Lit­té­ra­ture La der­nière fo­lie de McE­wan

A 69 ans, l’au­teur d’“EXPIATION” est sur tous les fronts : son ro­man SHAKESPEARIEN est un gros suc­cès et plu­sieurs de ses livres sont en cours d’adap­ta­tion au CI­NÉ­MA. En­tre­tien avec un écri­vain heu­reux

L'Obs - - Sommaire - Par DI­DIER JA­COB

DANS UNE COQUE DE NOIX, par IAN McE­WAN, tra­duit de l’an­glais par France Ca­mus-Pi­chon, Gal­li­mard, 224 p., 20 eu­ros. Du même au­teur en Fo­lio, L’IN­TÉ­RÊT DE L’EN­FANT, 240 p., 7,20 eu­ros.

« Me voi­ci donc, la tête en bas dans une femme. » Dès la pre­mière phrase de son nou­veau ro­man, qui fait fu­reur en li­brai­rie, Ian McE­wan an­nonce la cou­leur. C’est bleu pour les gar­çons. Le nar­ra­teur n’est, en ef­fet, pas un hé­ros comme les autres. Il flotte dans le ventre de sa mère. Quand celle-ci boit plus que de rai­son, il goûte à cette ivresse en connais­seur, presque en tech­ni­cien : « Nous par­ta­geons un verre, peut-être une bou­teille, de sau­vi­gnon blanc de Marl­bo­rough. Pas mon pre­mier choix. Du même cé­page, mais avec un goût moins her­ba­cé, j’au­rais pris un san­cerre, de pré­fé­rence du vi­gnoble de Cha­vi­gnol. » D’où le bé­bé tire-t-il cette connais­sance sub­tile des plai­sirs de la vie ? C’est en écou­tant la ra­dio, à tra­vers la mem­brane pla­cen­taire. Tru­dy, sa mère, ne ju­rant que par les pod­casts, il a fi­ni par se faire une opi­nion sur le cours des choses. Sur la vie comme elle vient.

« L’idée du livre est ar­ri­vée avec la pre­mière phrase, ex­plique McE­wan. Je par­ti­ci­pais à un cycle de confé­rences sur l’in­ven­tion du moi dans la lit­té­ra­ture. C’était d’un tel en­nui que je lais­sais mon es­prit va­ga­bon­der et, sans crier gare, cette phrase s’est pré­sen­tée. J’ai tout de suite su qu’il y au­rait une ten­ta­tive d’as­sas­si­nat au coeur du ro­man mais ce qui

BIO

Né en 1948, IAN McE­WAN est le fils d’un of­fi­cier écos­sais. Il a pas­sé une par­tie de son en­fance à Sin­ga­pour, en Li­bye et en Al­le­magne. Il est l’au­teur d’une quin­zaine de livres et de plu­sieurs scé­na­rios. Lau­réat de nom­breux prix, dont le Fe­mi­na étran­ger pour « l’En­fant vo­lé », il a été éga­le­ment pro­duc­teur exé­cu­tif du film de Joe Wright, ti­ré de son ro­man « Expiation ». m’in­té­res­sait, c’était moins l’acte que le com­plot lui-même, que le hé­ros ne pour­rait na­tu­rel­le­ment dé­jouer, étant coin­cé dans le ventre de sa mère. » Ré­su­mons la si­tua­tion : Claude est un connard vul­gaire, le beau­frère et l’amant de Tru­dy. Poète de son état, John, le ma­ri, n’a ja­mais réus­si à per­cer. Non seule­ment Claude et Tru­dy pro­jettent de vivre en­semble, mais ils en­vi­sagent d’em­poi­son­ner John, ce qui leur per­met­trait de vendre le jo­li pa­villon du couple et d’em­po­cher l’hé­ri­tage. Pour com­pli­qué qu’il soit, le bé­bé ne tarde pas à sai­sir leur pro­jet d’as­sas­si­nat : « Ma mère a pré­fé­ré le frère de mon père, elle a trom­pé son ma­ri, gâ­ché la vie de son fils. Mon oncle a vo­lé la femme de son frère, tra­hi le père de son ne­veu, gros­siè­re­ment in­sul­té le fils de sa belle-soeur. » In­croyable ce que les mômes ar­rivent à pi­ger de nos jours. C’est en tout cas du Sha­kes­peare. Ham­let, ver­sion in ute­ro.

Pour­quoi cette ré­fé­rence au dra­ma­turge an­glais ? « Sha­kes­peare est un tel mo­nu­ment. Il a été étu­dié sous toutes les cou­tures. Il four­nit au pu­blic, chaque an­née, des mil­liers de cli­chés. Il per­met l’em­ploi de mil­liers d’uni­ver­si­taires qui vont pas­ser leur vie en­tière à l’étu­dier. Il a don­né au monde des no­tions qui gou­vernent tous les jours les con­duites les plus or­di­naires. Comment par­ler de Sha­kes­peare d’une ma­nière nou­velle ? Et sous quel angle ? C’est ce qui m’in­té­res­sait. J’ai uti­li­sé beau­coup de phrases de Sha­kes­peare, dans le livre, j’ai adop­té des rythmes si­mi­laires. Mais on peut aus­si lire le livre sans pen­ser à lui. Des lec­teurs m’ont dit qu’ils avaient dé­vo­ré le bou­quin comme un thril­ler, en deux heures. »

Ian McE­wan, 69 ans, ra­conte donc comment Tru­dy et Claude pré­parent leur mau­vais coup, du point de vue d’un bé­bé à moins d’un mois avant l’ex­pul­sion. Ce­lui-ci écoute, sur­veille, sup­pute, ana­lyse. Il est aux aguets sur­tout dans la scène, ma­gis­trale, où les amants dé­mo­niaques tentent de faire boire un smoo­thie à John, bois­son conte­nant en réa­li­té de l’an­ti­gel pur. Ava­le­ra, ava­le­ra pas ? On se croi­rait dans un film de

Hit­ch­cock, « Fe­nêtre sur cour » ver­sion layette. De­puis sa fe­nêtre, James Ste­wart, cloué sur sa chaise rou­lante, ne pou­vait em­pê­cher un meurtre dans l’ap­par­te­ment d’en face qu’il sur­veillait à la ju­melle. Le bé­bé, dans le ventre de sa mère, est lui aus­si ré­duit à l’im­puis­sance. Vou­drait-il crier à son père de s’en­fuir en cou­rant que ce­lui-ci ne pour­rait l’en­tendre. C’est tout juste s’il peut don­ner de pe­tits coups de pied dans le ventre de Tru­dy, pour ma­ni­fes­ter sa ré­pro­ba­tion, coups de pied qui ne chan­ge­ront d’ailleurs pas le cours des évé­ne­ments. Prouesse nar­ra­tive ? Sans doute, même si McE­wan n’en est pas, sur ce cha­pitre, à son coup d’es­sai : dans une nou­velle de « Sous les draps », il avait dé­jà uti­li­sé les ser­vices d’un nar­ra­teur im­pro­bable – un singe amou­reux d’une ro­man­cière en train d’écrire son se­cond livre.

McE­wan, c’est l’al­pi­niste qui rêve tou­jours d’ajou­ter à son ta­bleau de chasse un nou­veau som­met in­ac­ces­sible. Il a tout ten­té, tout in­ven­té, il a joué de tous les genres, de la farce éco­lo­gique (« So­laire ») au ro­man his­to­rique (l’in­com­pa­rable « Expiation »). Il s’est mon­tré aus­si im­pa­rable dans le court ré­cit amou­reux (« Sur la plage de Che­sil », un clas­sique en cours d’adap­ta­tion au ci­né­ma avec Saoirse Ronan et Emi­ly Wat­son) que dans une fic­tion scien­ti­fique consa­crée à la neu­ro­chi­rur­gie (« Sa­me­di »). Ja­mais pris en dé­faut, il règne sur le ro­man an­glo-saxon, flot­tant à cent cou­dées au-des­sus, ob­ser­vant ses col­lègues d’un air pa­ter­nel, un brin fa­ti­gué. D’où la re­cherche d’un nou­veau chal­lenge, le ro­man pré­na­tal ? « Quand j’ai com­men­cé à ré­flé­chir à ce livre, ex­plique McE­wan, je me suis dit : “C’est amu­sant mais comment je vais m’en sor­tir ?” D’abord, il fal­lait que mon nar­ra­teur bé­né­fi­cie d’une for­ma­tion ac­cé­lé­rée. J’ai fait écou­ter à sa mère des pod­casts sur tous les su­jets pos­sibles afin qu’il puisse dis­po­ser des in­for­ma­tions né­ces­saires pour com­prendre ce qui se tra­mait. L’avan­tage de faire par­ler un foe­tus, c’est que je pou­vais mon­trer les choses de ma­nière in­édite, de son point de vue. Comme quand Claude et Tru­dy font l’amour. Sans par­ler du choix des vins et ain­si de suite. »

“FREUD EST UN GRAND POÈTE”

McE­wan confie avoir été très pas­sion­né par Freud quand il avait 20 ans. « Cet in­té­rêt s’est éva­noui en très peu de temps. Il a été rem­pla­cé par cette fas­ci­na­tion qui a tou­jours été la mienne pour la science. Freud est un grand poète. Les neu­ros­ciences lui donnent peu­têtre au­jourd’hui un peu de cré­di­bi­li­té. Ses théo­ries ont, pour moi, une sorte de beau­té, mais la beau­té et la vé­ri­té ne sont pas tou­jours cou­sines. Non, je ne pense pas qu’il y ait l’ombre du dé­but d’une preuve dans ce qu’il avance. Et, si j’en crois ma propre ex­pé­rience, je n’ai pas le sou­ve­nir que mon fils ait vou­lu me tuer ni cou­cher avec sa mère. Mon foe­tus est un en­fant des Lu­mières. C’est un en­fant de Vol­taire, pas de La­can. »

On est très loin, en tout cas, du sur­nom qui a long­temps col­lé à l’au­teur, lors­qu’au dé­but de sa car­rière il mon­trait un pen­chant pour le go­thique social, « Ian Ma­cabre ». Très loin aus­si du réa­lisme dans le­quel il a long­temps ex­cel­lé, un genre où il s’est d’ailleurs illus­tré dans son pré­cé­dent ro­man, « l’In­té­rêt de l’en­fant », consa­cré à une juge au bord de la crise de nerfs. Pour une fois qu’il ne passe pas des mois à ef­fec­tuer de mi­nu­tieuses re­cherches pour les be­soins d’un livre ! Comme lors­qu’il avait consa­cré deux ans avant de se lan­cer dans l’écri­ture de « Sa­me­di », col­lant jour et nuit aux basques d’un neu­ro­chi­rur­gien. En réa­li­té, McE­wan n’a même ja­mais été aus­si guille­ret. Li­sez la joie du nar­ra­teur, à la fin du livre, une fois pas­sé l’ac­cou­che­ment : « Mon conseil aux nou­veau-nés : ne pleu­rez pas, re­gar­dez au­tour de vous, goû­tez l’air. Je suis à Londres. L’air a bon goût. » Le drame des écri­vains : trem­per leur plume dans leur mal-être pen­dant soixante-dix ans, être heu­reux pour le peu de temps qui reste. Sa­vez-vous que McE­wan écrit même des scé­na­rios ? « C’est une oc­cu­pa­tion, dit-il, qui me per­met de re­trou­ver ma res­pi­ra­tion entre deux ro­mans. » Comme de faire une pro­me­nade en pé­da­lo.

L’un des té­nors du re­nou­veau de la fic­tion bri­tan­nique dans les an­nées 1970, avec Sal­man Ru­sh­die et Mar­tin Amis, il est le seul à être en­core do­mi­ci­lié en An­gle­terre, quand les deux autres se sont ins­tal­lés à New York. McE­wan n’a sans doute pas es­suyé, comme Amis, le feu des ta­bloïds, qui se sont tou­jours dé­chaî­nés contre ce der­nier, très sar­cas­tique à l’en­droit de ses com­pa­triotes.

“SANS LES LEC­TRICES, LA LIT­TÉ­RA­TURE SE­RAIT MORTE”

Mais il s’est tout de même vu re­pro­cher de re­pré­sen­ter la caste in­tel­lec­tuelle do­mi­nante, éven­tuel­le­ment mé­pri­sante, pa­triar­cale et blanche. Mi­so­gyne ? Sauf que, ja­mais là où on l’at­tend, McE­wan ne ta­rit pas d’éloges sur le lec­to­rat fé­mi­nin, sans le­quel « la lit­té­ra­ture se­rait morte ». Il se sou­vient avoir ten­té de don­ner à des pas­sants, dans un parc, des livres dont il ne vou­lait plus. Les femmes les ac­cep­taient avec en­thou­siasme quand les hommes, pas­sant leur che­min, ne lui en ont pas pris un seul.

McE­wan n’a connu qu’une seule fois, avec « Expiation », un im­mense suc­cès de li­brai­rie. La faute à cet éli­tisme qu’on lui re­proche par­fois ? Ra­re­ment, du moins, au­ra-t-il au­tant cri­ti­qué ses com­pa­triotes, de­puis que l’af­faire du Brexit l’a fait ré­agir avec des ac­cents sha­kes­pea­riens : « C’est un acte d’une im­mense fo­lie, un non-sens his­to­rique, une usur­pa­tion cy­nique où l’idéo­lo­gie et l’op­por­tu­nisme ont mar­ché la main dans la main. Quand on songe à ce vote qui n’a dé­ga­gé qu’une très fra­gile ma­jo­ri­té ! Ils ont kid­nap­pé les élec­teurs, et le Par­le­ment s’est désho­no­ré. » Peu pro­bable que le ro­man­cier, bou­dant cette An­gle­terre an­ti-eu­ro­péenne qu’il exècre, s’exile en Amé­rique, mais il pour­rait, comme Vol­taire, choi­sir de culti­ver son jar­din. Les écri­vains doivent-ils ar­rê­ter un jour d’écrire, comme les ten­nis­men ou les man­ne­quins ? Sans doute se­rait-il en­clin à ré­pondre par l’af­fir­ma­tive, ne sup­por­tant la mé­dio­cri­té dans au­cun do­maine, et crai­gnant de fai­blir lui aus­si, l’âge ve­nant. Mais, tan­dis qu’il fait mine de s’in­té­res­ser à cette ques­tion dont on voit bien qu’elle l’en­nuie à mou­rir, une phrase n’est-elle pas en train de tra­ver­ser son es­prit, une de ces for­mules ma­giques qui pour­raient ser­vir de point de dé­part à un nou­veau livre – au plus dingue de tous, peut-être ?

« Expiation » a ins­pi­ré « Re­viens-moi », de Joe Wright, avec James McA­voy et Kei­ra Knight­ley.

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