L’hu­meur

L'Obs - - Sommaire - J. G. Par JÉ­RÔME GAR­CIN

de Jé­rôme Gar­cin

En­core un mo­ment, mon­sieur le ro­man. Un peu de poé­sie si­len­cieuse, s’il vous plaît, avant le grand saut dans la prose ca­co­pho­nique de la ren­trée lit­té­raire. Et quelle poé­sie, où « les rêves sont les éloges per­dus de la pen­sée », où « la braise em­porte le voya­geur dans la lampe du ter­ras­sier », où « le conflit des pierres dis­si­mule un ser­pent ». Et où l’on peut lire : « Ecrire un poème, c’est comme être seul dans une rue si étroite qu’on ne pour­rait croi­ser que son ombre. » L’au­teur, dont les édi­tions Pierre Mai­nard ras­semblent l’oeuvre poé­tique (18 eu­ros), s’ap­pe­lait Thier­ry Metz. Il a mis fin à ses jours le 16 avril 1997. Il avait 40 ans, un phy­sique de de­mi de mê­lée et une lé­gè­re­té de feu fol­let. Au­to­di­dacte ayant ap­pris à lire dans les bou­quins des Chif­fon­niers d’Em­maüs, long­temps homme à tout faire sur les chan­tiers de ter­ras­se­ment (re­lire son ad­mi­rable « Jour­nal d’un ma­noeuvre », Gal­li­mard, 1990), père de trois en­fants, dont l’un, Vincent, fut fau­ché, à 8 ans, par une voi­ture, Thier­ry Metz ne ces­sa ja­mais d’écrire. Même de­vant une mon­tagne de par­paings, une gâ­chée de ci­ment ou une fu­taie d’étais, il pre­nait le temps de cé­lé­brer « le tra­vail de se sim­pli­fier » et « les gestes qui ont une âme », n’ou­bliait pas de « ra­vi­tailler la langue ». Même à l’hô­pi­tal psy­chia­trique de Ca­dillac, où, en 1996, il se fit ad­mettre pour com­battre sa dé­pen­dance à l’al­cool et à la neu­ras­thé­nie, il conti­nua de rem­plir le cahier de « l’Homme qui penche » (Edi­tions Unes, 19 eu­ros). « Je dois tuer quel­qu’un en moi, même si je ne sais pas trop com­ment m’y prendre », écrit-il en ar­ri­vant, des poèmes de Ro­ber­to Juar­roz sous le bras, au pa­villon Char­cot, dont il va bien­tôt por­trai­tu­rer, à la san­guine, les ombres er­rantes. Re­né, qui marche tout le temps et ne s’as­sied ja­mais. Ma­dy, té­ta­ni­sée par les élec­tro­chocs – « elle n’est plus qu’un re­gard qui nous cherche ». Pa­tri­cia, jeune femme aux che­veux blancs, si trans­pa­rente qu’on la di­rait « sou­te­nue comme une brin­dille par un oi­seau que nous ne voyons pas ». Et lui-même, es­souf­flé par ses propres mots, qui ré­pond au mé­de­cin cu­rieux de sa­voir où « il se si­tue, au­jourd’hui » : « Par là, pas loin. Mais pas de­dans. » Quatre mois avant sa mort vo­lon­taire, Thier­ry Metz, ce ma­çon sans mai­son, note en­core : « Je ne re­garde plus, je n’écoute plus – je vais sim­ple­ment me ca­cher au centre de ce qui se passe. » Mais ce qui est ma­gni­fique et bou­le­ver­sant, c’est que, vingt ans après sa dis­pa­ri­tion, l’homme qui penche en­fin se re­dresse. Dans ses poèmes, il est de­bout.

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