JEANNE, LA CHAN­TEUSE

Sa voix sen­suelle, lé­gè­re­ment éraillée, mé­lange de joie et de gra­vi­té, s’est ins­crite dans nos mé­moires. On a tous dans le coeur quelque chose de Jeanne Mo­reau

L'Obs - - En Couverture - Par SO­PHIE DELASSEIN

On s’est connus, on s’est re­con­nus, on s’est per­dus de vue. » En quelques pa­roles, Jeanne Mo­reau au­ra im­mor­ta­li­sé « le Tour­billon », ce­lui de la vie. Cette chan­son, qui l’a ré­vé­lée en tant qu’in­ter­prète en 1962, ex­traite du my­thique « Jules et Jim » de Truf­faut, fut re­mise au goût du jour lors de l’ou­ver­ture du Fes­ti­val de Cannes qu’elle pré­si­dait en 1995. Va­nes­sa Pa­ra­dis l’a res­sus­ci­tée ce soir-là, fi­nis­sant age­nouillée de­vant la co­mé­dienne et son au­ra, son ta­lent, sa beau­té, son in­fi­nie li­ber­té. Les chan­sons ne meurent ja­mais.

A cha­cune son his­toire. Celle-ci fut écrite par Cy­rus Bas­siak, alias Serge Rez­va­ni, na­tif de Té­hé­ran, peintre et fu­tur écri­vain, à ses heures au­teur-com­po­si­teur de chan­sons. Il les consi­dère comme « des mo­ments de vie, ve­nues dans l’amu­se­ment, toutes im­pro­vi­sées pour le plai­sir, des chan­sons d’ama­teur ». C’est lui, dans « Jules et Jim », qui ac­com­pagne Jeanne Mo­reau, et c’est cette ver­sion aux formes dé­nu­dées – une gui­tare, une voix – qu’on gar­de­ra. « Le Tour­billon », c’est sa vi­sion du couple que forment Jeanne Mo­reau et le co­mé­dien Jean-Louis Ri­chard, qui vivent leur amour comme dans un vau­de­ville, de dé­chi­re­ments en re­trou­vailles.

« Le Tour­billon » tourne la tête de Jacques Ca­net­ti, un grand dé­cou­vreur de ta­lents. Il vient de quit­ter la firme Phi­lips et a mon­té sa propre mai­son de pro­duc­tion. Jeanne Mo­reau chan­teuse, c’est pour lui. Di­rec­tion les stu­dios d’en­re­gis­tre­ment où elle grave l’al­bum « Jeanne Mo­reau chante 12 chan­sons de Cy­rus Bas­siak », sor­ti dès 1963. Ré­com­pen­sé d’un Grand Prix du Disque de l’Aca­dé­mie Charles Cros, il contient quelques splen­deurs dont « J’ai la mé­moire qui flanche », « le Blues in­do­lent », « l’Amour flou » ou en­core « la Vie de co­cagne ».

De Ca­net­ti, elle di­ra : « Grâce à lui, j’ai dé­cou­vert qu’à tra­vers des chan­sons je pou­vais ex­pri­mer des se­crets, lâ­cher prise, me mo­quer, m’amu­ser et lais­ser vivre une femme, par­fois une en­fant, que je croyais avoir ré­duite au si­lence. » Sur quelques ac­cords de jazz d’époque, la co­mé­dienne campe une amou­reuse in­do­lente, d’une lé­gè­re­té in­so­lente. Elle a 35 ans.

Un deuxième al­bum, « 12 chan­sons nou­velles », sort en 1967. Jeanne Mo­reau est l’in­ter­prète de Cy­rus Bas­siak, mais n’en est pas la muse. Chan­son après chan­son, l’au­teur clame en se­cret son amour pour sa femme, Lu­la. Pour l’en­re­gis­tre­ment, Ca­net­ti a pi­qué au monde du jazz les poin­tures que sont le gui­ta­riste Elek Bac­sik et le contre­bas­siste Mi­chel Gau­dry. Réé­cou­tons « Ja­mais je ne t’ai dit que je t’ai­me­rai tou­jours », « Tout mo­rose », « Tan­tôt rouge, tan­tôt bleu ». Ça semble si simple, une bonne chan­son, quand c’est Bas­siak qui l’écrit et Jeanne Mo­reau qui la chante avec cette jus­tesse qu’on se re­file de mère en fille dans la fa­mille.

Sans Ca­net­ti ni Bas­siak, Jeanne Mo­reau en­re­gis­tre­ra en­core quelques disques, dont « les Chan­sons de Cla­risse » en 1968, du poète Guille­vic d’après les textes d’El­sa Trio­let, et «Jeanne chante Jeanne » en 1998, ves­tige de sa ten­ta­tive de pas­ser à l’écri­ture. On se de­mande ce qui dic­tait ses choix : « Il fal­lait pour moi qu’il y ait une ren­contre au-de­là de la chan­son. Comme avec Mar­gue­rite Du­ras. » Mo­reau souffle à Du­ras : « Ecri­vez, Margot, écri­vez ! Je vous chan­te­rai. » D’elle, Jeanne Mo­reau chan­te­ra « In­dia Song », qui fi­gu­re­ra sur le disque où elle in­ter­prète à sa guise des chan­sons de films.

Dès ses dé­buts dans la chan­son, elle a été par­ti­cu­liè­re­ment gâ­tée par Cy­rus Bas­siak. Dé­sor­mais, elle ne ser­vi­ra plus que de grands textes. Ceux du poète belge Norge que lui sou­met Ca­net­ti – pour leur ul­time col­la­bo­ra­tion. Plus ré­cem­ment, Jeanne Mo­reau était en­trée en stu­dio avec Etienne Da­ho pour in­ter­pré­ter le très sub­ver­sif poème « le Condam­né à mort », écrit par Jean Ge­net en 1942, de­puis la pri­son de Fresnes. Elle ne chan­tait plus, pré­fé­rant ré­ci­ter.

Pour l’ac­trice, la chan­son est un autre moyen de s’ex­pri­mer, de « lâ­cher prise ». Elle en­re­gis­tre­ra des mor­ceaux tout au long de sa car­rière.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.