Ter­ro­risme La né­ces­saire co­opé­ra­tion des ser­vices eu­ro­péens

L'Obs - - SOMMAIRE -

Après les at­ten­tats en Es­pagne, le co­or­di­na­teur eu­ro­péen pour la lutte contre le ter­ro­risme,

Gilles de Ker­chove, plaide pour un ren­for­ce­ment des pou­voirs de l’UE en ma­tière de ren­sei­gne­ment. Mais un FBI eu­ro­péen n’est pas pour de­main

La co­or­di­na­tion eu­ro­péenne contre le ter­ro­risme a été créée en 2004, à la suite des at­ten­tats de Ma­drid. Treize ans après, quel che­min a été par­cou­ru ?

Un che­min consi­dé­rable. Quand j’ai été nom­mé, en 2007, la ma­jo­ri­té des Etats n’était pas convain­cue de la va­leur ajou­tée de l’Eu­rope pour la pré­ven­tion du ter­ro­risme. Dans ce do­maine, l’Union a tou­jours agi à chaud. L’at­ten­tat de Mu­nich en 1972 a je­té les bases de la co­opé­ra­tion po­li­cière en Eu­rope, le dé­tour­ne­ment d’un avion d’Air France au dé­part d’Is­raël en 1976 a je­té celles de la co­opé­ra­tion ju­di­ciaire, qui ont conduit plus tard à la créa­tion d’Eu­ro­pol et d’Eu­ro­just. Avec les at­ten­tats de Pa­ris et de Bruxelles, en 2015, cette co­or­di­na­tion a pris une am­pleur ja­mais at­teinte. Ma­nuel Valls et Ber­nard Ca­ze­neuve ont joué à fond la carte eu­ro­péenne. Ils ont four­ni des te­ra­bits de don­nées in­for­ma­tiques à Eu­ro­pol. Ce­la dit, la com­mu­nau­té du ren­sei­gne­ment

éprouve en­core des ré­ti­cences à tra­vailler étroi­te­ment avec Eu­ro­pol.

C’est-à-dire ?

Eu­ro­pol est une pla­te­forme d’échange et d’ana­lyse d’in­for­ma­tions pour les po­lices, les gen­dar­me­ries et les douanes. En théo­rie, Eu­ro­pol pour­rait aus­si re­cueillir des in­for­ma­tions en pro­ve­nance des ser­vices de ren­sei­gne­ment. Ce n’est pas en­core suf­fi­sam­ment le cas. At­ten­tion : je ne vous dis pas que les ren­sei­gne­ments ne co­opèrent pas entre eux. Les ser­vices se­crets sont di­ri­gés par des gens très sé­rieux qui savent l’im­por­tance du par­tage d’in­for­ma­tions. Mais ils le font par le biais de leur propre struc­ture, le GAT, le grou­pe­ment an­ti-ter­ro­riste, qui in­clut 28 Etats de l’Union ain­si que la Nor­vège et la Suisse. Le GAT est en train d’exa­mi­ner comment mieux co­opé­rer avec Eu­ro­pol. Mais pour l’ins­tant, les ser­vices res­tent en de­hors du cadre ins­ti­tu­tion­nel de l’Union, même s’ils ali­mentent cer­taines bases de don­nées.

Quelle est la po­si­tion de la DGSI et de la France dans ce dé­bat ?

Les ser­vices se­crets fran­çais sont très ac­tifs en rai­son des me­naces qui pèsent sur la France. Ils jouent un rôle ma­jeur au sein du GAT, avec les ser­vices bri­tan­niques et al­le­mands no­tam­ment. La France a dé­jà beau­coup avan­cé dans l’in­té­gra­tion de sa com­mu­nau­té na­tio­nale du ren­sei­gne­ment. Les moyens tech­niques ont été mu­tua­li­sés avec la DGSE [les ser­vices ex­té­rieurs, NDLR] et le nou­veau co­or­di­na­teur de l’Ely­sée, Pierre de Bous­quet, a pour mis­sion de pous­ser en­core plus cette in­té­gra­tion des di­vers ser­vices de ren­sei­gne­ment. Il ya à Bruxelles une at­tente forte en­vers le pré­sident Ma­cron, qui a fait cam­pagne sur le thème de l’Eu­rope de la sé­cu­ri­té et de la dé­fense.

Pour­quoi y a-t-il en­core des freins, mal­gré le ni­veau éle­vé de la me­nace ?

Je sous­cris à l’ana­lyse du cri­mi­no­logue Alain Bauer pour qui la culture du se­cret du contre-es­pion­nage s’est éten­due à l’an­ti­ter­ro­risme. Quand les ser­vices du contre-es­pion­nage lut­taient contre l’URSS, ils avaient du temps et le se­cret était es­sen­tiel. Au­jourd’hui, en ma­tière de ter­ro­risme, nous ne lut­tons pas contre le FSB russe mais contre de pe­tits dé­lin­quants de Mo­len­beek [quar­tier de Bruxelles, NDLR]. Si des ser­vices iden­ti­fient Sa­lah Ab­des­lam [un des ter­ro­ristes du com­man­do du Ba­ta­clan, NDLR] comme une me­nace, ce­la n’a pas la même sen­si­bi­li­té que le FSB l’ap­prenne. Au contraire, cette in­for­ma­tion doit être large- ment dif­fu­sée et très vite, pour au­tant qu’on res­pecte la confi­den­tia­li­té des sources et des mé­thodes. Les ser­vices de ren­sei­gne­ment, comme la DGSI, échangent avec leur po­lice na­tio­nale et consi­dèrent que c’est à celle-ci de com­mu­ni­quer avec Eu­ro­pol.

Comment le­ver ces ré­ti­cences ?

Il fau­drait chan­ger le trai­té de Lis­bonne de 2007. Dans le trai­té, il est écrit que « les Etats membres sont seuls res­pon­sables de leur sé­cu­ri­té na­tio­nale ». Chaque mot a un sens. Si on avait écrit « sé­cu­ri­té in­té­rieure », ce­la n’au­rait pas en­glo­bé les ser­vices de ren­sei­gne­ment. Les Etats consi­dèrent que le ren­sei­gne­ment échappe aux com­pé­tences de l’Union eu­ro­péenne.

Faut-il al­ler vers la créa­tion d’un FBI eu­ro­péen, une agence de ren­sei­gne­ment eu­ro­péenne ?

En l’état ac­tuel des trai­tés, Eu­ro­pol ne peut pas être l’équi­valent du FBI, qui a des pou­voirs d’en­quête et de pour­suite. En re­vanche, Eu­ro­pol a mon­tré son ef­fi­ca­ci­té dans le par­tage des in­for­ma­tions. Quand Eu­ro­pol a ren­tré le nom des 5000 Eu­ro­péens par­tis en Sy­rie dans ses bases de don­nées, on s’est ren­du compte qu’on en connais­sait dé­jà 800 qui avaient un pas­sé cri­mi­nel. Eu­ro­pol ex­ploite aus­si plu­sieurs mil­liers de noms de per­sonnes liées au ter­ro­risme four­nis par les Etats-Unis, ain­si que des in­for­ma­tions ve­nues des pays du pour­tour de la Mé­di­ter­ra­née. Eu­ro­pol est très per­ti­nent dans le sou­tien aux Etats. La pre­mière fois qu’on l’a vu dans le do­maine du ter­ro­risme, c’était en 2012, au mo­ment de l’at­ten­tat à l’aé­ro­port de Bour­gas, en Bul­ga­rie. L’ex­plo­sion d’un sac à dos avait tué plu­sieurs tou­ristes is­raé­liens. Les ser­vices bul­gares avaient fait ap­pel à Eu­ro­pol, qui a pu dé­mon­trer l’im­pli­ca­tion du Hez­bol­lah. Après le Ba­ta­clan, une équipe d’Eu­ro­pol est ar­ri­vée à Pa­ris en quelques heures pour don­ner un coup de main, faire tour­ner leurs bases de don­nées, ana­ly­ser des mil­lions d’in­for­ma­tions, de coups de té­lé­phone. Pour les at­ten­tats de Bar­ce­lone, l’en­quête di­ra si la cel­lule avait des connexions en Eu­rope. Mais on sait dé­jà que l’imam de Ri­poll [soup­çon­né d’être le cer­veau du groupe, NDLR] a ef­fec­tué deux sé­jours à Vil­vorde en Bel­gique, alors qu’il di­sait être au Ma­roc. Que fau­drait-il en­core amé­lio­rer ? Il y a en­core beau­coup de choses à faire sur l’ana­lyse des don­nées. Au­jourd’hui, les ser­vices de ren­sei­gne­ment et de po­lice sont confron­tés à un tsu­na­mi d’in­for­ma­tions. La France s’est do­tée d’une aca­dé­mie du ren­sei­gne­ment pour for­mer ses ana­lystes. Pour­quoi ne pas dé­ve­lop­per la même chose au ni­veau eu­ro­péen? On pour­rait aus­si ré­flé­chir à l’har­mo­ni­sa­tion des pra­tiques. Quand on lit dans la presse qu’au Royaume-Uni le MI5 es­time à 25000 le nombre de ra­di­ca­li­sés, à 3000 ceux qui font l’ob­jet d’une sur­veillance et à 500 ceux qui sont sui­vis nuit et jour, est-ce que ce sont les mêmes cri­tères qu’uti­lise la DGSI pour iden­ti­fier les ra­di­ca­li­sés fran­çais ?

Mais est-il né­ces­saire de se do­ter d’un ou­til su­pra­na­tio­nal ? On peut es­ti­mer que l’Etat is­la­mique est sur le dé­clin et les cel­lules de plus en plus iso­lées… N’est-ce pas le tra­vail de ter­rain qu’il faut ren­for­cer ?

Je suis d’ac­cord avec Jean-Pierre Fi­liu quand il dit que la me­nace va res­ter sé­rieuse le temps de dé­truire le ca­li­fat. L’Etat is­la­mique a beau­coup axé sa com­mu­ni­ca­tion sur le lan­ce­ment de pe­tites at­taques, ces fa­meuses « 1000 en­tailles » [stra­té­gie po­pu­la­ri­sée par le théo­ri­cien sy­rien Abou Mous­sab Al-Sou­ri, NDLR] qui font beau­coup sai­gner. Il faut s’at­tendre à une mul­ti­pli­ca­tion de ces pe­tites ac­tions qui créent un cli­mat an­xio­gène. Pour au­tant, la me­nace des grandes en­tailles n’a pas dis­pa­ru. Heu­reu­se­ment pour nous, plu­sieurs au­teurs de ten­ta­tives ré­centes se sont ré­vé­lés as­sez peu com­pé­tents. Mais si j’en crois les 120 bon­bonnes re­trou­vées à Bar­ce­lone, les dé­gâts au­raient pu être consi­dé­rables. Peut-être que si ces ter­ro­ristes ne sont pas par­ve­nus à se pro­cu­rer des armes et à mieux s’ou­tiller, c’est qu’on a res­ser­ré les mailles du fi­let. C’est de plus en plus dif­fi­cile de par­tir en Sy­rie et d’en re­ve­nir, les contrôles se sont ren­for­cés. On peut consi­dé­rer que la me­nace reste forte, mais que notre vul­né­ra­bi­li­té a di­mi­nué grâce au tra­vail ef­fec­tué.

Les se­cours après l’at­taque à la voi­ture-bé­lier sur les Ram­blas de Bar­ce­lone, le 17 août.

Gilles de Ker­chove co­or­donne aus­si les po­li­tiques eu­ro­péennes en ma­tière de dé­ra­di­ca­li­sa­tion et de cy­ber­sé­cu­ri­té.

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