Dis­cri­mi­na­tion Ch­ris­tiane Tau­bi­ra : “Af­fron­tons notre pas­sé es­cla­va­giste !”

L’ex-garde des Sceaux Ch­ris­tiane Tau­bi­ra pré­face “le Pro­cès de l’Amé­rique”, un ré­qui­si­toire si­gné par l’in­tel­lec­tuel de re­nom Ta-Ne­hi­si Coates pour une in­dis­pen­sable ré­pa­ra­tion des crimes de l’es­cla­vage. En­tre­tien

L'Obs - - SOMMAIRE - Re­trou­vez l’in­té­gra­li­té de cet en­tre­tien ain­si que des ex­traits du livre de Ta-Ne­hi­si Coates sur Bi­bliobs.com.

Hea­ther Hayer, une femme de 32 ans, vient d’être tuée alors qu’elle ma­ni­fes­tait contre un ras­sem­ble­ment su­pré­ma­ciste à Char­lot­tes­ville, qui en­ten­dait dé­fendre la mé­moire des es­cla­va­gistes. Que nous dit ce meurtre de l’Amé­rique d’au­jourd’hui?

Le meurtre de cette jeune avo­cate blanche, an­ti­ra­ciste, dit la dé­mence qui ins­pire ce qu’on ap­pelle le do­mes­tic ter­ro­rism aux Etats-Unis. Et le sen­ti­ment d’im­pu­ni­té qui do­mine chez ceux qui l’exercent. La veille de cet as­sas­si­nat, dé­jà, la vio­lence de ces nos­tal­giques de l’es­cla­vage, ces af­fi­dés du na­zisme, ces pro­sé­lytes de l’in­to­lé­rance, était mons­trueuse à voir : une bru­ta­li­té fruste, à l’état gros­sier, s’abat­tant sur des per­sonnes pour­tant im­mo­biles et presque si­len­cieuses, mais qui di­saient par leur pré­sence, leurs pan­cartes et leur cou­rage, qu’elles sont une part si­gni­fi­ca­tive et si­gni­fiante de l’Amé­rique, mais aus­si, et c’est in­sup­por­table pour ces tro­glo­dytes de la pen­sée, qu’elles ne sont pas em­pri­son­nées dans leur cou­leur de peau, Blancs et Noirs so­li­daires, re­pré­sen­tant et dé­fen­dant, par­de­là les ap­pa­rences, une hu­ma­ni­té consciente de son in­té­gri­té, consen­tant à sa di­ver­si­té, vo­lon­ta­riste en uni­té.

Comment faut-il in­ter­pré­ter le re­fus de Do­nald Trump de condam­ner clai­re­ment ce crime ra­ciste?

Pour le coup, il y a dans son at­ti­tude une vraie co­hé­rence. Il fau­drait beau­coup d’ef­forts pour ou­blier ses éruc­ta­tions de cam­pagne et ses fré­né­sies de pré­sident. Il n’y avait au­cune am­bi­guï­té dans son « Make Ame­ri­ca great again », parce qu’il ne fai­sait au­cun mys­tère que cette de­vise était celle du Ku Klux Klan : es­cla­va­giste, sé­gré­ga­tion­niste, sexiste, ra­ciste, xé­no­phobe. Il y ajou­tait une dose de vi­ri­li­té, do­pée par la fé­ro­ci­té de la télé-réa­li­té. Ses quelques ter­gi­ver­sa­tions, vite re­niées, ne furent qu’une brève ca­pi­tu­la­tion. Il a choi­si de main­te­nir ce qui est plus qu’une al­lé­geance : une conver­gence de vues. Et les pro­pos te­nus par Steve Ban­non à son dé­part de la Mai­son-Blanche prouvent bien la conni­vence.

Ces faits confèrent une brû­lante ac­tua­li­té au pro­pos du livre de TaNe­hi­si Coates que vous pré­fa­cez. Pour­quoi en ap­pelle-t-il au­jourd’hui à la ré­pa­ra­tion des crimes de l’es­cla­vage?

Ta-Ne­hi­si Coates ac­tua­lise le su­jet de la ré­pa­ra­tion, il le rend contemporain. Il lui donne chair à tra­vers des tra­jec­toires de vie très pré­cises, des ex­pé­riences vé­cues, tra­ver­sées par des luttes, et nous sommes tou­chés parce qu’en plus c’est bien écrit. Le fil de son ou­vrage, c’est la mise à nu pré­cise, la dé­cons­truc­tion à la fa­çon d’un Der­ri­da, des mé­ca­nismes mis en oeuvre pour ex­clure les Afri­cains-Amé­ri­cains de leurs droits de ci­toyens. Ils sont écar­tés de l’ac­cès au lo­ge­ment, à la pro­prié­té, à cer­tains quar­tiers, à des em­prunts nor­maux, et ce­ci jus­qu’à au­jourd’hui. Coates nous ap­prend que les sub­primes, ces em­prunts « em­poi­son­nés », avaient été conçus spé­cia­le­ment pour cette clien­tèle. Il met là le doigt sur une dé­cla­ra­tion de guerre sour­noise qui a tra­ver­sé les gé­né­ra­tions. Il dé­voile des mé­ca­nismes, des stra­ta­gèmes qui visent à écar­ter les

Afri­cains-Amé­ri­cains non seule­ment de l’éga­li­té de droit, mais aus­si de la pro­tec­tion de la loi. C’est-à-dire à les pla­cer dans un état de vul­né­ra­bi­li­té ab­so­lue. Le mes­sage est : vous n’avez que votre propre force, vous, votre fa­mille, ceux que vous ai­mez, vous êtes tous ex­po­sés, vous êtes ob­jec­ti­ve­ment faibles. Ce­la crée les condi­tions d’une ex­clu­sion or­ga­nique et pro­duit un sen­ti­ment d’in­fé­rio­ri­té trans­mis de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion.

C’est une fa­çon pour les au­to­ri­tés de l’Amé­rique qui se dit blanche d’or­ga­ni­ser l’ex­ploi­ta­tion et l’af­fai­blis­se­ment des Afri­cains-Amé­ri­cains. Aux Etats-Unis, on tue presque un mil­lier d’entre eux par an, uni­que­ment parce qu’ils sont afri­cains-amé­ri­cains. Un ga­min dans un parc, Ta­mir Rice, 12 ans, son pis­to­let en plas­tique est pré­ten­du­ment pris pour un vrai, tué. On les tue comme ça, dans un four­gon de po­lice, parce qu’ils marchent en chan­tant ou parce qu’ils vendent des ci­ga­rettes sur le trot­toir. Cette vul­né­ra­bi­li­té est or­ga­ni­sée, elle est donc for­cé­ment res­sen­tie et in­té­rio­ri­sée. C’est ce qu’ex­plique Ta-Ne­hi­si Coates dans son pré­cé­dent es­sai, « Une co­lère noire » – dont je pré­fère le titre ori­gi­nal, « Bet­ween the World and Me » –, cette peur phy­sique des Noirs. Il ra­conte comment, ado­les­cent, il a com­pris que ces gars qui se ba­la­daient avec de grandes chaînes do­rées, des jeans bag­gy, et qui la ra­me­naient en se ba­gar­rant sans ar­rêt, c’était leur fa­çon de maî­tri­ser leur peur, parce qu’ils se sentent constam­ment, in­trin­sè­que­ment, en in­sé­cu­ri­té.

Cet apar­theid sour­nois né dans le sillage de l’es­cla­vage existe-t-il sous une forme ou une autre en France?

La France aus­si est dans la dé­né­ga­tion d’une né­ces­saire ré­pa­ra­tion. Bien sûr, on ne peut su­per­po­ser, mais on ne peut da­van­tage pré­tendre que ce su­jet ne se pose pas, eu égard à la si­tua­tion des ter­ri­toires d’outre-mer, ou à celle de nom­breuses per­sonnes qui vivent dans les ban­lieues fran­çaises. Les dis­cri­mi­na­tions existent et, si nous ne vou­lons pas les voir, l’ac­tua­li­té, hé­las, nous les rap­pelle sans cesse. Au­jourd’hui, la pré­sence des per­sonnes ori­gi­naires d’Afrique, du Magh­reb et des outre-mer est plus im­por­tante en nombre, elle est plus « vi­sible », plus évi­dente, et ra­mène en sur­face l’his­toire co­lo­niale. Aux Etats-Unis, les es­claves vi­vaient sur le même ter­ri­toire que les maîtres. Cette ab­sence de dis­tance phy­sique a pro­duit des rap­ports spé­ci­fiques, des vi­sions an­ta­go­niques et des ni­veaux de ten­sion dif­fé­rents. Si l’on as­siste alors à des lyn­chages, mis en scène, et en fa­mille, c’est que les maîtres sont constam­ment obli­gés, dans la proxi­mi­té quo­ti­dienne avec les es­claves, et long­temps après l’abo­li­tion – pour­tant bien tar­dive (1865) –, qui a coû­té une guerre de sé­ces­sion, d’af­fir­mer leur su­pé­rio­ri­té. La terre de France, elle, ne peut por­ter d’es­claves, pro­clame un dé­cret ; mais les terres fran­çaises des co­lo­nies, oui. Ces terres sont loin­taines, mais les mêmes vio­lences y ont lieu, of­fi­ciel­le­ment en­ca­drées par le Code noir. Il n’em­pêche que, de­puis la terre de France, on peut sur­plom­ber, fus­ti­ger le com­por­te­ment des co­lons, les vi­li­pen­der même par mo­ments, bien qu’ils aient été ins­tal­lés se­lon les lois fran­çaises et sous pro­tec­tion de l’Etat.

Donc la ques­tion de la ré­pa­ra­tion se pose pour nous?

Mal­gré ses va­riantes, le sys­tème es­cla­va­giste gé­nère une vio­lence et une sau­va­ge­rie iden­tiques. Mais il pro­duit des si­tua­tions dif­fé­rentes, se­lon le mode de sor­tie de ce sys­tème, le cor­pus de va­leurs et les po­li­tiques d’éga­li­té et de ci­toyen­ne­té mises en place. Ces der­nières peuvent être cy­niques ou tar­tuf­fiennes. La France a in­dem­ni­sé non les es­claves, mais les maîtres! Non seule­ment ils conservent les im­menses pro­prié­tés qu’ils n’ont pas ache­tées, mais l’Etat fran­çais leur per­met de pas­ser de puis­sance fon­cière à puis­sance fi­nan­cière. C’est une drôle de ré­pa­ra­tion! Il n’y a pas de ha­sard aux obs­tacles qua­si in­sur­mon­tables pour l’ac­cès à la terre, à cer­taines fi­lières éco­no­miques, à cer­tains mé­tiers pour les non-des­cen­dants de maîtres dans les ter­ri­toires d’outre-mer; c’est un mé­ca­nisme. L’ac­cu­mu­la­tion du ca­pi­tal s’est faite lar­ge­ment par pré­da­tion.

Pour res­ter en­semble, nous de­vons af­fron­ter ce pas­sé, nous de­man­der : qu’avons-nous en hé­ri­tage com­mun de cette pé­riode? Ré­glons nos comptes : si je des­cends des es­claves, vous des­cen­dez des maîtres. On a beau re­tour­ner les choses, il n’y a pas d’autre voie que de por­ter cet hé­ri­tage en­semble. As­su­mons le pas­sé pour qu’il de­vienne his­toire, ain­si nous pour­rons

nous re­mé­mo­rer les luttes, les hor­reurs au­tant que nos vic­toires, pour que de­viennent in­tel­li­gibles les fléaux contem­po­rains de la traite des per­sonnes, des op­pres­sions et des ex­clu­sions, des crimes ra­ciaux dans les rues amé­ri­caines ou dans les ban­lieues fran­çaises.

La ques­tion de l’ar­gent, de la ré­pa­ra­tion est-elle cru­ciale?

Ta-Ne­hi­si plaide non pas tant pour une ré­pa­ra­tion fi­nan­cière que pour un dé­bat! Tant que des ré­pa­ra­tions ne se­ront pas mises en place, il pour­ra s’écou­ler cin­quante ans, cent ans, le su­jet re­sur­gi­ra. Parce que les traces de cette his­toire de­meurent. Elles sont là, bien pré­sentes dans nos so­cié­tés. Si, aux Etats-Unis, un mou­ve­ment comme « Black Lives Mat­ter » est en­core né­ces­saire, c’est bien parce que non seule­ment les traces per­sistent, mais ces pra­tiques sont en­core d’usage. Dans son au­to­bio­gra­phie, « les Rêves de mon père », Ba­rack Oba­ma ra­conte, avec son hu­mour élé­gant, avoir mis à nu un se­cret très bien gar­dé : les Afri­cains-Amé­ri­cains en ont as­sez de se battre et rêvent de se dé­bar­ras­ser de la cause col­lec­tive pour me­ner une vie per­son­nelle et fa­mi­liale, tour­née vers leurs dé­si­rs. Or, que consta­tons-nous? Qu’ils doivent, au­jourd’hui en­core, et pour des faits dont ni l’exac­ti­tude ni la ré­cur­rence ne sont contes­tées, s’en­ga­ger dans des luttes qui rap­pellent celles des an­nées 1960 pour les droits ci­viques. En France, si les ban­lieues sont per­çues comme des pou­drières, si les re­la­tions de­meurent aus­si dif­fi­ciles entre cer­tains jeunes et la po­lice, si la dé­fiance vis-à-vis de la jus­tice est si grande, c’est du fait de la sur­vi­vance de dis­cri­mi­na­tions et d’ex­clu­sion, de pré­ju­gés te­naces, et par­fois de l’en­tre­choc d’une ran­coeur et d’une peur ter­ri­ble­ment dé­vas­ta­trices. Ceux qui s’ima­ginent que l’on va s’exo­né­rer d’une ré­pa­ra­tion au pré­texte que le temps est pas­sé se four­voient. La preuve en est que cette ques­tion re­vient sans cesse. Par­tout où, par ex­ter­mi­na­tion, gé­no­cide, crime de guerre, crime contre l’hu­ma­ni­té, fut per­pé­tré un crime de masse, elle s’est im­po­sée. Au cours de l’his­toire et en­core de fa­çon contem­po­raine.

A votre avis, la gauche a-t-elle fait as­sez pour ré­soudre la ques­tion ra­ciale en France? Et le nou­veau gou­ver­ne­ment Ma­cron vous semble-t-il prendre la me­sure de la si­tua­tion?

La gauche a un rap­port am­bi­va­lent à ces questions. Avec rai­son, elle consi­dère que les ef­forts doivent por­ter sur l’éga­li­té et sur l’exer­cice réel des at­tri­buts de la ci­toyen­ne­té. Elle a mis en oeuvre des po­li­tiques pu­bliques d’ac­cès à l’édu­ca­tion, aux soins, aux droits, de lutte contre la pau­vre­té, contre l’ex­clu­sion et les dis­cri­mi­na­tions. Pour cer­taines, vel­léi­taires. A tort, elle s’abrite der­rière l’uni­té ré­pu­bli­caine pour prô­ner une uni­for­mi­té qui joue à être aveugle aux dif­fé­rences et abou­tit en réa­li­té à une cé­ci­té face aux mé­ca­nismes et aux faits d’ex­clu­sion, et à l’ac­cu­mu­la­tion des frus­tra­tions qui en dé­coule. Je ne di­rais pas qu’il y a une ques­tion ra­ciale en France, mais je consi­dère que les consé­quences de l’his­toire doivent nous in­ci­ter à une meilleure com­pré­hen­sion des so­cio­lo­gies, y com­pris eth­no-cultu­relles, des mal­en­ten­dus, des pré­ju­gés, des in­jus­tices, et à des ac­tions pour les com­battre.

En ce qui concerne le gou­ver­ne­ment ac­tuel, je n’en­tends pas de pré­oc­cu­pa­tion sur le lien so­cial et la co­hé­sion na­tio­nale, sur les mé­ca­nismes qui ré­sistent aux po­li­tiques gé­né­rales et qui ap­pel­le­raient une dé­marche vo­lon­ta­riste. Sur­tout, je n’en­tends pas de dis­cours construit, sus­cep­tible de nour­rir une ac­tion en ce sens. Une prise de po­si­tion sans len­de­main, éven­tuel­le­ment, à l’oc­ca­sion d’un in­ci­dent, rien de plus.

Les luttes pour les droits ci­viques des an­nées 1960 (en haut, la cé­lèbre marche de Wa­shing­ton me­née par Mar­tin Lu­ther King, troi­sième en par­tant de la gauche) ont per­mis des avan­cées. Mais, un de­mi-siècle plus tard, les Afri­cains-Amé­ri­cains vivent tou­jours dans la sé­gré­ga­tion et la peur (ci-des­sus, en dé­cembre 2014, des ma­ni­fes­tants de­mandent jus­tice pour les ci­toyens noirs tués par des po­li­ciers : Eric Gar­ner, Mi­chael Brown, Ta­mir Rice…).

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