Ci­né­ma Adieu veaux, vaches…

Au­teur d’un ex­cellent pre­mier film sur le monde agri­cole, HU­BERT CHARUEL a quit­té la ferme fa­mi­liale pour em­bras­ser une car­rière de réa­li­sa­teur. Re­por­tage en Haute-Marne

L'Obs - - SOMMAIRE - Par NI­CO­LAS SCHALLER

PE­TIT PAYSAN, par Hu­bert Charuel, en salles le 30 août. La route qui mène vers Droyes, dans la Haute-Marne, est dé­serte. De part et d’autre, des champs de cé­réales et de tour­ne­sols pour seul ho­ri­zon. « On est sur une grosse terre de tueurs, re­marque Hu­bert Charuel en em­prun­tant un vi­rage. Pa­trick Hen­ry, l’af­faire Cha­nal, Mi­chel Four­ni­ret… Même le pe­tit Gré­go­ry, ce n’est qu’à deux heures. » La scène, où se mêlent réa­lisme cam­pa­gnard, hu­mour pro­saïque et me­nace sous-ja­cente, ne dé­pa­re­rait pas dans « Pe­tit Paysan ». Nous sommes en che­min pour re­joindre la ferme de la fa­mille Charuel. Là où Hu­bert, notre conduc­teur, qui se trouve être aus­si le su­jet de cet ar­ticle, a gran­di et tour­né son re­mar­quable pre­mier long-mé­trage, dé­cou­vert à la Se­maine de la Cri­tique du der­nier Fes­ti­val de Cannes. L’his­toire de Pierre (Swann Ar­laud), un agri­cul­teur tren­te­naire, dont le trou­peau de bo­vins est confron­té à une épi­dé­mie mor­telle, la FHD ou fièvre hé­mor­ra­gique, qui rap­pelle la vache folle. En plus san­glant.

« J’ai vou­lu in­jec­ter de la fic­tion dans le monde agri­cole, confie Hu­bert Charuel, fil­mer une réa­li­té trop sou­vent ré­duite à des cli­chés pour en faire du ci­né­ma. Le mec qui s’as­soit sur une botte de foin et re­garde l’ho­ri­zon, ce n’est pas pos­sible. Les pay­sans sont des gens qui n’ont ja­mais le temps. Autre cli­ché : un paysan, c’est vieux, mu­tique et ça si­rote une soupe dans une cui­sine en For­mi­ca. Les miens parlent, s’en­gueulent, font des blagues, vont sur in­ter­net, écoutent du rap. » Charuel nous rend fa­mi­lier le quo­ti­dien d’un fer­mier d’au­jourd’hui, son rap­port à ses bêtes et à sa fa­mille, sa so­li­tude d’homme, da­van­tage sol­li­ci­té pour des apé­ros entre agri­cul­teurs voi­sins que par une gent fé­mi­nine qui se li­mite à la bou­lan­gère et à la cais­sière du bow­ling, et la réa­li­té d’un mé­tier en voie de ro­bo­ti­sa­tion, ré­gi par des pro­to­coles sa­ni­taires stricts. Au­tant d’élé­ments ve­nant

nour­rir l’in­trigue et le sus­pense d’un film qui glisse de la chro­nique à la co­mé­die et au thril­ler. Car on ne se dé­bar­rasse pas im­pu­né­ment d’un ca­davre de vache, sur­tout en pé­riode d’épi­dé­mie. « J’avais 12 ans au mo­ment de la vache folle et de la fièvre aph­teuse, ra­conte Charuel. La ferme de mes pa­rents n’a pas été tou­chée, mais la peur ré­gnait par­tout. Un trou­peau avait été abat­tu à 30 ki­lo­mètres. L’in­jus­tice qui consis­tait à abattre tout le trou­peau si un seul ani­mal était ma­lade me­na­çait d’anéan­tir la vie de chaque paysan. »

LA MORT EST DANS LE PRÉ

Le constat est pro­ver­bial : les agri­cul­teurs ne font pas des ci­néastes. De l’épan­dage à la mise en scène, de la traite du bé­tail à la di­rec­tion d’ac­teurs, il y a un monde que peu ont fran­chi ; on peut ci­ter Ray­mond De­par­don ou Be­noît De­lé­pine (« Saint-Amour »), fils de pay­sans eux aus­si. Tro­quer le champ de blé pour le champ-contrechamp ne se­rait point chose ai­sée ? « Ma vie a chan­gé avec “les So­pra­no”, lâche, sans rire, Hu­bert Charuel. Tout me parle : l’as­pect cla­nique, les rap­ports fa­mi­liaux, la pres­sion du mi­lieu, l’éman­ci­pa­tion im­pos­sible. Ou le trau­ma­tisme psy­cho­lo­gique en cas d’éman­ci­pa­tion. Le per­son­nage de Ch­ris­to­pher, qui veut faire du ci­né­ma pour se sor­tir de son mi­lieu [ma­fieux, rap­pe­lons-le], me bou­le­verse. » Long­temps, Hu­bert Charuel a am­bi­tion­né de de­ve­nir vé­té­ri­naire, comme le per­son­nage de la soeur, in­ter­pré­té par Sa­ra Gi­rau­deau, dans son film. Un moyen de ne pas quit­ter l’ex­ploi­ta­tion fa­mi­liale (trente vaches, du blé, de l’orge et des tour­ne­sols) sans y être en­chaî­né. Trop mau­vais dans les ma­tières scien­ti­fiques, à 17 ans, il change d’avis : « Je veux faire du ci­né­ma », lance-t-il à ses pa­rents, qui, ne sa­chant comment l’ai­der, s’adressent à la conseillère d’orien­ta­tion du ly­cée. Après une li­cence en arts du spec­tacle à Nan­cy, il « en­vi­sage de mon­ter une boîte pour fil­mer des ma­riages », mais, au cas où, tente la Fé­mis, la pres­ti­gieuse école de ci­né­ma pa­ri­sienne. Qu’il dé­croche, sec­tion pro­duc­tion. A son en­trée dans l’éta­blis­se­ment, le sep­tième art, pour lui, ce sont les films de Luc Bes­son, « Alien », « Ter­mi­na­tor », « la Haine », Ba­cri-Jaoui, Spike Jonze, Ta­ran­ti­no. « Mes pa­rents fai­saient l’ef­fort de m’em­me­ner au moins une fois par se­maine au ci­né­ma, qui est à 30 ki­lo­mètres. C’était le seul mo­ment où j’étais avec eux hors de la ferme. On al­lait voir un film, au McDo et, pen­dant quatre heures, on ne par­lait pas de vaches. » Au con­tact de ses ca­ma­rades fé­mi­siens, son « com­plexe paysan » (« être très fier de ses ori­gines, mais se sen­tir tou­jours plus con que l’autre », ré­sume-t-il) bat son plein. « L’in­té­gra­tion a été com­pli­quée. Mais le re­gard des autres, on se le crée plus qu’il n’existe. Les gens ont com­pris que j’étais fils de paysan au bout de six mois, je ne le di­sais pas. Or ça les in­té­res­sait parce que c’est aty­pique. J’étais le seul – il y avait eu un fils de ma­raî­cher trois ans avant moi. » A la Fé­mis, Charuel ren­contre sa com­pagne et par­te­naire d’écri­ture Claude Le Pape, cos­cé­na­riste des « Com­bat­tants », de Tho­mas Cailley, is­su de la même pro­mo­tion. En bon fils unique, il rentre tous les week-ends au ha­meau pour traire avec sa mère.

Tendre et hu­mo­ris­tique, le rap­port de Pierre à sa ma­man, in­ter­pré­tée par Isa­belle Can­de­lier, est un des pi­vots de « Pe­tit Paysan ». On en sai­sit l’ori­gine en ren­con­trant Syl­vaine, la mère d’Hu­bert Charuel, à la re­traite de­puis peu. Elle re­con­naît en­tre­te­nir avec son fils une re­la­tion « at­ta­chiante ». Et s’em­presse de poin­ter, dans le film de ce­lui-ci, deux-trois dé­tails peu réa­listes liés à l’éle­vage des bêtes. L’amour vache! Syl­vaine Charuel fait une courte ap­pa­ri­tion dans le film en contrô­leuse lai­tière. JeanPaul, le père d’Hu­bert, la tran­quilli­té faite homme, joue le pa­pa de Pierre et Jean ; et son grand-père, un voi­sin en­com­brant, d’une sa­vou­reuse co­cas­se­rie. « “Pe­tit Paysan”, c’est ma vie fan­tas­mée si j’étais res­té à la ferme », concède Hu­bert Charuel, 32 ans. Sa lettre d’amour et d’adieu à un mé­tier sur le­quel il a mis du temps à ti­rer un trait. « A Cannes, ra­conte-t-il, ma mère a pleu­ré à la fin de la pro­jec­tion. J’étais fier de moi. Puis elle m’a dit : “Je ne pleure pas à cause du film, je pleure parce que j’ai com­pris que la ferme, c’était fi­ni.” »

Swann Ar­laud, le « pe­tit paysan » du film, prêt à tout pour sauver ses vaches.

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