L’hu­meur de Jé­rôme Gar­cin

L'Obs - - Sommaire - J. G. Par JÉ­RÔME GAR­CIN

C’est un pro­verbe russe qu’il cite vo­lon­tiers et dont je me de­mande s’il n’est pas l’au­teur : « Pour de­ve­nir cen­te­naire, il faut com­men­cer jeune. » Re­né de Obal­dia, qui fê­te­ra en oc­tobre pro­chain ses 99 ans, en avait en ef­fet 40 lors­qu’il pu­blia « le Cen­te­naire », hi­la­rant mo­no­logue d’un vieillard lo­gor­rhéique, et à peine plus lors­qu’il écri­vit pour Mi­chel Si­mon « Du vent dans les branches de sas­sa­fras », la pièce qui en fit, au mi­tan de sa vie, un clas­sique. Car Obal­dia est le seul im­mor­tel qu’on croit mort. Les élèves qui ap­prennent les « In­no­cen­tines », cette mer­veille, et les ap­pren­tis­co­mé­diens qui tra­vaillent les ré­pliques de « M. Klebs et Ro­za­lie », le pensent contem­po­rain de Gui­try, Au­di­ber­ti ou Io­nes­co. Ils le voient en buste de marbre ou en vi­sage de timbre-poste. Ils n’ima­ginent pas com­bien ce dra­ma­turge, qui dé­fie les lois du temps et de la pe­san­teur, est vi­vant, alerte, élo­quent, mo­queur et sé­duc­teur. Si sa vie fut un ro­man – je rap­pelle que ce cou­sin de Mi­chèle Mor­gan est né, en 1918, à Hong­kong, d’un père pan­améen et d’une mère fran­çaise, qu’il a été éle­vé par une nour­rice chi­noise et en­fer­mé pen­dant quatre ans par les Al­le­mands dans un sta­lag de Si­lé­sie, qu’il a été le pa­ro­lier de Luis Ma­ria­no et le par­te­naire fu­gace de Louis Jou­vet au ci­né­ma – sa vieillesse est un ma­dri­gal. Obal­dia poé­tise son grand âge. Il chante son cen­te­naire. Il gam­bade dans son siècle. Et il pousse le raf­fi­ne­ment jus­qu’à pu­blier un ul­time pe­tit livre où, pour an­non­cer son im­mi­nent grand dé­part, il laisse à d’autres écri­vains le soin d’ex­pri­mer sa rieuse mé­lan­co­lie et sa convic­tion qu’un pes­si­miste est un op­ti­miste bien in­for­mé. Dans « Perles de vie » (Gras­set, 12 eu­ros), pré­cieux col­lier de citations, il fait siennes les pen­sées d’Al­phonse Al­lais : « L’en­nui, lorsque je vais mou­rir, c’est que je vais me man­quer », de Mark Twain : « Je n’aime pas l’idée d’avoir à choi­sir entre le ciel et l’en­fer, j’ai des amis dans les deux », de Jean Coc­teau : « La mort ? Je suis ha­bi­tué, j’ai été si long­temps mort avant de naître », ou de Pa­blo Pi­cas­so : « Il faut beau­coup de temps pour de­ve­nir jeune ». Ce re­cueil de maximes, qu’on peut lire comme un épi­to­mé de sa longue exis­tence, est pré­cé­dé d’un aver­tis­se­ment qui s’ouvre par une ex­quise obal­dia­ble­rie : « Chers lec­teurs, je vais bien­tôt me quit­ter. » Cher Re­né, l’es­sen­tiel est que, grâce à votre oeuvre, où geignent les geais gé­la­ti­neux, s’en­volent les cos­mo­nautes agri­coles et se ré­voltent les Za­zie cy­ber­né­tiques, on ne se quitte ja­mais.

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