La chro­nique de Ra­phaël Glucks­mann

L'Obs - - SOMMAIRE - Par RA­PHAËL GLUCKS­MANN Es­sayiste, au­teur de « Notre France. Dire et ai­mer ce que nous sommes ». R. G.

E nfin ! Nous as­sis­tons peut-être en­fin au dé­clin du dé­cli­nisme. Après avoir confon­du ré­tro­vi­seur et pa­re­brise pen­dant de longues an­nées, le mo­ment semble ve­nu de dé­fi­nir ce qu’il nous reste à in­ven­ter plu­tôt que ce que nous croyons avoir per­du, de s’échar­per sur les contours de ce qui doit et peut ad­ve­nir au lieu de s’en­gueu­ler sur la na­ture de ce qui fut et ces­sa d’être. D’ou­blier un temps les ruines qui nous ob­sèdent et de re­gar­der l’ho­ri­zon avec autre chose que de l’ef­froi dans les yeux.

Non, tout n’al­lait pas mieux avant. Non, la société fran­çaise n’était pas plus belle lorsque les filles avor­taient dans les chiottes et les Al­gé­riens se noyaient dans la Seine. Non, le monde n’était pas plus juste quand des cen­taines de mil­lions de Chi­nois cre­vaient de faim et la moi­tié des en­fants du globe n’al­laient pas à l’école. Oui, l’ex­trême pau­vre­té a été di­vi­sée par quatre en qua­rante ans et l’al­pha­bé­ti­sa­tion a fait par­tout des bonds im­menses. Oui, les hu­mains vivent en gé­né­ral mieux au­jourd’hui qu’hier. Tout ce­la semble évident ? Ce­la fait pour­tant long­temps que nous lais­sons des in­tel­lec­tuels pa­ra­noïaques et des po­lé­mistes mil­lé­na­ristes pro­fes­ser le contraire.

Il n’est donc pas in­utile de le dire et de l’écrire. Rap­pe­ler ce­la est le pre­mier mé­rite du livre de Rut­ger Breg­man, « Uto­pies réa­listes », qui dé­barque en France après avoir pas­sion­né le reste de l’Eu­rope. « Dans le pas­sé, tout était pire » : la pro­vo­ca­tion qui ouvre le texte fe­ra hur­ler Zem­mour, tres­saillir Finkielkraut et en­ra­ger Mi­chéa. Tant mieux! Elle vise à per­mettre la suite, une tré­pi­dante plon­gée dans l’ave­nir. Elle im­pose au lec­teur une né­ces­saire conver­sion du re­gard : toi qui entres ici, laisse tes fan­tômes au ves­tiaire, dé­leste-toi du Pho­to­shop qui te sert de mé­moire et ose en­fin te re­tour­ner vers le fu­tur.

Il ne s’agit pas là de cé­lé­brer la mon­dia­li­sa­tion ca­pi­ta­liste comme « fin de l’His­toire » ou de cou­ron­ner « der­nier homme » le star­tup­per de la Si­li­con Val­ley et de Hy­de­ra­bad. Il s’agit même de l’exact contraire. Il s’agit de pen­ser leur dé­pas­se­ment, de pro­po­ser autre chose, de sur­mon­ter les aber­ra­tions de nos sys­tèmes so­cioé­co­no­miques. Il s’agit, en deux mots, de « dé­blo­quer l’ave­nir ». Car le dé­clin n’est pas un fait vé­ri­fiable, c’est un sen­ti­ment dif­fus – ou un état d’âme – lié à l’ab­sence d’ho­ri­zon com­mun. L’homme n’a pas uni­que­ment be­soin de vivre mieux ma­té­riel­le­ment, il a be­soin de vivre pour quelque chose de mieux que ce qui l’en­toure im­mé­dia­te­ment, de croire que des ré­vo­lu­tions sont en­core pos­sibles et de pen­ser qu’il peut tou­jours en être l’ac­teur. Il a be­soin d’un au-de­là de lui-même et de son temps. Plus que de Va­lium, il a be­soin d’uto­pies. Et d’uto­pies réa­listes. Rut­ger Breg­man en pro­pose, du re­ve­nu uni­ver­sel au « sans-fron­tié­risme », dans une langue qui, pré­ci­sé­ment, se veut celle du prag­ma­tisme. Dans un geste pro­mé­théen, il vole le réa­lisme aux réa­listes pour l’of­frir aux « rê­veurs ». L’ar­gent gra­tuit est un fan­tasme ? Don­ner 3 000 livres à treize sans-abri lon­do­niens, en une fois et sans contre­par­tie, coûte dix fois moins cher à la société que les dé­penses ac­tuelles liées à leur mi­sère (hos­pi­ta­li­sa­tions, frais de jus­tice…), et, sur­tout, ce­la fonc­tionne dix fois mieux. En un an, sept ont re­trou­vé un toit et deux sont en passe de quit­ter la rue. L’ex­pé­rience fut ten­tée. Ce qui est dé­crit est ob­ser­vable, quan­ti­fiable, qua­li­fiable. Et, tout d’un coup, la pos­ture dite « réa­liste » semble idéo­lo­gique quand l’uto­pie pa­raît ra­tion­nelle.

Le re­ve­nu de base fa­vo­rise la pa­resse ? Les gens ar­rê­te­ront de tra­vailler dès qu’il se­ra mis en place ? Al­lons donc dans la pro­vince ca­na­dienne du Ma­ni­to­ba. En 1973, elle fut un la­bo­ra­toire. 19 000 dol­lars par an et par foyer. Les ci­toyens n’ont pas du tout ar­rê­té de tra­vailler, mais les frais de san­té se sont ef­fon­drés, les vio­lences conju­gales ont di­mi­nué, l’es­pace pu­blic s’est en­ri­chi… Breg­man n’in­vente rien, il in­vite à vi­si­ter tous ces re­coins du pré­sent ou du pas­sé ré­cent qui peuvent pré­fi­gu­rer l’ave­nir. Si nous avons le cou­rage de re­faire de la po­li­tique au lieu de nous com­por­ter en gar­diens de mu­sée.

Car la po­li­tique ne peut se li­mi­ter à un art de la pro­tec­tion qui sup­pose, pour être utile, d’at­ti­ser les peurs, les res­sen­ti­ments et les haines (le mo­teur du pôle po­pu­liste-ré­ac­tion­naire). Elle ne peut pas plus se can­ton­ner à une ac­cep­ta­tion be­noîte de ce qui n’a pas be­soin d’elle pour ad­ve­nir et la rend donc in­utile (le pôle li­bé­ral et son re­frain sur l’adap­ta­tion de la France à la mon­dia­li­sa­tion). Elle peut et doit se dé­cli­ner aus­si comme art de la pro­jec­tion, comme le lieu et le mo­teur d’une ré­in­ven­tion du monde. On peut ap­pe­ler ce­la comme on vou­dra : le pro­gres­sisme, l’hu­ma­nisme, la gauche… Voi­là ce qui nous man­quait cruel­le­ment et ce à quoi nous al­lons, j’en suis convain­cu, re­ve­nir. En­fin !

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