UNE MY­THO­LO­GIE

Plus que toute autre ac­trice, Jeanne Mo­reau, in­sai­sis­sable et im­pré­vi­sible, a re­pré­sen­té du­rant plus d’un de­mi-siècle les mul­tiples fa­cettes de la culture fran­çaise

L'Obs - - En Couverture -

Elle était, au sens où l’en­ten­dait Ro­land Barthes, une my­tho­lo­gie fran­çaise. Ce n’est pas seule­ment que notre pays se re­con­nais­sait en elle, c’est aus­si qu’elle in­car­nait tout ce que, au théâtre, au ci­né­ma, en lit­té­ra­ture, en chan­son, il avait in­ven­té, osé, et osé in­ven­ter de­puis le mi­lieu du siècle der­nier. A moins de 20 ans, elle avait ain­si épou­sé le Théâtre na­tio­nal po­pu­laire (TNP) en­ga­gé, mi­li­tant et ci­ Par JÉ­RÔME GAR­CIN vique de Jean Vi­lar, inau­gu­ré le pre­mier Fes­ti­val d’Avi­gnon et don­né la ré­plique à Gé­rard Phi­lipe dans « le Cid », « le Prince de Hom­bourg » et « Lo­ren­zac­cio », mais aus­si « Nu­cléa », d’Hen­ri Pi­chette (car elle ai­mait dé­jà, en marge des grands clas­siques, jouer les textes neufs de ses contem­po­rains). A 30 ans et des pous­sières, avec « Jules et Jim », de Fran­çois Truf­faut, elle avait don­né un vi­sage ca­naille, li­ber­tin, désen­chan­té et af­fran­chi à la Nou­velle Vague.

Et bien plus tard, con­trai­re­ment à la plu­part des ac­trices lé­gen­daires qui re­fu­saient, par prin­cipe, de pac­ti­ser avec le pe­tit écran, cette icône de l’avant­garde avait par­ti­ci­pé aux grandes adap­ta­tions té­lé­vi­sées de Jo­sée Dayan, des « Mi­sé­rables » aux « Rois mau­dits ».

Car rien ne comp­tait plus pour elle que la li­ber­té d’exer­cer son mé­tier sans ja­mais ap­par­te­nir à au­cune caste. Elle avait un goût pro­non­cé et pro­vo­cant pour les oxy­mores. Au théâtre, elle jouait, avec la même exi­gence, Fran­çoise Sa­gan et Mar­gue­rite Du­ras. Au ci­né­ma, elle pou­vait être aus­si bien une vieille dame per­verse et dé­ca­tie de San An­to­nio qu’une hé­roïne cé­ré­brale de Pe­ter Handke. Dans ses af­fi­ni­tés, elle était à la fois Vi­tez et An­naud, Va­dim et Ché­reau, Brook et Mo­cky, Té­chi­né et Bro­ca, Jean Ge­net et Alex Lutz, Jean­Louis Trin­ti­gnant et Pierre Car­din, in­sai­sis­sable et im­pré­vi­sible.

Sa voix cui­vrée, à la­quelle la ni­co­tine ajou­tait des rau­que­ments de lionne re­pue, fut le plus bel ins­tru­ment de son in­dé­pen­dance, une voix qui se prê­tait aux em­plois fau­bou­riens et gouailleurs comme aux rôles aris­to­cra­tiques et hau­tains. Même lors­qu’elle ne jouait pas sur une scène, elle conti­nuait d’être Jeanne Mo­reau. Une pa­sio­na­ria au quo­ti­dien.

Je me sou­viens de l’an­née 2001 où elle nous avait re­joints au ju­ry du prix Dé­cembre, pré­si­dé par Pierre Ber­gé. Elle avait dé­vo­ré, an­no­té, com­men­té les ro­mans re­te­nus avec une in­croyable bou­li­mie. Et elle avait fi­na­le­ment je­té son dé­vo­lu sur le livre le plus sin­gu­lier, le plus san­glant, le plus trau­ma­tique de la sé­lec­tion, et, lit­té­rai­re­ment, le plus in­no­vant : « le Cri du sa­blier », de Chloé De­laume, dont, pour fi­nir de convaincre les ju­rés, elle avait lu de longs pas­sages à haute voix comme s’il se fut agi d’une tra­gé­die grecque. « Le Cri » avait été pri­mé. Il lui res­sem­blait.

Car Jeanne Mo­reau n’ai­mait pas les proses lisses, les au­teurs conve­nus, les bons sen­ti­ments, les com­plai­sances, la gen­tillesse for­cée, le consen­sus, les modes, pas plus que le pas­sé et son cor­tège de re­grets. Si elle était vo­lon­tiers au­to­ri­taire et cas­sante, c’était le plus sou­vent pour ca­cher ses émo­tions et n’être pas dé­ran­gée dans sa so­li­tude, où elle fei­gnait d’ou­blier l’amour et l’ad­mi­ra­tion que les Fran­çais lui por­taient.

La co­mé­dienne à la voix cui­vrée, ici en 1970, a tou­jours vé­cu son mé­tier avec une pas­sion conta­gieuse.

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