“QUAND ELLE ENTRAIT EN SCÈNE, LES SPEC­TA­TEURS ÉTAIENT PÉTRIFIÉS”

Se­cré­taire par­ti­cu­lière, at­ta­chée de presse ou confi­dente, Ar­melle Ober­lin a ac­com­pa­gné au quo­ti­dien Jeanne Mo­reau ces trente der­nières an­nées. Elle a confié ses sou­ve­nirs à “l’Obs”

L'Obs - - En Couverture - Pro­pos re­cueillis par BER­NARD GÉNIÈS

La pe­tite bou­gie do­rée brûle de­puis ce lun­di ma­tin dans l’ap­par­te­ment pa­ri­sien d’Ar­melle Ober­lin. « Jeanne en al­lu­mait tou­jours une lors­qu’un de ses amis ou de ses proches dis­pa­rais­sait. Elle di­sait que ce­la ai­dait l’âme des dé­funts à ac­com­plir leur der­nier voyage. Je ne crois pas trop à ces choses-là, mais quand j’ai ap­pris ce ma­tin la nou­velle de sa mort, sans ré­flé­chir, j’ai al­lu­mé cette bou­gie. » En 1987, Ar­melle Ober­lin s’est mise au ser­vice de l’ac­trice, puis ne l’a plus quit­tée. La vie avec Jeanne pou­vait être celle des bon­heurs par­ta­gés. Mais elle pou­vait aus­si par­fois se char­ger de nuées sombres et ora­geuses. Ar­melle Ober­lin nous a ra­con­té ces an­nées vé­cues dans l’ombre et la lu­mière d’une star.

Comment avez-vous com­men­cé à tra­vailler avec Jeanne Mo­reau et comment l’avez-vous ren­con­trée ?

Au dé­but, nous nous par­lions seule­ment au té­lé­phone. C’était au dé­but des an­nées 1980. A l’époque, je tra­vaillais pour une so­cié­té al­le­mande de pro­duc­tion et de dif­fu­sion ci­né­ma­to­gra­phiques. La car­rière de Jeanne Mo­reau su­bis­sait un creux. Alors elle avait ima­gi­né de se lan­cer dans la réa­li­sa­tion de por­traits de co­mé­diennes qu’elle ad­mi­rait. Elle a pré­sen­té à mon pa­tron, Klaus Hell­wig, un pi­lote pour un do­cu­men­taire de cin­quante mi­nutes consa­cré à l’ac­trice amé­ri­caine Lillian Gish, une des grandes fi­gures du ci­né­ma muet. Le pro­jet a été mon­té et le film a été mon­tré dans dif­fé­rents fes­ti­vals. Mais il n’y a pas eu de suite et les pro­jets de Jeanne Mo­reau se sont ar­rê­tés là. Quand la so­cié­té pour la­quelle je tra­vaillais a fer­mé son bu­reau pa­ri­sien, Jeanne a pro­po­sé de m’en­ga­ger mais ça n’a pas mar­ché tout de suite. Au dé­but, elle me fai­sait ve­nir de ma­nière ir­ré­gu­lière chez elle, pour moi, c’était com­pli­qué. Alors je l’ai quit­tée et je suis al­lée faire un rem­pla­ce­ment chez Danièle De­lorme et Yves Ro­bert. En 1987, Jeanne m’a de nou­veau con­tac­tée, avec cette fois un poste plus dé­fi­ni à la clé. Je ve­nais chez elle trois jours par se­maine.

Jeanne Mo­reau était-elle d’un contact fa­cile ?

Avec elle, je di­rais que je suis de­ve­nue moi aus­si une ac­trice. Le ma­tin, quand je tour­nais la clé dans la porte, elle ve­nait me sa­luer. Je sa­vais aus­si­tôt quelle se­rait l’at­mo­sphère de ma jour­née, se­lon qu’elle dise « bon­jour Ar­melle », « bon­jour mon pe­tit » ou tout sim­ple­ment « bon­jour ». Je de­vais donc m’adap­ter sa­chant que mes tâches n’étaient pas dé­fi­nies de ma­nière sys­té­ma­tique. Se­lon les jours, je pou­vais être la comptable, l’at­ta­chée de presse, la se­cré­taire, la confi­dente ou bien la souffre-dou­leur. J’étais de fait sa se­cré­taire par­ti­cu­lière et ce n’était pas tou­jours fa­cile. Par­fois j’avais l’im­pres­sion d’être comme le « ka­ge­mu­sha » d’un sa­mou­raï, c’est-à-dire son ombre. Mais aux cô­tés de cette grande co­mé­dienne, j’ai vé­cu des mo­ments in­ou­bliables.

C’était à Pa­ris, chez elle ?

Non, c’était au Ja­pon. En 1991, je l’ai ac­com­pa­gnée lors de la tour­née de la pièce « le Ré­cit de la ser­vante Zer­line ». Nous avons sé­jour­né près de deux mois là-bas, c’était ma­gique. Jeanne jouait en fran­çais et il y avait des sur­titres en ja­po­nais. La fer­veur du pu­blic m’a si­dé­rée. Quand elle ar­ri­vait sur scène, les spec­ta­teurs pa­rais­saient comme pétrifiés. Et lors­qu’elle sor­tait du pla­teau, un si­lence in­croyable s’ins­tal­lait. Il du­rait vingt ou trente se­condes mais, dans une salle de spec­tacles, ce­la pa­raît un temps in­fi­ni. Et puis les ap­plau­dis­se­ments ex­plo­saient. C’était in­ouï. Je me sou­viens aus­si d’une ren­contre, tou­jours au Ja­pon. Nous étions dans un grand ma­ga­sin et une jeune femme est ve­nue à sa ren­contre. Elle lui a de­man­dé si elle était Jeanne Mo­reau. Jeanne a dit : « Oui, c’est moi. » Alors la Ja­po­naise – elle de­vait avoir une ving­taine

d’an­nées – s’est mise à pleu­rer. Jeanne évi­dem­ment était tou­chée. Mais son ad­mi­ra­trice conti­nuait à pleu­rer, à pleu­rer. Avec l’aide de la tra­duc­trice qui nous ac­com­pa­gnait, nous avons es­sayé de lui faire en­tendre rai­son et nous avons pu nous es­qui­ver. Comment se com­por­tait-elle avec ses ad­mi­ra­teurs ? Quand nous al­lions au Fes­ti­val de Cannes, elle se mon­trait d’une grande gen­tillesse avec les gens, elle ne re­fu­sait ja­mais de si­gner un au­to­graphe. Avec elle, ce­pen­dant, il ne fal­lait pas fran­chir la ligne jaune. Un jour, alors que nous nous trou­vions à l’aé­ro­port de Nice, un type a vou­lu la suivre dans les toi­lettes. Je peux vous dire qu’elle ne s’est pas lais­sé im­pres­sion­ner et que ça ne s’est pas très bien pas­sé pour lui ! Cet in­ci­dent ne l’a pas in­ci­tée à chan­ger de com­por­te­ment. Je la re­vois en­core au Bon Mar­ché s’ar­rê­ter pour par­ler avec des gens qui l’avaient re­con­nue et qui, eux aus­si, de­man­daient des au­to­graphes. Qu’al­liez-vous faire au Bon Mar­ché ? Jeanne avait une pas­sion pour tout ce qui était ac­ces­soires de cui­sine. Alors nous al­lions au Bon Mar­ché pour re­gar­der les nouveautés ou ache­ter des us­ten­siles. Par­fois nous al­lions éga­le­ment chez Ha­bi­tat – pour une rai­son que j’ignore Jeanne pro­non­çait Ha­bi­tate, avec un « e » à la fin – et on far­fouillait dans le rayon vais­selle. C’était une ex­cel­lente cui­si­nière. Des plats simples mais touGal­li­mard. jours avec des in­gré­dients de qua­li­té. Je me sou­viens qu’à une époque, quand nous dé­jeu­nions en­semble chez elle, elle ai­mait faire du co­que­let au ci­tron ou du sau­mon cuit à l’uni­la­té­rale. Jeanne ai­mait rap­pe­ler qu’elle était « une fille de la cam­pagne » [Jeanne Mo­reau a pas­sé une par­tie de son en­fance à Vi­chy, NDLR] et elle en avait gar­dé un at­ta­che­ment à la terre, à la na­ture. Ses bal­cons, square du Roule, étaient cou­verts de ro­siers et de clé­ma­tites. Il y avait même un oli­vier qui don­nait par­fois des fruits. Jeanne Mo­reau n’était pas seule­ment une jar­di­nière, elle avait aus­si une pas­sion pour la lit­té­ra­ture. Est-ce que vous per­ce­viez cet in­té­rêt-là ? Bien sûr ! Chaque se­maine, elle li­sait les pages culture du « Nou­vel Ob­ser­va­teur » et du « Monde ». Elle me de­man­dait de com­man­der les livres qui lui sem­blaient in­té­res­sants. J’ap­pe­lais les édi­teurs pour les ache­ter. Elle avait même un compte aux Edi­tions Elle li­sait des au­teurs fran­çais mais elle n’avait pas d’oeillères. Elle fré­quen­tait par exemple aus­si la li­brai­rie fran­co-an­glaise de la rue de Ri­vo­li, Ga­li­gna­ni. C’était une lec­trice très as­si­due. Quand elle était plon­gée dans un livre, elle n’ai­mait pas être dé­ran­gée. Et le monde du ci­né­ma ? Etait-il très pré­sent dans son quo­ti­dien ? Elle vous par­lait de ses ren­contres avec les réa­li­sa­teurs, de Fran­çois Truf­faut par exemple ? Non, elle me par­lait ra­re­ment de Truf­faut. Peut-être parce que, pour elle, c’était trop loin. Jeanne n’était pas une nos­tal­gique, elle ne pas­sait pas son temps à re­gar­der ses vieux films. Elle ai­mait mieux par­ler du fu­tur, de ses pro­jets. Elle avait une pas­sion pour les jeunes co­mé­diens et co­mé­diennes et avait, entre autres, une ad­mi­ra­tion pour Ju­liette Bi­noche. Outre ses ta­lents d’ac­trice, ce qu’elle ap­pré­ciait chez elle, c’était sa ca­pa­ci­té d’in­ves­tir d’autres do­maines que ce­lui du ci­né­ma ou du théâtre, puis­qu’elle a fait de la peinture, de la danse. Jeanne avait sou­vent un faible pour les ar­tistes qui savent sor­tir du moule. Dans ses der­nières an­nées, sa ren­contre avec le chan­teur Etienne Da­ho – avec le­quel elle a réa­li­sé l’adap­ta­tion mu­si­cale du poème de Jean Ge­net, « le Condam­né à mort » – a été très fer­tile. Quand je les en­ten­dais par­ler en­semble, je voyais com­bien leur échange était vrai­ment fé­cond et in­tense. Une grande af­fec­tion les liait. Du­rant toutes ces an­nées pas­sées aux cô­tés de Jeanne Mo­reau, avez-vous eu le sen­ti­ment qu’elle nour­ris­sait une nos­tal­gie pour sa gloire pas­sée ? Pas le moins du monde ! Mais plus les an­nées pas­saient et plus elle me par­lait de ses pas­sions en­fuies. Elle évo­quait sur­tout celle qu’elle avait vé­cue avec Louis Malle. A l’écou­ter, je per­ce­vais com­bien cette re­la­tion avait été im­por­tante et vrai­ment pro­fonde. Il y avait aus­si Jean-Claude Bria­ly, là c’était autre chose. Elle ap­pré­ciait sa gen­tillesse et sa dé­li­ca­tesse. Il le lui ren­dait bien : il di­sait de Jeanne qu’elle était sa mar­raine de théâtre. Pierre Car­din est éga­le­ment res­té fi­dèle à Jeanne. Même si leurs liens avaient chan­gé, il conti­nuait à ve­nir la voir de ma­nière ré­gu­lière. Mais ses vi­sites se sont faites plus rares les der­nières an­nées. Jeanne était de­ve­nue dif­fi­cile. Elle pou­vait avoir des pa­roles très vives et même, par­fois, des gestes brusques. Elle avait beau­coup chan­gé, elle s’oc­cu­pait moins d’elle-même. Quand je l’ai connue, Jeanne at­ta­chait une très grande im­por­tance à son ap­pa­rence. Elle choi­sis­sait avec un soin ex­trême ses vê­te­ments, ses sacs, ses col­lants ou ses pro­duits de ma­quillage. C’était nor­mal : elle était une star ! A votre avis, est-ce qu’elle a eu des ri­vales au cours de sa car­rière ? On se sou­vient par exemple du tour­nage un peu élec­trique de « Vi­va Ma­ria ! » de Louis Malle où elle jouait face à Bri­gitte Bar­dot. C’est une his­toire très an­cienne ! Bri­gitte Bar­dot lui a d’ailleurs long­temps don­né de ses nou­velles, lui adres­sant à l’oc­ca­sion un pe­tit mot pour son an­ni­ver­saire par exemple. Il y avait des per­sonnes avec qui le cou­rant pas­sait moins bien. Je me sou­viens que nous avions as­sis­té à une re­pré­sen­ta­tion du Cirque du So­leil. Nous étions évi­dem­ment dans le car­ré des VIP. C’est alors que Ca­the­rine De­neuve est ar­ri­vée. Jeanne s’est ar­ran­gée pour ne pas la cô­toyer et elle m’a ins­tal­lée d’of­fice à cô­té d’elle, je fai­sais en somme bar­rage… Vous vous sou­vien­drez de Jeanne Mo­reau ? Oui. Je me sou­vien­drai de cette phrase qu’elle pro­non­çait quand elle était en co­lère ou quand elle vou­lait s’af­fir­mer face à quel­qu’un. Elle di­sait : « Je suis Jeanne Mo­reau. » Et là, tout était dit.

Avec Ar­melle Ober­lin (à gauche) et la di­rec­trice du Fes­ti­val de Gand (au centre), en 2003.

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