La mode pour tous

Spé­cia­liste du dé­han­ché in­can­des­cent, le chan­teur a été l’ob­jet des fan­tasmes de toute une gé­né­ra­tion. Mais dès qu’il se désha­billait, le King per­dait d’un coup son lé­gen­daire sex-ap­peal

L'Obs - - SOMMAIRE - par So­phie Fon­ta­nel

On est en 1961. El­vis a 26 ans. Il tourne « Blue Ha­waii », qui va de­ve­nir le pre­mier « film de plage ». C’est une im­mense star. Son corps, presque dé­jà une lé­gende. Je compte sa voix (d’or) dans son corps, même si ici je veux sur­tout at­ti­rer l’at­ten­tion sur sa plas­tique. Le monde en­tier sait alors que le corps d’El­vis est l’ob­jet de contro­verses et de pas­sions.

Quelques an­nées au­pa­ra­vant, en 1956, il est pas­sé trois fois au fa­meux « Ed Sul­li­van Show ». Soixante mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs le pre­mier soir. Et après, ça monte. El­vis a ce dé­han­ché in­can­des­cent qui rap­pelle cer­tains sou­bre­sauts al­lé­chants qu’on a quand on fait l’amour. En­fin, c’est ce que ra­content ceux qui ont dé­jà fait l’amour. Les autres (les plus jeunes) ima­ginent et s’ex­ta­sient. En ce temps-là, on n’a pas YouPorn. Pour connaître, on doit vivre ou de­vi­ner. El­vis aide à de­vi­ner, et sans doute aus­si à vivre. Ça doit bien être lié… D’ailleurs, et comme pour prou­ver que, là, on touche un truc, au troi­sième pas­sage, Ed Sul­li­van or­donne aux ca­mé­ra­mans de ca­drer El­vis au-des­sus des hanches. Pour at­té­nuer.

Bref, le corps presque nu (en maillot) d’El­vis a une telle ré­pu­ta­tion qu’il a tout, en 1961, pour « al­lu­mer le feu », comme dit la chan­son d’un im­mense fan d’El­vis Pres­ley.

Pour­tant, quand on re­garde la pho­to ci-des­sus, on ne lui voit rien de tor­ride. C’est une image pro­mo­tion­nelle pour le film. Tout est si bon en­fant. Le sou­rire d’El­vis se­ra tou­jours ce­lui d’un mou­flet. Quant à ce­lui de la femme (Joan Bla­ck­man), il est lui aus­si dans cette joie ga­mine. Ils sont tous les deux dans la même po­si­tion. Ils ne savent pas quoi faire de leurs mains. Tout ce qui, chez El­vis, est si éro­tique dis­pa­raît avec l’ex­hi­bi­tion de sa nu­di­té. Il a presque la can­deur et la pu­re­té d’un nu­diste. Non, pas « presque », car­ré­ment !

Ce cli­ché est le pre­mier d’une longue sé­rie du­rant la vie de Pres­ley : les pho­tos d’El­vis en maillot. Bien sûr, le dé­sir de voir cet homme nu est te­nace, mais cet El­vis dé­nu­dé n’au­ra ja­mais le po­ten­tiel in­can­des­cent d’El­vis ha­billé. Quand le roi est nu, il n’y a plus de King. En­fin, plus trop, plus au­tant. Une pho­to de la même époque le montre dans une chambre, en pan­ta­lon mais pieds et torse nus, en train de dan­ser le rock avec une jeune femme. Cette image, oui, est sexy. Elle l’est car El­vis est par­tiel­le­ment ha­billé, et en mou­ve­ment. Tou­te­fois, on conti­nue de le mon­trer en maillot : sous la douche où il se rince, sur un surf où il ne surfe pas…

Même les images vo­lées ou fa­mi­liales le montrent en maillot de bain. Il y a des pe­tits films ama­teurs su­blimes, en cou­leurs, où on le voit s’ébattre dans les vagues. D’autres pho­tos de lui en maillot de bain, cou­ché sur sa femme, Pris­cil­la. Et une des der­nières images, où on le voit tom­bé du lit, sur le sol, à ca­li­four­chon sur sa der­nière pe­tite amie, Gin­ger Al­den. El­vis en maillot, en­core et tou­jours. Que cher­chait-on à dé­cou­vrir? D’une fa­çon as­sez cu­rieuse pour l’ima­gi­naire col­lec­tif, El­vis meurt nu dans ses toi­lettes, un livre à la main. Une nou­velle fois, le corps vul­né­rable du Dieu. A quelques mètres de lui, dans un dres­sing, tous ses ha­bits. Sa pas­sion. Il les des­si­nait lui-même. Et le mys­tère d’El­vis, à ja­mais, est dans cet homme cos­tu­mé. L’éro­tisme d’El­vis, c’est sa chair ha­billée. Sa voix, comme un dé­col­le­té ver­ti­gi­neux.

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