Moyen-Orient Ab­bas, l’in­vi­sible

La ré­cente mon­tée de ten­sions sur l’es­pla­nade des Mos­quées a dé­mon­tré que le pré­sident de l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne, pris en te­nailles entre Is­raël et le Ha­mas, ne pèse pas ou peu sur la scène di­plo­ma­tique

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Qui a vu Mah­moud Ab­bas ? A Ra­mal­lah, ca­pi­tale de fac­to de l’em­bryon d’Etat pa­les­ti­nien, les murs cé­lèbrent le sou­ve­nir de la lutte ar­mée et des hé­ros com­ba­tifs. Yas­ser Ara­fat y est om­ni­pré­sent, évi­dem­ment, treize ans après sa mort. L’Ira­kien Sad­dam Hus­sein a droit à une stèle ru­ti­lante le re­pré­sen­tant fu­sil à la main. Mar­wan Bar­ghou­ti, une fi­gure de la Se­conde In­ti­fa­da qui purge cinq condam­na­tions à per­pé­tui­té dans une pri­son is­raé­lienne, s’af­fiche sur une fresque géante le long de l’af­freux check­point de Qa­lan­dia, au sud de la ville. De por­traits de Mah­moud Ab­bas, en re­vanche, point : ses conci­toyens ne semblent pas pres­sés d’ac­cor­der une place dans la my­tho­lo­gie lo­cale au pré­sident de l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne. A 82 ans, cet homme d’ap­pa­reil au verbe aus­tère et à la san­té dé­cli­nante – fra­gile du coeur, il a été hos­pi­ta­li­sé deux fois au cours des der­niers jours – n’a certes ja­mais pré­ten­du être un lea­der cha­ris­ma­tique. Mais après douze an­nées au pou­voir, cette in­vi­si­bi­li­té est sans doute d’abord le symp­tôme de son in­ca­pa­ci­té ré­cur­rente à in­car­ner les as­pi­ra­tions pa­les­ti­niennes.

Son rôle dans la crise de l’es­pla­nade des Mos­quées, à Jé­ru­sa­lem, en a été l’illus­tra­tion la plus ré­cente. Du­rant les deux se­maines qu’a du­ré le bras de fer entre les au­to­ri­tés de l’Etat hé­breu et les ma­ni­fes­tants mu­sul­mans qui exi­geaient de pou­voir conser­ver le libre ac­cès au Ha­ram al-Cha­rif, le « noble sanc­tuaire », ce­lui que l’on sur­nomme éga­le­ment Abou Ma­zen est en ef­fet res­té in­au­dible. Le 14 juillet der­nier, lorsque deux po­li­ciers is­raé­liens sont tués de­vant l’une des en­trées du lieu saint et que le Pre­mier mi­nistre Be­nya­min Ne­ta­nya­hou donne son ac­cord à l’ins­tal­la­tion de por­tiques de sé­cu­ri­té des­ti­nés à fil­trer les fi­dèles, le pré­sident pa­les­ti­nien s’ap­prête, comme sou­vent, à par­tir en dé­pla­ce­ment à l’étran­ger ; en Chine cette fois. Tar­dant à sai­sir l’am­pleur de la co­lère pro­vo­quée par ce que la rue pa­les­ti­nienne consi­dère comme une re­mise en cause du sta­tu quo en vi­gueur de­puis 1967, il ne re­gagne Ra­mal­lah que cinq jours plus tard. Trop tard pour prendre la tête de la ré­volte. Le Wa­qf, l’or­ga­nisme qui gère la mos­quée Al-Aq­sa et son pé­ri­mètre, ain­si que les chei­khs des quar­tiers arabes de Jé­ru­sa­lem-Est ont im­po­sé à leurs ouailles un mot d’ordre res­pec­té à la lettre : pas de prière sur l’es­pla­nade tant que les por­tiques de la dis­corde n’au­ront pas été re­ti­rés. Quant au roi Ab­dal­lah de Jor­da­nie, pro­tec­teur des lieux saints mu­sul­mans, et Be­nya­min Ne­ta­nya­hou, ils ne fe­ront même pas sem­blant de lui de­man­der son avis, sai­sis­sant l’oc­ca­sion d’un in­ci­dent an­nexe – l’im­pli­ca­tion d’un di­plo­mate is­raé­lien en poste à Am­man dans la mort de deux Jor­da­niens – pour né­go­cier entre eux une sor­tie de crise.

Fu­rieux d’avoir ain­si été dou­ble­ment mis sur la touche, Mah­moud Ab­bas choi­sit alors de s’iso­ler dans la Mou­qa­ta, sa ré­si-

dence of­fi­cielle, re­fu­sant même de re­ce­voir Ja­son Green­blatt, l’en­voyé spé­cial de la Mai­son-Blanche.

Bien dé­ci­dé à re­prendre la main sur son opi­nion pu­blique et à contraindre les Is­raé­liens à le consi­dé­rer, le pré­sident pa­les­ti­nien avait pour­tant abat­tu sa carte maî­tresse, an­non­çant le gel de la co­or­di­na­tion sé­cu­ri­taire avec l’Etat hé­breu. Une me­nace of­fi­ciel­le­ment en­trée en vi­gueur le 23 juillet, qui touche à un point cen­tral de la re­la­tion entre les deux camps : la col­la­bo­ra­tion, bien réelle, entre leurs ser­vices de ren­sei­gne­ment est en ef­fet le der­nier ves­tige des ac­cords d’Os­lo en 1993. La quin­zaine de for­ma­tions pa­ra­mi­li­taires is­sues de l’OLP y ont certes ga­gné un contrôle to­tal des zones au­to­nomes pa­les­ti­niennes, mais pro­voquent en pa­ral­lèle l’exas­pé­ra­tion de la po­pu­la­tion qui les ac­cuse de faire le sale bou­lot des Is­raé­liens. « L’an­nonce du pré­sident a été ac­cueilli avec un très grand sou­la­ge­ment par nos mi­li­tants », sa­lue un membre du Fa­tah, res­pon­sable de l’une des in­nom­brables branches du par­ti de Mah­moud Ab­bas, qui contrôle tous les le­viers du pou­voir en Cis­jor­da­nie. Mais ce même cadre, en­tré en po­li­tique après la pé­riode san­glante du dé­but des an­nées 2000, ne se fait au­cune illu­sion sur la réa­li­té du coup de se­monce pré­si­den­tiel : « En réa­li­té, tout conti­nue comme avant car nous sommes to­ta­le­ment dé­pen­dants de la co­or­di­na­tion avec les Is­raé­liens. Si Ab­bas met­tait sa me­nace à exé­cu­tion, tout s’écrou­le­rait pour l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne. » A com­men­cer par les 120 mil­lions de dol­lars de taxes que re­verse le mi­nis­tère des Fi­nances is­raé­lien et qui couvre les deux tiers du bud­get de l’ad­mi­nis­tra­tion bour­sou­flée de Ra­mal­lah.

Alors que la co­lère gran­dis­sait en Cis­jor­da­nie, Mah­moud Ab­bas est al­lé en­core plus loin, me­na­çant, si l’ac­cès à la mos­quée de Jé­ru­sa­lem n’était pas ré­ta­bli, de faire ap­pel au Tan­zim, le mou­ve­ment de jeu­nesse du Fa­tah, fer de lance de la Se­conde In­ti­fa­da, pour or­ga­ni­ser un « jour de co­lère » po­ten­tiel­le­ment ex­plo­sif. Une pre­mière pour ce­lui qui, dès son élec­tion à la tête de l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne en 2005, avait pris le contre-pied de son pré­dé­ces­seur, Yas­ser Ara­fat, en im­po­sant la fin de la lutte ar­mée au pro­fit de né­go­cia­tions de paix qua­li­fiées de « sa­crées ».

Ce choix stra­té­gique lui a va­lu le sou­tien de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale. Mais le raïs a en réa­li­té tou­jours pa­ru hé­si­ter, ré­pri­mant d’une main les or­ga­ni­sa­tions clan­des­tines, et flat­tant, de l’autre, les ten­dances les plus bel­li­queuses de la so­cié­té pa­les­ti­nienne. Illus­tra­tion de cette am­bi­guï­té, le domicile de la fa­mille Al-Abed à Kou­bar, dans les fau­bourgs de Ra­mal­lah, était ces der­niers jours très fré­quen­té, y com­pris par les of­fi­ciels de l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne. Pré­cé­dant « l’Obs » de quelques ins­tants, Mme Lei­la Gha­nan, gou­ver­neur de Ra­mal­lah, a ain­si pro­mis le sou­tien de son ad­mi­nis­tra­tion. Le 21 juillet der­nier, Omar al-Abed, l’un des fils, s’est in­tro­duit dans la co­lo­nie voi­sine de Ha­la­mich pour as­sas­si­ner à coups de cou­teau trois membres d’une même fa­mille au nom d’Al-Aq­sa. En at­ten­dant sa des­truc­tion par l’ar­mée is­raé­lienne, la mai­son s’orne de grands dra­peaux pa­les­ti­niens. « Fa­tah, Ha­mas, Dji­had is­la­mique : toutes les fac­tions ont vou­lu mettre leur dra­peau. J’ai re­fu­sé, pré­cise Ab­del al-Abed, le père. Mon fils n’a pas agi au nom d’une fac­tion, mais au nom de la Pa­les­tine. » Dans le pe­tit groupe d’hommes qui l’en­tourent dans le sa­lon de ré­cep­tion, un co­losse se dé­tache par l’as­cen­dant qu’il semble exer­cer. Ba­haa Ju­deh, un cou­sin, an­cien des mou­kha­ba­rat, les ser­vices de ren­sei­gne­ment, en­car­té au Fa­tah, tente une com­pa­rai­son his­to­rique en forme d’hom­mage : « Abou Ma­zen, c’est votre Phi­lippe Pé­tain. Il se sa­cri­fie pour per­mettre à la ré­sis­tance de com­battre l’oc­cu­pa­tion. »

Sur la scène in­ter­na­tio­nale, le lea­der de l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne est me­na­cé d’iso­le­ment dé­fi­ni­tif alors que, concur­ren­cée par la guerre en Sy­rie et en Irak, la ques­tion pa­les­ti­nienne a per­du de son ur­gence pour les opi­nions pu­bliques. La Mai­son-Blanche a pris fait et cause pour les po­si­tions is­raé­liennes, en fai­sant no­tam­ment de la fin du ver­se­ment de sa­laires aux au­teurs d’at­ten­tats par l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne une af­faire de prin­cipe. Et inu­tile de comp­ter sur un sou­tien autre que sym­bo­lique des puis­sances sun­nites, dé­sor­mais en­ga­gées dans une al­liance stra­té­gique avec l’Etat hé­breu. « Ab­bas ne sait pas prendre de risques et, s’il est ca­pable de s’en sor­tir au ni­veau tac­tique, il n’a au­cune stra­té­gie, tranche son bio­graphe Grant Rum­ley, au­teur du ré­cent

LA QUES­TION PA­LES­TI­NIENNE A PER­DU DE SON UR­GENCE POUR LES OPI­NIONS PU­BLIQUES.

1935 Nais­sance à Sa­fed, en Ga­li­lée.

1961 Re­joint le Fa­tah créé par Yas­ser Ara­fat.

1993 Si­gna­taire des ac­cords d’Os­lo.

2005 Elu pré­sident de l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne, il suc­cède à Ara­fat.

2006 Vic­toire du Ha­mas aux élec­tions.

2012 La Pa­les­tine est ad­mise comme « Etat ob­ser­va­teur non membre » à l’ONU.

2014 Re­jette le plan de paix pro­po­sé par John Ker­ry et Ba­rack Oba­ma.

2016 Ré­élu à la pré­si­dence du Fa­tah.

La prière du ven­dre­di à Jé­ru­sa­lem-Est, sous contrôle de la po­lice is­raé­lienne en alerte, le 21 juillet.

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