So­cié­té

De plus en plus de femmes aban­donnent les tein­tures et osent ar­bo­rer des che­ve­lures im­ma­cu­lées. Une dé­marche éman­ci­pa­trice, pas tou­jours bien com­prise

L'Obs - - Sommaire - Par MA­RIE VATON

Dans le blanc des che­veux

Elles sont as­sises toutes les trois sur les ban­quettes mol­le­ton­nées rouges du Ca­fé de Flore. Trois Grâces qui font les idiotes et ri­canent très fort. On ne leur donne pas d’âge. Elles ont la dé­gaine d’ado­les­centes, l’al­lure de tren­te­naires, l’élé­gance de femmes puis­santes. Elles ne se res­semblent pas, si ce n’est leur te­nue, noire, qui contraste avec leur che­ve­lure, toute blanche. Cet après-mi­di-là, elles lèvent leur verre de vin, blanc bien sûr, et trinquent. Mais à quoi ? Elles ont al­lè­gre­ment dé­pas­sé la fleur de l’âge et s’en fichent éper­du­ment. La pre­mière, Ta­tia­na de Ros­nay, a 55 ans et fait par­tie des au­teurs fran­çais les plus lus dans le monde. La deuxième, Ca­the­rine Loewe, a 63 ans; elle est top mo­del pour l’agence Next. La troi­sième, So­phie Fon­ta­nel, a 54 ans. Elle est jour­na­liste, chro­ni­queuse à « l’Obs », star d’Ins­ta­gram et, de­puis peu, la nou­velle égé­rie « sil­ver grey » fran­çaise de la pla­nète mode. Il y a dix ans en­core, on les au­rait prises pour des « da­dames » ex­tra­va­gantes. Les temps ont chan­gé. Au­jourd’hui, il n’est plus si rare de croi­ser des femmes rayon­nantes, les che­veux blancs au vent. Aux Etats-Unis, c’est même de­ve­nu un phé­no­mène : le Going Gray Mo­ve­ment, une sorte de mou­ve­ment de li­bé­ra­tion des che­veux gris, lan­cé en 2007 par le best-sel­ler d’une jour­na­liste, Anne Krea­mer, « Going Gray : How to Em­brace Your Au­then­tic Self with Grace and Style » (Edi­tions Lit­tle, Brown and Com­pa­ny).

Sur in­ter­net et les ré­seaux so­ciaux, elles sont dé­sor­mais des cen­taines à par­ta­ger leurs pho­tos « avant » et « après » et à évo­quer leur « pen­dant », cette tran­si­tion bi­co­lore un peu in­grate pen­dant la­quelle elles doivent ap­prendre à mon­trer tout ce qu’elles s’ap­pli­quaient soi­gneu­se­ment à ca­cher. « Les che­veux gris sont stig­ma­ti­sés et je veux contri­buer à chan­ger ça », écrit Kim, 43 ans, sur le site going­gray­blog.com. De­bo­rah, elle, est fière de sa « cou­ronne d’ar­gent » sur la tête : « Toute ma vie, j’ai dû me plier à ce qu’on me di­sait de faire. Au­jourd’hui, c’est moi qui dé­cide! » Comme ces ré­vo­lu­tion­naires du blanc, ne pou­vant « plus se voir en tein­ture », So­phie Fon­ta­nel a dé­ci­dé, l’an pas­sé, de ten­ter l’ex­pé­rience du brun fon­cé au blanc ar­gen­té. Des mois du­rant, elle aus­si a par­ta­gé sa mé­ta­mor­phose avec ses mil­liers de fol­lo­wers sur Ins­ta­gram, le jour en plein so­leil ou sous la douce lu­mière des ré­ver­bères de Pa­ris. Elle en a fait un ro­man, « Une ap­pa­ri­tion » (Ro­bert Laf­font), où elle ra­conte son long che­min vers le blanc dans le re­gard, par­fois cruel, des autres. Et dans le sien. « L’ex­pé­rience m’a trans­for­mée, dit-elle. Phy­si­que­ment, mais sur­tout in­té­rieu­re­ment. Comme les Noirs ont lan­cé le mou­ve­ment Black Is Beau­ti­ful pour cé­lé­brer leur beau­té na­tu­relle, il faut li­bé­rer le che­veu blanc. »

Un blanc qui, peu à peu, lui évoque non pas la dé­cré­pi­tude, la dé­chéance, la vieillesse, mais la lu­mière, « les murs peints à la chaux en Grèce, le marbre de Car­rare, le sable des bancs de mer, la nacre des co­quillages, la craie sur le ta­bleau, un bain au lait, le ra­dieux d’un bai­ser, la pente en­nei­gée, la tête de Ca­ry Grant re­ce­vant un os­car d’hon­neur, ma mère m’ame­nant à la neige, l’hi­ver ».

Ré­vo­lue, écrit pour sa part Anne Krea­mer, l’époque où « avec mon casque d’aca­jou noir et pro­fond sur la tête, j’avais l’air de faire sem­blant d’être quel­qu’un que je n’étais pas ». Cha­cune de leur cô­té, ces deux pion­nières ont fé­dé­ré une com­mu­nau­té de femmes qui, elles aus­si, font leur « mue ». Parce qu’elles veulent « ren­con­trer » la nou­velle per­sonne qu’elles sont en train de de­ve­nir, re­fusent les in­jonc­tions de pa­raître éter­nel­le­ment jeunes ou les contraintes des ren­dez-vous chez le coif­feur, cet « es­cla­vage so­cial », pour Ta­tia­na de Ros­nay, qui ajoute : « Lais­ser ses che­veux blan­chir, c’est un voyage per­son­nel qui ré­vèle qui on est vrai­ment. Ce­la va bien au-de­là d’un phé­no­mène de mode. » Ma­de­leine, 76 ans, est « par­tie à la conquête » des siens lors­qu’elle avait 45 ans. « L’âge des pre­miers stig­mates du temps qui passe », ra­conte-t-elle. Ce jour-là, elles s’étaient fait la pro­messe, avec une grande amie, de ne ja­mais pas­ser par la case bis­tou­ri. « On avait vu les ra­vages de la chi­rur­gie es­thé­tique au­tour de nous, cette lutte illu­soire et per­due d’avance contre le temps. On vou­lait vieillir belles et bien », ex­plique-t-elle.

Mais les re­gards ne sont pas tou­jours tendres à l’égard de celles qui osent je­ter leurs pe­tites boîtes de tein­ture. Et les coups de griffe ne viennent pas for­cé­ment de là où on les at­ten­dait… Ta­tia­na de Ros­nay avait à peine 30 ans quand elle a eu sa pre­mière mèche blanche. Les coif­feurs lui disent qu’elle est « trop jeune pour ne pas la ca­cher ». L’écri­vain ne se re­biffe pas tout de suite et se plie, qua­si­ment chaque se­maine, à ap­pli­quer « cette pâte noi­râtre et nau­séa­bonde » sur ses che­veux. « L’été, sous le so­leil, ça vi­rait à l’orange, se sou­vient-elle. Le chlore des pis­cines, le sel de la mer n’ar­ran­geaient rien. » Alors un jour, elle dé­cide d’ar­rê­ter. Pen­dant l’an­née qui suit, celle qui n’a pas en­core tout à fait 40 ans su­bit des com­men­taires

« hor­ri­fiés ». De femmes sur­tout : « Tu te laisses al­ler, com­ment tu peux faire ça ? » lui ré­pète-t-on. « Vingt fois j’ai failli re­tour­ner en pleurs chez mon coif­feur. Il m’a fal­lu du temps pour ac­cep­ter de me “dé­con­di­tion­ner” de ce que si­gni­fie, pour une femme, avoir des che­veux blancs. » So­phie Fon­ta­nel, elle, croi­sant un jour son re­flet de­vant le mi­roir, crut voir sa mère, et avant elle sa grand-mère et sa tante, « celles nom­breuses et adu­lées que j’avais vues se dé­gra­der et que j’avais dû ai­der à mar­cher ». « Alors, j’osai un dé­tour. Au lieu d’al­ler di­rec­te­ment vers la salle de bains, je m’en fus […] me confron­ter avec mon re­flet. […] Et là, im­mo­bile, je pris le temps de m’en­sor­ce­ler », écrit-elle.

Sans doute le sort fut-il puis­sant. Elle n’est pas la seule à s’éprendre de sa nou­velle cou­leur, de sa nou­velle per­sonne. Elle plaît ain­si, beau­coup plus qu’avant. « Con­trai­re­ment à ce qu’on pense, les che­veux gris ne nous rendent pas in­vi­sibles aux yeux des hommes », as­sure-t-elle. Au contraire, ajoute Ta­tia­na de Ros­nay, « le blanc brouille les cartes, il es­tompe les signes de l’âge ».

Avec son port de tête et sa sil­houette im­pec­cables, im­pos­sible de de­vi­ner ce­lui de Gé­ral­dine Mil­liard de Las­sus, qui porte longue sa che­ve­lure ar­gent. Cette prof de yo­ga le sait et s’en amuse : « Ce qui plaît à mon amou­reux, ce n’est ni mon âge que je ne dis pas, ni mes che­veux blancs que je ne teins pas. C’est cette ori­gi­na­li­té qui m’ap­par­tient. »

L’es­sayiste fé­mi­niste Mo­na Chol­let, au­teur de « Beau­té fa­tale » (Zones) et elle aus­si adepte de ses che­veux blancs, s’in­ter­roge : « Pour­quoi fau­drait-il don­ner l’illu­sion que le temps ne passe pas ? Qui ne voit pas qu’il passe, fran­che­ment? Je me sens bien plus épa­nouie, bien mieux dans ma peau que quand j’avais 20 ans; pour­quoi de­vrais-je dis­si­mu­ler ce que je consi­dère comme un gain, une vic­toire, une ri­chesse ? » Dans le pe­tit monde de la coif­fure, ils sont quelques pré­cur­seurs à en­cou­ra­ger la « tran­si­tion blanche », comme ils disent. Fré­dé­ric Men­ne­trier pré­fère le blanc à toute autre cou­leur syn­thé­tique, au point de lui dé­dier son salon de coif­fure, L’Ate­lier blanc. Cha­peau me­lon sur des che­veux poivre et sel, ce co­lo­riste an­ti­con­for­miste in­cite de­puis vingt ans les femmes à adop­ter leur che­ve­lure opa­line. « La na­ture fait très bien les choses car le blanc per­met d’adou­cir les traits. Il faut ar­rê­ter avec l’idée re­çue que ce­la va mieux aux hommes qu’aux femmes », as­sure-t-il. Une idée pour­tant te­nace… Quand Vir­gi­nie Fau­vel, 39 ans, in­quiète des ef­fets toxiques de la tein­ture pen­dant sa gros­sesse, a ar­rê­té de se co­lo­rer, son com­pa­gnon lui a lan­cé un peu ver­te­ment : « Si tu étais cé­li­ba­taire, je ne pense pas que tu te per­met­trais de faire ça. » Il a fal­lu que des amis le ren­voient à ses propres tempes grises pour qu’il ac­cepte la dé­marche de sa com­pagne.

Avoir des che­veux blancs, « c’est une bonne nou­velle, af­firme So­phie Fon­ta­nel. C’est l’oc­ca­sion d’ex­pé­ri­men­ter autre chose et de chan­ger de style ». Ou même de vie, comme Ca­the­rine Loewe. Il y a six ans, celle qui me­nait de front une double car­rière à Ge­nève d’avo­cate et d’his­to­rienne de l’art se fait ar­rê­ter dans un ma­ga­sin par un « scout », ces chas­seurs de top mo­dels. « Au dé­part, je pen­sais que c’était ma fille qui l’in­té­res­sait. Mais c’est sur moi que la di­rec­trice de l’agence a fi­na­le­ment fla­shée ! » De­puis, man­ne­quin « sil­ver », cette mère de quatre en­fants a po­sé pour « Vogue » et « Va­ni­ty Fair » et dé­fi­lé pour Jean Paul Gaul­tier ou H&M. Lors­qu’elle dé­am­bule du haut de son

1,80 mètre dans les rues avec son car­ré blanc, tout le monde la re­garde : « L’âge que j’af­fiche me donne un aplomb et une confiance en moi in­croyables. »

En marche, la ré­vo­lu­tion blanche? Pour l’ins­tant, seule une mi­no­ri­té de cou­ra­geuses plu­tôt pri­vi­lé­giées s’au­to­rise l’al­lure in­tem­po­relle d’une che­ve­lure ar­gent. « La ten­dance pro­fonde reste au net, au lisse et à l’asep­ti­sé, des qua­li­fi­ca­tifs qui ne vont en gé­né­ral pas avec la vieillesse », constate Ch­ris­tian Brom­ber­ger, pro­fes­seur d’eth­noé­crit lo­gie à l’uni­ver­si­té Aix-Mar­seille et au­teur de « les Sens du poil : une an­thro­po­lo­gie de la pi­lo­si­té » (Créa­phis). « Nous sommes dans une so­cié­té tou­jours gui­dée par la peur de l’âge, in­siste Ta­tia­na de Ros­nay. Il faut une bonne dose de dé­ter­mi­na­tion pour ap­pri­voi­ser ce temps qui passe. » Ain­si, sur les ré­seaux, af­fleurent aus­si les té­moi­gnages de celles qui ont ten­té l’ex­pé­rience et re­brous­sé che­min, sous la pres­sion des leurs ou… d’elles-mêmes. A l’ins­tar d’Eri­ca Jag­ger, une blo­gueuse de Los An­geles qui dans le « Huf­fing­ton Post » : «A 52 ans, j’ai l’âge qu’il faut pour “faire vieille”. Quand je pense au temps et à l’ar­gent que je pour­rais éco­no­mi­ser en lais­sant le na­tu­rel s’ins­tal­ler, ça semble idiot de ne pas le faire. […] Pour­tant, je ne crois pas que prendre de l’âge si­gni­fie qu’il faut “ab­so­lu­ment” avoir des che­veux gris ou évi­ter toute in­jec­tion. Parce que si on suit la lo­gique du 100% na­tu­rel jus­qu’au bout, il fau­drait aus­si ar­rê­ter de se ra­ser, de s’épi­ler ou de faire sa ma­nu­cure. » Une autre ré­vo­lu­tion ?

Vir­gi­nie, in­quiète de la toxi­ci­té des tein­tures.

Gé­ral­dine, pro­fes­seur de yo­ga li­bé­rée.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.