Les rin­gards de­ve­nus co­ol (3/4)

Elle dé­gage un par­fum de va­cances et porte une his­toire qui en fait une pièce aus­si cheap que co­ol, aus­si vin­tage qu’ac­tuelle. Dé­cryp­tage sous toutes les cou­tures

L'Obs - - SOMMAIRE - Par ELVIRE EMPTAZ

La nou­velle vague de la che­mise ha­waïenne

Mi­di, les branches d’arbres du bois de Bou­logne pro­tègent les in­vi­tés de l’in­ten­si­té du so­leil qui brille haut en ce 21 juin. Ce soir, Pa­ris se­ra en­va­hi de groupes ama­teurs réu­nis pour la Fête de la Mu­sique mais, pour l’heure, le dé­fi­lé Ba­len­cia­ga va com­men­cer. Cette sai­son, le créa­teur Dem­na Gva­sa­lia pré­sente Dad Wear, une col­lec­tion ins­pi­rée par les te­nues des pères de fa­mille. Les man­ne­quins de tous âges dé­filent ac­com­pa­gnés d’en­fants, te­nus par la main ou dans les bras. Et puis sou­dain, voi­là une, puis deux, puis trois che­mi­settes aux im­pri­més tro­pi­caux. Comme si de rien n’était, elles s’in­sèrent dans ce ves­tiaire com­po­sé de cos­tards, de po­los ni­ne­ties et de der­bies. Ba­len­cia­ga vient d’im­po­ser le re­tour d’une pièce culte, au­tant ado­rée que dé­tes­tée : la che­mi­sette ha­waïenne.

Il faut re­mon­ter aux ori­gines de cet ha­bit aux manches courtes, re­haus­sé de mo­tifs flo­raux ou de scé­nettes de la vie quo­ti­dienne, pour com­prendre pour­quoi il gé­nère un ima­gi­naire si riche, qui s’étend des plages de Ho­no­lu­lu aux clips de Car­los, en pas­sant par le pré­sident amé­ri­cain Tru­man ou le film « Ro­méo + Ju­liette » de Baz Luhr­mann. Les dé­buts de son his­toire s’écrivent au condi­tion­nel, car ils sont un peu flous. La che­mise ha­waïenne vien­drait d’une étoffe tra­di­tion­nelle du Pa­ci­fique, le ta­pa, réa­li­sée à par­tir d’écorce de mû­rier. Les im­pri­més, eux, se­raient ins­pi­rés des fleurs lo­cales et des mo­tifs nip­pons ha­bi­tuel­le­ment ap­po­sés sur les ki­mo­nos, les pre­miers mi­grants ja­po­nais étant ar­ri­vés à Ha­waï à la fin du xixe siècle pour tra­vailler dans les champs de canne à sucre. « La che­mi­sette a gar­dé l’am­pleur de leurs te­nues et cer­taines tech­niques d’im­pres­sions », pré­cise Serge Car­rei­ra, spé­cia­liste du luxe et maître de confé­rences à Sciences-Po. A ce mo­ment-là, les mis­sion­naires chré­tiens, cho­qués de voir cer­tains ou­vriers des plan­ta­tions tra­vailler torse nu, leur im­posent une che­mise en co­ton épais aux bou­tons en nacre ou en co­co­tier, alors ap­pe­lée pa­la­ka.

DE BRAN­CHÉ...

Il faut at­tendre les an­nées 1930 pour qu’elle tra­verse l’océan et ar­rive aux EtatsU­nis par l’in­ter­mé­diaire des tou­ristes.

Elle plaît par­ti­cu­liè­re­ment aux pla­gistes et aux sur­feurs. Des en­tre­pre­neurs lo­caux flairent le fi­lon et dé­ve­loppent la Alo­ha Shirt. El­le­ry Chun lance la pre­mière pro­duc­tion in­dus­trielle. Il est sui­vi par Al­fred Sha­heen en 1948, qui pro­pose une ver­sion plus élé­gante, aux mo­tifs tra­vaillés, pri­sée entre autres par El­vis Pres­ley. Le King en porte une sur la po­chette de son disque «Blue Ha­waii», sor­ti en 1961: « Sa che­mise re­pré­sente par­fai­te­ment toute la vague ti­ki avec la mode des col­liers de fleurs et du uku­lé­lé, com­mente Serge Car­rei­ra. Ce­la rap­pelle ce ci­né­ma exo­tique un peu mu­sic-hall qui jouait sur les cli­chés, le cô­té dé­gui­se­ment tro­pi­cal, et re­pré­sen­tait le monde d’une fa­çon lé­gère et ca­ri­ca­tu­rale. »

La che­mi­sette est sy­no­nyme de dé­con­trac­tion, de va­cances, de vo­lup­té. Même le pré­sident Har­ry S. Tru­man en a une en cou­ver­ture de « Life », en 1951, alors qu’il tente de se mon­trer sous un jour plus doux. Les GI en poste sur les îles en rap­portent chez eux pour les por­ter le di­manche entre amis. C’est en 1959, alors que Ha­waï de­vient le cin­quan­tième Etat des Etats-Unis, que cette pièce se trans­forme en sym­bole de l’Amé­rique qui voyage. Pour Gon­zague Du­pleix, au­teur de « Comment res­ter chic en toutes cir­cons­tances » (Flam­ma­rion), « c’est a prio­ri un vê­te­ment mo­derne par­fai­te­ment stu­pide. L’at­tri­but du mec qui re­vient de la guerre et va faire un bar­be­cue ou tondre la pe­louse. C’est pré­ci­sé­ment cette conno­ta­tion ban­lieu­sarde qui sé­duit et ins­pire au­jourd’hui les créa­teurs». Au fil des dé­cen­nies, la che­mi­sette ha­waïenne est por­tée par des per­son­nages forts. Après El­vis, il y a Ma­gnum, in­ter­pré­té par Tom Sel­leck dans la sé­rie télé des an­nées 1980, Raoul Duke, in­car­né par John­ny Depp dans « Las Ve­gas Pa­ra­no», ou en­core le Ro­méo joué par Leo­nar­do DiCa­prio dans les an­nées 1990. Plus ré­cem­ment, Dane DeHaan l’a ar­bo­rée dans « Va­lé­rian» de Luc Bes­son. « C’est à double tran­chant car ce sont des per­son­nages à qui l’on s’iden­ti­fie, qui ont dé­jà un ca­rac­tère, une au­ra que la che­mi­sette va ve­nir ren­for­cer », ana­lyse Serge Car­rei­ra.

EN PAS­SANT PAR L’AM­BI­VA­LENCE…

Dès le dé­but, la che­mi­sette est por­teuse d’une am­bi­va­lence. Aus­si beauf que chic, comme la cla­quette de pis­cine ou le col­lier ras-du-cou. As­so­ciée à un uni­vers par­ti­cu­lier – la plage –, elle est es­sen­tiel­le­ment por­tée par les ama­teurs de glisse et de skate, in­car­na­tions du co­ol su­prême pour toute une gé­né­ra­tion. En même temps, sa na­ture même de che­mi­sette la classe au­to­ma­ti­que­ment dans la ca­té­go­rie des ha­bits es­ti­vaux ris­qués et ca­ri­ca­tu­raux, à l’image d’un bob Ri­card. «On peut tout au­tant la pen­ser Car­los que Ryan Gos­ling, pre­mier ou der­nier de­gré, note Fred Llo­sa, sty­liste au bu­reau de ten­dances Car­lin In­ter­na­tio­nal. C’est ça qui amuse les créa­teurs qui l’ont fait pas­ser des sta­tions bal­néaires au cat­walk. On trouve dé­sor­mais dans les dé­fi­lés des mi­cro­mo­tifs très tra­vaillés, des cols plats, mais sans que l’es­prit de base un peu large soit dé­na­tu­ré. » Sa col­lègue Louise Tac­co­en, res­pon­sable mode et mar­ke­ting, confirme: « C’est une ques­tion d’at­ti­tude. On re­trouve aus­si son pen­dant chez les femmes, no­tam­ment dans des fes­ti­vals de mu­sique comme Coa­chel­la. Mais plus que la che­mi­sette lit­té­rale, c’est son im­pri­mé qui est dé­cli­né avec un cô­té fleu­ri, très “jungle”. »

… À L’AVANT GARDISME

On connaît tous le pon­cif di­sant que la mode est un éter­nel re­com­men­ce­ment. Si on se lasse de cette phrase, trop sou­vent pro­non­cée, elle n’en est pas moins vraie. Au fil du temps, la che­mi­sette a réus­si à s’im­po­ser dans le ves­tiaire mas­cu­lin. Elle a été ado­rée puis dé­lais­sée avant de mieux re­ve­nir de­puis l’an­née der­nière, avec la col­lec­tion Ha­waï de Va­len­ti­no. Pour Noé­mie Voyer, di­rec­trice créa­tive à l’agence Ins­tinct, « elle ap­porte le grain de fan­tai­sie dans un ves­tiaire mas­cu­lin sou­vent can­ton­né à des cou­leurs sobres et des formes très clas­siques. Elle peut être une pièce de connais­seur, qui en choi­si­ra avec soin la qua­li­té, le mo­tif, la gamme de cou­leur… Cette sai­son, elle est trai­tée dans des teintes sombres ou des contrastes vifs avec du noir. Elle est une nou­velle illus­tra­tion de la ten­dance po­pu-

laire/underground, bon goût/mau­vais goût, ame­née par des marques comme Ve­te­ments. » En 2017, les créa­teurs s’amusent à ré­in­ter­pré­ter la che­mi­sette ha­waïenne. Mais ils prennent leurs pré­cau­tions, car comme le rap­pelle Serge Car­rei­ra: «C’est vrai­ment un ha­bit qui peut être re­sty­li­sé mais ne peut pas être dé­con­tex­tua­li­sé. Mi-dé­cembre, c’est com­pli­qué à por­ter, car elle ne se re­couvre pas d’un pull. Elle n’existe presque que dans son in­té­gri­té, ce qui la rend forte. Elle cor­res­pond à un mo­ment de plai­sir, c’est là toute sa puis­sance.» Chez Louis Vuit­ton, elle adopte une forme classique où on a su­per­po­sé une autre che­mi­sette trans­pa­rente et ajou­té un gros lo­go. Elle perd ses cou­leurs, mais garde ses pal­miers dans la ver­sion com­plète, bob-che­mi­sette-pan­ta­lon mixés à des ac­ces­soires de sport, pro­po­sée par Mar­ce­lo Bur­lon Coun­ty of Mi­lan en col­la­bo­ra­tion avec Kap­pa. Et, se­lon Paul Smith, elle est ac­com­pa­gnée d’un beau cos­tard. « C’est hy­per­in­té­res­sant car ce­la montre qu’il n’y a plus de bar­rière entre le luxe et le po­pu, on peut en­fin avoir des ren­contres », re­marque Noé­mie Voyer. «On peut aus­si s’amu­ser de la re­trou­ver dans des mai­sons fran­çaises au goût sûr et avant-gar­diste, comme Kit­su­né ou Ami », ren­ché­rit Gon­zague Du­pleix.

Si elle est fon­da­men­ta­le­ment une pièce mas­cu­line, la che­mi­sette ha­waïenne est aus­si pré­sente dans les col­lec­tions femme. Elle est fluo et ren­trée dans une jupe longue chez Guc­ci, de­vient une com­bi­nai­son chez Stel­la McCart­ney… La DJ co­réenne Peg­gy Gou en porte ré­gu­liè­re­ment, la mixant à di­vers im­pri­més. Elle la choi­sit chez des marques dé­ca­lées comme Va­ca­tion qui, dans une col­lec­tion en col­la­bo­ra­tion avec l’illus­tra­trice An­ge­la Ju­diyan­to, pro­pose no­tam­ment un mo­dèle à l’e gie d’El­vi­ra de «Scar­face », dans sa cé­lèbre robe rouge, in­car­née par Mi­chelle Pfei er. Peg­gy Gou sym­bo­lise par­fai­te­ment ce mou­ve­ment de bran­chés qui chinent leurs che­mi­settes ha­waïennes pour l’as­pect vin­tage. « Il y a un cô­té connais­seur qui va re­cher­cher une pièce “old school”, in­siste Gon­zague Du­pleix. C’est comme une toile vierge, un sup­port très ar­tis­tique, parce que vé­ri­table ter­rain de jeu fan­tai­siste. Plus le mo­tif est com­plexe, plus c’est poin­tu. C’est un vê­te­ment qui ne vieillit pas et fait sen­sa­tion. Ce­la donne l’air co­ol, c’est le comble de la dé­tente, elle a un as­pect so­phis­ti­qué sans en avoir l’air. »

Char­gée de ré­fé­rences po­si­tives et par­fois sul­fu­reuses liées aux per­son­nages qui l’ont por­tée, elle n’est pas prête de se dé­mo­der. Et Gon­zague Du­pleix de conclure : «La che­mi­sette ha­waïenne est une sorte de psy­cho­thé­ra­pie. Si elle a bien un at­trait, c’est qu’elle pal­lie un manque de co­ol, de temps libre, de joie de vivre. »

EL­VIS ÉQUI­PÉ DE TOUTE LA PANOPLIE, UKU­LÉ­LÉ, COL­LIER DE FLEURS ET CHE­MI­SETTE, DANS « BLUE HA­WAII ».

EN 1996, LA CHE­MI­SETTE FAIT SON RE­TOUR GRÂCE À LEO­NAR­DO DICA­PRIO, DANS « RO­MÉO + JU­LIETTE ».

LA DJ CORÉEENE PEG­GY GOU, ADEPTE DES CHE­MISES À FLEURS.

DÉ­FI­LÉ BALANCIAGA 2018

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