“ELLE N’ÉTAIT JA­MAIS ARROGANTE”

L'Obs - - En Couverture - Par VOLKER SCHLÖNDORFF

Mon pre­mier sou­ve­nir d’elle est un sou­ve­nir de spec­ta­teur : Jeanne mar­chant sur les Champs-Ely­sées dans « As­cen­seur pour l’écha­faud ». Sa dé­marche comme un na­vire. Mi­che­lan­ge­lo An­to­nio­ni avait dit à Louis Malle que cette scène était le mou­ve­ment le plus sé­dui­sant du ci­né­ma. Il a en­suite choi­si Jeanne pour « La notte ». J’ai pas­sé quatre mois avec elle au Mexique sur le tour­nage de « Vi­va Ma­ria ! » J’étais as­sis­tant réa­li­sa­teur. Elle a failli res­ter blo­quée à l’aé­ro­port parce qu’elle était ar­ri­vée avec qua­rante va­lises. Tout le monde était un peu éton­né ; ce n’était vrai­ment pas son genre. On se de­man­dait ce qu’elle pou­vait bien trans­por­ter. En réa­li­té, elle vi­vait à l’époque avec Pierre Car­din. Comme c’est lui qui réa­li­sait les cos­tumes du film, elle avait tout pris dans ses ba­gages. Ç’a été un tour­nage ex­trê­me­ment chaud, mi­né par les in­trigues. Tout le monde était en guerre contre tout le monde. On vou­lait construire une ri­va­li­té entre elle et Bri­gitte Bar­dot. Mais Jeanne res­tait au-des­sus de la mê­lée, très digne. Elle sa­vait que c’était son art de jouer qui comp­tait, pas tout ce qu’il y a au­tour. C’était une per­son­na­li­té mer­veilleuse, sé­dui­sante mais ja­mais arrogante. Sur un pla­teau, elle ne se met­tait ja­mais au-des­sus des autres, et ce cô­té cha­leu­reux, cette ca­pa­ci­té à se mo­quer d’el­le­même se re­trouvent à l’écran. Je ne l’ai ja­mais di­ri­gée – j’au­rais été bien trop im­pres­sion­né – mais elle et moi avons conti­nué à nous voir. La der­nière fois, c’était il y a trois ans, au fes­ti­val Pre­miers Plans d’An­gers. On se te­nait la main et on par­lait du pas­sé. de fu­mée l’en­ve­loppe, un train passe, et peut-être a-t-on rê­vé.

Ra­con­tez-moi, lui ai-je de­man­dé (un peu in­ti­mi­dé, oui), l’his­toire d’« As­cen­seur pour l’écha­faud ». La lé­gende vou­lait que Miles Da­vis, fra­cas­sé d’amour, ait com­po­sé la mu­sique ex­clu­si­ve­ment pour elle, et cette trom­pette dans la nuit, su­blime, su­blime !, n’était qu’un billet en­voyé à Jeanne Mo­reau. « Il a im­pro­vi­sé ? – Oui, mais il avait des pe­tites notes sur un bout de pa­pier, il sa­vait ce qu’il al­lait jouer. » Un si­lence. Puis : « Mais je n’ai pas eu d’his­toire avec lui. Je ne sa­vais même pas qu’il exis­tait. » Comment, Miles Da­vis, le sei­gneur du jazz, beau comme un dieu ? « Non. Je n’avais d’yeux que pour Louis Malle. Vous com­pre­nez, j’étais amou­reuse. » Au­tant pour la lé­gende. Qui, pour­tant, a une conclu­sion, que m’a ra­con­tée Jeanne Mo­reau lors d’un autre ren­dez-vous : « Plus tard, je suis al­lée à New York. Je lo­geais à Man­hat­tan, au War­wick Ho­tel. Miles Da­vis est pas­sé me voir. Ils ne l’ont pas lais­sé mon­ter car il était noir. J’ai fait mes ba­gages, et nous sommes al­lés ailleurs… » Dé­sor­mais, j’écoute « As­cen­seur pour l’écha­faud » la gorge ser­rée. Chère Jeanne, que vou­lez-vous, je suis un grand sen­ti­men­tal.

Elle avait ap­pris l’an­glais et les bonnes ma­nières chez les

ho­ri­zon­tales de la rue Fon­taine. Rue lâ­chée au beau mi­lieu de Pigalle, qui a une his­toire (nous y re­vien­drons). A La Cloche d’Or, au coin de la rue Man­sart, après la guerre, les pen­sion­naires re­ce­vaient des pe­tits mots af­fec­tueux des sol­dats amé­ri­cains qui avaient li­bé­ré la France sur un air de Glenn Miller. Ces dames ne cau­saient guère l’an­gliche, et de­man­daient à la jeune Jeanne – dont la ma­man était an­glaise – de tra­duire. Celle-ci se prê­tait de bonne grâce au jeu, ob­ser­vant du même coup les se­crets de la grande fa­ran­dole et les aléas du mé­tier. Ce qui ai­da gran­de­ment à sa com­po­si­tion d’un per­son­nage de pros­ti­tuée dans « les Caves du Va­ti­can », en 1950, puis dans « Othel­lo », l’an­née sui­vante. Mais c’était du théâtre : or c’est au ci­né­ma que Jeanne Mo­reau tra­ça sa route, mal­gré l’op­po­si­tion de son père, qui consi­dé­rait que le mé­tier d’ac­trice n’était pas ho­no­rable. Les dames de La Cloche d’Or étaient d’ac­cord, ce qui laisse per­plexe quant à leurs cri­tères. Jeanne Mo­reau eut un grand mo­ment, quand même : elle don­na la ré­plique à Gé­rard Phi­lipe dans « le Cid », et en gar­da un sou­ve­nir bou­deur (elle avait joué l’In­fante au lieu de Chi­mène) et ébloui : « S’ap­pro­cher de Gé­rard, c’était comme s’ap­pro­cher d’une étoile de dou­ceur… », di­sait-elle. Elle le re­trou­va quelques an­nées plus tard, dans « les Liai­sons dan­ge­reuses » de Va­dim. Le film était mé­diocre, mais la main de Gé­rard Phi­lipe sur le dos nu de Jeanne Mo­reau, alors que la robe de ve­lours noir tom­bait, reste une image éro­tique gra­vée dans la mé­moire des ado­les­cents d’alors. Les es­qui­maux gla­cés fon­daient sur le li­no­léum du Stu­dio Lo­gos, rue Cham­pol­lion, je vous le ga­ran­tis.

C’est avec « les Amants », en 1958, que Jeanne Mo­reau fit pé­ter la ba­raque. Au Cu­jas, dans une salle tout en lon­gueur qui don­nait sur la der­nière rue de Pa­ris pa­vée en bois, le pu­blic dé­vo­rait des yeux cette femme de 30 ans, si libre, si sen­suelle, si flot­tante. D’un seul coup, on dé­cou­vrait son ta­lent. Elle se pro­me­nait au Jar­din du Luxem­bourg avec Bel­mon­do dans « Mo­de­ra­to can­ta­bile », s’en­nuyait avec Mar­cel­lo Mas­troian­ni dans « La notte », tra­ver­sait Ve­nise en in­dif­fé­rente dans « Eva », et han­tait les soi­rées de « la Baie des Anges », avant de chan­ter « le Tour­billon » de Bas­siak, et d’ins­tal­ler une pe­tite mé­lo­die dans toutes les ra­dios de l’époque avec « J’ai la mé­moire qui flanche ». Elle sa­vait donc chan­ter ? Pas vrai­ment, mais c’était si char­mant. Acide, aus­si. Elle de­ve­nait une star. Che­min fai­sant, elle avait dé­lais­sé un ma­ri, Jean-Louis Ri­chard ; puis un autre, To­ny Ri­chard­son ; puis quelques pré­ten­dants, dont Or­son Welles, qui lui conser­va une ami­tié fi­dèle toute sa vie. « Vous avez sen­ti que vous al­liez de­ve­nir une ve­dette ? – Oui, mais ça ne m’in­té­res­sait pas. Je n’ai ja­mais su être une vamp, c’est bien le mot, n’est-ce pas ? – Oui. – … ni gar­der de l’ar­gent. Il y a même des rôles qui m’ont coû­té des sous, car je n’ai pas été payée. Mais… – Mais ? » La fu­mée de la Marl­bo­ro res­tait sus­pen­due entre deux fau­teuils tour­nés vers le ma­ga­sin de cham­pagne Ni­co­las Feuillatte, de l’autre cô­té de la rue. « … Mais je m’en fou­tais. »

Ecrire ses Mé­moires ? « Non, ça ne m’in­té­resse pas. J’ai com­men­cé, mais… pfft… » Un geste de la main, un rire de gorge, tout

était dit. Et puis tout le monde avait frap­pé à sa porte : Luis Buñuel lui avait pro­po­sé « le Jour­nal d’une femme de chambre » (« Un rôle de sa­lope, ah oui ! »), Ber­trand Blier l’avait je­tée dans les bras de deux zo­zos, De­par­dieu et De­waere, dans « les Val­seuses » (« J’ai­mais bien la com­bi­nai­son noire en soie… »), Elia Ka­zan l’avait em­ployée dans « le Der­nier Na­bab », et puis Wen­ders, An­ge­lo­pou­los, Fass­bin­der, Re­noir, Go­dard… Tout le monde, vous dis-je. La fil­mo­gra­phie de Jeanne Mo­reau est un Who’s Who ex­cen­trique et stu­pé­fiant. Elle a été Ma­ta Ha­ri, la Reine Margot, la com­pagne du doc­teur Sch­weit­zer, Ca­the­rine de Rus­sie, la Mère Ma­rie de l’In­car­na­tion, Li­ly Mar­lène et, fi­na­le­ment, une grand-mère dans « le Ta­lent de mes amis » d’Alex Lutz, en 2015. « J’ai ra­re­ment eu le temps de souf­fler », di­sait-elle. Puis ajou­tait : « C’est ce que je vou­lais. Pour­quoi souf­fler ? » Muse de Pierre Car­din, com­pagne mo­men­ta­née de Jean-Louis Trin­ti­gnant ou de Mous­ta­ki, elle a fait cha­vi­rer les cer­ti­tudes et les coeurs. Avec, tou­jours, une émo­tion par­ti­cu­lière. « Dites-moi, Jeanne, vous vous sou­ve­nez du tour­nage de “Monte Walsh” ? – Bien sûr. » Wes­tern amé­ri­cain em­preint de mé­lan­co­lie, le film est sor­ti peu de temps après Mai-68 : il était to­ta­le­ment à contre­temps, avec ses cow-boys me­na­cés par le chô­mage, ses prai­ries dé­cou­pées par les bar­be­lés, et ses der­niers so­li­taires chas­sant

le loup et les quelques bi­sons sur­vi­vants… Lee Mar­vin, che­veux blancs et voix de bas­so pro­fon­do, cou­chait épi­so­di­que­ment avec la mar­quise amé­ri­caine, qui n’était ni mar­quise ni amé­ri­caine, et, sur l’écran, il se pas­sait quelque chose de triste et de pas­sion­nel. « Oui… », dit-elle, fa­çon de tour­ner la page et de sug­gé­rer que, ma foi…

Quant à « Vi­va Ma­ria ! », ce fut une autre chan­son, pré­ci­sé­ment « Ah ! Les P’tites Femmes de Pa­ris », sur une mu­sique de Georges De­le­rue, pa­roles de Jean-Claude Car­rière. Tour­née en Mon­do Pa­na­vi­sion (Dieu seul sait ce que c’est, mais c’est sû­re­ment coû­teux), cette su­per­pro­duc­tion si­tuée à Tex­co­co, au Mexique, fut l’oc­ca­sion d’une ven­geance (Louis Malle s’étant ma­rié, Jeanne Mo­reau lui ren­dit la mon­naie de sa pièce avec le jeune pre­mier du film, qua­si­ment de­vant la ca­mé­ra. Elle en riait en­core, ponc­tuant son ré­cit de « Non mais ! » va­gue­ment ou­trés), et d’un suc­cès im­mense : Bri­gitte Bar­dot y in­ven­tait le strip-tease (par in­ad­ver­tance) et Jeanne Mo­reau bou­le­ver­sait les Mexi­cains, les Fran­çais et les spec­ta­teurs du monde en­tier. Ce fut l’une des plus grandes réus­sites du box-of­fice de ces an­nées-là. « Je me suis dit, peut-être est-ce amu­sant de pas­ser der­rière la ca­mé­ra. On est as­sis, au moins… » Elle met­tra dix ans à fran­chir le pas. En 1976, elle si­gne­ra « Lu­mière », his­toire de quatre amies (Jeanne Mo­reau, Fran­cine Ra­cette, Lu­cia Bo­sé, Ca­ro­line Car­tier), puis, trois ans plus tard, « l’Ado­les­cente », d’après un scé­na­rio d’Hen­riette Je­li­nek. En même temps, elle en­re­gis­tre­ra les poèmes de l’un des plus grands écri­vains de langue fran­çaise, Norge (« Dans un chien de temps, dans des nuits de loup… »). Jeanne Mo­reau, alors, a 50 ans. Elle n’a ja­mais été aus­si sé­dui­sante.

En 1990, elle tourne « Ni­ki­ta ». Le film, tape-à-l’oeil et violent, met en scène Anne Pa­rillaud en créa­ture dan­ge­reuse. Pun­kette caille­ra, celle-ci ap­prend, peu à peu, à faire la bour­geoise. Lors d’une scène de mé­ta­mor­phose, Jeanne Mo­reau place son élève de­vant un mi­roir et l’aide à se coif­fer et à se ma­quiller. La scène est ba­nale, sans in­té­rêt. Puis, pen­chée sur l’épaule de son élève, Jeanne sou­rit. Et, en une frac­tion de se­conde, tout éclot : on sent le plai­sir, le charme, le pro­fu­mo di don­na. Puis Jeanne s’en va, lais­sant dans le film une traî­née de beau­té… Re­voyez la scène. C’est un éclair de grâce dans un monde de brutes.

Les conver­sa­tions avec Jeanne Mo­reau s’ache­vaient le cen­drier plein, qu’une as­sis­tante ve­nait vi­der pé­rio­di­que­ment. On sor­tait de là avec des anec­dotes plein les poches, des images d’amours fa­nées, des re­tours de scènes en noir et blanc, des éclats de rire rauque. Après une après-mi­di avec Jeanne, la vie, de­hors, sur le trot­toir, sem­blait in­con­grue. La der­nière fois que nous nous sommes vus, je lui ai dit que j’al­lais je­ter un coup d’oeil sur La Cloche d’Or, la brasserie de son père. « C’est plus pa­reil. Mais ça va vous amu­ser, Fo­res­tier, vous al­lez voir. » Quelque part der­rière le Mu­sée de la Vie ro­man­tique, dans le 9e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, le bis­trot est tou­jours là. Dé­co­ra­tion rus­tique et boi­sée, cui­sine tra­di­tion­nelle, pré­cise le site in­ter­net, qui cite Jo­seph Kes­sel, Jean Coc­teau, Edith Piaf comme an­ciens clients. Le quar­tier n’est plus par­cou­ru par des hé­taïres du macadam, mais par des bo­bos en Vé­lib. C’est là que man­geait, pa­raît-il, le jour­na­liste, puis­sant et co­cu, du ro­man de Mau­pas­sant, « Bel-Ami ».

J’avais ou­blié qu’il se nom­mait Fo­res­tier. Mais Jeanne Mo­reau, elle, s’en sou­ve­nait.

Avec Mar­cel­lo Mas­troian­ni dans « La notte » (1961), de Mi­che­lan­ge­lo An­to­nio­ni.

Drôle, es­piègle, ir­ré­sis­tible dans « Jules et Jim » (1962), de Fran­çois Truf­faut.

En femme fa­tale dans « Eva » (1962), de Jo­seph Lo­sey.

Avec Bri­gitte Bar­dot dans « Vi­va Ma­ria ! », co­mé­die-wes­tern éche­ve­lée de Louis Malle et gros suc­cès de l’an­née 1965.

En 1997, au cô­té de Va­nes­sa Pa­ra­dis dans « Un amour de sor­cière », de Re­né Man­zor.

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