’Aristote com­mence par la phrase « tout homme aime na­tu­rel­le­ment sa­voir ». Pour­tant l’aris­to­té­lisme a sou­vent été pré­sen­té comme une pen­sée fi­gée, qui au­rait em­pê­ché l’émer­gence de la science mo­derne. Comment est-ce pos­sible?

En s’ap­puyant sur Aristote, les sco­las­tiques du Moyen Age ont dé­com­po­sé le lan­gage en une lo­gique for­melle de plus en plus pous­sée. Si bien que le lan­gage, qui était sup­po­sé être le lieu où la vé­ri­té ap­pa­raît, est de­ve­nu l’es­pace où gran­dit la frus­tra­tion. Quand on lit les sco­las­tiques, on est sai­si par cette exagération du prin­cipe de dis­tinc­tion. Dante se plaint même de ce que le la­tin, sur­char­gé de concep­tua­li­sa­tion, ne puisse plus ser­vir à la poé­sie. La science mo­derne naît à la fa­veur de l’ir­rup­tion d’une forme de pla­to­nisme dans la pen­sée sco­las­tique, mar­quée par la pri­mau­té épis­té­mo­lo­gique ac­cor­dée au lan­gage. Ain­si se­lon Des­cartes, la vé­ri­té est à re­cher­cher du cô­té des « idées claires et dis­tinctes », que cerne le re­gard du géo­mètre. Car c’est la géo­mé­trie qui opère la jonc­tion des re­pré­sen­ta­tions sen­sibles et des idées in­tel­li­gibles. Pour illus­trer ce chan­ge­ment de pa­ra­digme, Ber­tolt Brecht a mis en scène, dans la pièce « la Vie de Ga­li­lée », l’in­vi­ta­tion adres­sée par le scien­ti­fique au roi de Naples à se ser­vir d’une lu­nette pour tran­cher la ques­tion contro­ver­sée de l’exis­tence des lunes de Ju­pi­ter. Flan­qué de deux vieux pré­cep­teurs sco­las­tiques, ab­so­lu­ment hos­tiles aux nou­velles dé­cou­vertes as­tro­no­miques et qui ré­pètent in­las­sa­ble­ment « Aristote a dit », le jeune roi fi­nit par pré­fé­rer ce qu’il peut voir à ce qu’on lui fait en­tendre. Cette ca­ri­ca­ture ter­rible, Aristote ne s’en dé­bar­ras­se­ra qu’au dé­but du xixe, quand He­gel re­pren­dra à son compte l’idée ini­tiale du Sta­gi­rite se­lon la­quelle « l’être se dit de plu­sieurs ma­nières (se­lon une plu­ra­li­té de sens) ».

“LE DIS­COURS PO­LI­TIQUE EST UNE FA­ÇON DE PER­SUA­DER LES HOMMES QU’ILS ONT RAI­SON DE PEN­SER… CE QU’ILS PENSENT DE­PUIS LONG­TEMPS !”

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