Po­li­tique Leur vie d’après

Ils ont été bat­tus ou ont dé­ci­dé de quit­ter la sphère pu­blique. An­ciens élus, iIs en­tament un nou­veau par­cours… par­fois plein de sur­prises

L'Obs - - Sommaire -

La scène se dé­roule dans une cui­sine, en avril 2015. Un fils ac­cable son père de re­proches : « Pa­pa ! Je ne te vois qu’à la té­lé ! » Le « pa­pa », c’est Yann Ga­lut, à l’époque dé­pu­té so­cia­liste fron­deur. Bat­tu dans sa cir­cons­crip­tion du Cher aux der­nières lé­gis­la­tives, il est dé­sor­mais à plein-temps à Bourges et donc beau­coup plus dis­po­nible pour faire « le plein d’ac­ti­vi­tés » avec sa fa­mille, confie-t-il d’un ton en­joué.

Son re­tour à la réa­li­té ? Yann Ga­lut le dé­crit sans fard : « Je dois re­prendre une ligne té­lé­pho­nique, ache­ter mes billets de train, voya­ger en se­conde classe, prendre le mé­tro, ré­ser­ver mon hô­tel… Et quand j’ar­rive quelque part, ce n’est plus le dé­pu­té qu’on at­tend, c’est moi qui pa­tiente ! » Une vraie re­nais­sance. « Du jour au len­de­main, on quitte la bulle dans la­quelle on a été », ad­met-il. Pour la pre­mière fois de­puis cinq ans, il a pu faire les soldes à Bourges. Et s’est re­trou­vé tout sur­pris de tom­ber sur de « nou­velles bou­tiques » qu’il ne connais­sait pas. De re­tour dans son ca­bi­net d’avo­cat, Yann Ga­lut es­time pou­voir « re­trou­ver 4 000 eu­ros ra­pi­de­ment ».

Nom­breux sont ces ex-par­le­men­taires qui, par choix ou em­por­tés par la vague En Marche !, dé­marrent une nou­velle vie. L’As­sem­blée na­tio­nale vient d’être re­nou­ve­lée aux trois quarts. Du ja­mais-vu. Tous dé­crivent des mo­ments di ciles. Vi­der le bu­reau, fer­mer la per­ma­nence, li­cen­cier les col­la­bo­ra­teurs, les re­ca­ser. De l’amer­tume, aus­si. « J’ai un sen­ti­ment d’in­jus­tice car je

pense avoir bien fait mon tra­vail, confie l’ex-dé­pu­té PS de Seine-Saint-De­nis Raz­zy Ham­ma­di. J’étais le troi­sième dé­pu­té le plus in­fluent, et le plus bos­seur des so­cia­listes se­lon le clas­se­ment de “Ca­pi­tal”. » Oui, mais voi­là, « par­le­men­taire, c’est un CDD de cinq ans », ana­lyse jus­te­ment Ma­rie Récalde. Bat­tue en Gi­ronde, l’an­cienne par­le­men­taire so­cia­liste ra­conte le calme et la li­ber­té re­trou­vés, mais aus­si le manque. « La vie d’avant était ryth­mée par les avions à prendre, les com­mis­sions, les réunions, les ma­ni­fes­ta­tions le week-end. Main­te­nant, je res­sens un grand vide, une forme de se­vrage. En fait, on est un peu ad­dict à tout ça. C’est comme une drogue. »

On com­prend que cer­tains aient du mal à dé­cro­cher to­ta­le­ment. Georges Fe­nech, vieux rou­tier lyon­nais bat­tu dans le Rhône, a fait va­loir son droit à la re­traite de ma­gis­trat. Mais re­fuse d’aban­don­ner la po­li­tique. « Je suis tou­jours conseiller mé­tro­po­li­tain, conseiller mu­ni­ci­pal de l’op­po­si­tion, et se­cré­taire na­tio­nal à la jus­tice pour LR. Je vais m’in­ves­tir pour re­cons­truire mon par­ti. » Le bien­tôt ex-pre­mier se­cré­taire du PS Jean-Ch­ris­tophe Cam­ba­dé­lis, dé­fait à Pa­ris, « fe­ra de la po­li­tique jus­qu’à sa tombe », se­lon son en­tou­rage. A 65 ans, il est tou­jours pre­mier vice-pré­sident du Par­ti so­cia­liste eu­ro­péen et membre du bu­reau na­tio­nal du PS. Fin août, il sor­ti­ra un livre « qui ra­conte par des anec­dotes et de l’ana­lyse ces cinq der­nières an­nées ».

Mais, pour beau­coup, la dis­tance et la dis­cré­tion mé­dia­tique sont de mise. Sol­li­ci­tée pour par­ti­ci­per à la re­fon­da­tion du PS, Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem, bat­tue à Villeur­banne, pré­fère prendre du re­cul. « Je suis dans un mo­ment de gros se­vrage mé­dia­tique, as­su­mé, vou­lu et re­ven­di­qué, nous ex­pli­quet-elle. Et ça me fait un bien fou ! » Com­bien ont re­fu­sé de ré­pondre à nos ques­tions ? « Vous êtes jour­na­liste chez “Ga­la” ou quoi ?! », s’est aga­cé le Mar­seillais Pa­trick Men­nuc­ci, avouant « ne pas sa­voir » ce qu’il al­lait faire. Muette sur ses in­ten­tions, Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti, agré­gée de lettres, « pense à re­tour­ner dans l’en­sei­gne­ment », se­lon un de ses proches. Et quid de Na­tha­lie Kos­cius­koMo­ri­zet, dé­faite à Pa­ris ? « Elle pense à tout, y com­pris au pri­vé, ré­pond pru­dem­ment son en­tou­rage. Elle a dé­ci­dé de prendre du re­cul par rap­port à la po­li­tique. »

Tous n’ont pas la chance d’ap­par­te­nir à la fonc­tion pu­blique, une si­tua­tion qui per­met de re­trou­ver tran­quille­ment son corps d’ori­gine : Hen­ri Guai­no à la Cour des Comptes, Ma­ri­sol Tou­raine au Conseil d’Etat… Pour les autres, une al­lo­ca­tion d’en­vi­ron 6 600 eu­ros per­met de pas­ser le cap de la re­con­ver­sion : ils la touchent du­rant six mois puis de ma­nière dé­gres­sive pen­dant les deux ans et de­mi sui­vants. Thier­ry Ma­ria­ni, an­cien dé­pu­té LR des Fran­çais de l’étran­ger, joue l’iro­nie. « Je vais me sui­ci­der ! » Ce­lui qui a été élu en tout 13 fois en trente ans re­con­naît la vio­lence de sa dé­faite. « 38%, c’est vexant et hu­mi­liant, mais c’est presque mieux, car je n’ai pas de re­mords ! » Pour la ren­trée, il a « des pistes pour tra­vailler sur des dos­siers in­ter­na­tio­naux ». On n’en sau­ra pas plus. « J’ai des pro­po­si­tions bien su­pé­rieures dans le pri­vé qu’à l’As­sem­blée en terme de sa­laire… », glisse-t-il. Pour son ex-col­lègue Fré­dé­ric Le­febvre, éga­le­ment bat­tu chez les Fran­çais de l’étran­ger, le re­bond fut im­mé­diat. Son ca­bi­net d’avo­cats Le­moine Le­febvre et as­so­ciés vient d’être lan­cé à At­lan­ta. Et lui aus­si a été pris par la ten­ta­tion du bou­quin confes­sion : « Je ter­mine un livre po­li­tique dans le­quel je parle de mes com­bats et fais le point sur ces an­nées pas­sées. »

Le pri­vé. Sou­vent un choix re­ven­di­qué par bon nombre de par­le­men­taires qui ne se sont pas re­pré­sen­tés. La liste est longue : Ber­nard Ca­ze­neuve re­joint le ca­bi­net d’avo­cats pa­ri­sien Au­gust De­bou­zy, Jean-Ma­rie Le Guen, le cour­tier en assurances Sia­ci Saint Ho­no­ré, Fran­çois Fillon au­rait des pistes pour tra­vailler dans un ca­bi­net de conseil ou une mul­ti­na­tio­nale, Ar­naud Mon­te­bourg lance sa so­cié­té de pro­duc­tion de miel, Jean-Pierre Raf­fa­rin, son ONG Lea­ders pour la Paix, Fran­çois Ba­roin re­de­vient avo­cat. Cer­tains n’hé­sitent pas à le dire : la po­li­tique, ils en avaient tout sim­ple­ment… marre. Pa­trice Prat le pre­mier. « On souf­frait d’une grande ma­la­die, la réunio­nite ! On passe notre temps en réunion et en com­mis­sion pour ac­cou­cher d’une sou­ris. Je me sen­tais in­ef­fi­cace. » Cet an­cien dé­pu­té du Gard a quit­té le PS en 2016, avant de « cou­per le cor­don avec la po­li­tique ». « J’avais l’im­pres­sion d’être dans une cour de ré­cré, in­fan­ti­li­sé par un groupe po­li­tique qui vous prend en charge de A à Z », confie-t-il, oc­cu­pé à re­lan­cer sa so­cié­té d’ac­com­pa­gne­ment des en­tre­prises créée il y a six ans. Thier­ry Man­don, ex-se­cré­taire d’Etat des gou­ver­ne­ments Valls 1 et 2, a lais­sé tom­ber son fief de l’Es­sonne pour lan­cer en jan­vier le nou­vel heb­do­ma­daire de « XXI ». « La po­li­tique, c’est gé­rer des dos­siers, ar­bi­trer. Au­jourd’hui, j’ai en­vie de me­ner une ba­taille cultu­relle dans la so­cié­té », plaide-t-il. Be­noist Ap­pa­ru, an­cien mi­nistre du Lo­ge­ment sous Sar­ko­zy, a re­joint le 19 juin le groupe Ac­tion Lo­ge­ment. « Je vou­lais être dans l’opé­ra­tion­nel et le concret. J’adore la po­li­tique, c’est mon ADN, ma drogue, mais je n’ai plus en­vie de te­nir le rôle d’un com­men­ta­teur, et un par­le­men­taire est un com­men­ta­teur. »

Et puis, dans la ca­té­go­rie « par­tir pour mieux re­ve­nir », il y a l’étoile mon­tante du Front na­tio­nal. Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen, 27 ans, va se frot­ter au monde de l’en­tre­prise. « A 19 ans, elle avait un job étu­diant de ser­veuse au Per­shing Hall. Quand son em­ployeur a dé­cou­vert qui elle était, il l’a vi­rée di­rect. Elle ne veut pas se re­trou­ver blo­quée comme ça, ra­conte un proche. Elle avait peur de fi­nir à 40 ba­lais avec pour seule vie la po­li­tique. » Son nou­veau job ? « Dans une boîte im­por­tante, pro­ba­ble­ment in­ter­na­tio­nale. D’ici à sep­tembre, ça se­ra fait. » La po­li­tique, elle y re­vien­dra. Comme beau­coup de ses an­ciens confrères, elle l’a dans le sang…

“JE RES­SENS UN GRAND VIDE, UNE FORME DE SE­VRAGE. EN FAIT, ON EST UN PEU AD­DICT À TOUT ÇA.” MA­RIE RÉCALDE, EX-DÉ­PU­TÉE PS DE GI­RONDE

Yann Ga­lut, l’ex-dé­pu­té so­cia­liste bat­tu par un can­di­dat LREM, dans les rues de Bourges (Cher).

L’ex-dé­pu­té Fré­dé­ric Le­febvre re­trouve son ca­bi­net d’avo­cats. Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen, elle, va se frot­ter au monde de l’en­tre­prise.

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