Mu­riel Pé­ni­caud, la DRH de la France

Em­ma­nuel Ma­cron lui a confié le pre­mier dos­sier brû­lant de son quin­quen­nat : ré­for­mer au pas de charge le mar­ché du tra­vail. Com­ment Mu­riel Pé­ni­caud s’y est-elle prise? Ré­cit

L'Obs - - SOMMAIRE -

Quand on lui de­mande quel a été le mo­ment le plus dif­fi­cile de­puis son ar­ri­vée au mi­nis­tère, Mu­riel Pé­ni­caud marque un temps de pause. « Je ne suis pas sûre de l’avoir en­core connu », fi­nit-elle par lâ­cher en sou­riant. La mi­nistre du Tra­vail a conscience que le plus dur est sans doute à ve­nir… Ce mer­cre­di en­so­leillé de la fin du mois d’août, elle a fait dres­ser la table du dé­jeu­ner dans les jar­dins du mi­nis­tère, his­toire de sa­vou­rer les der­niers mo­ments de calme pen­dant que son di­rec­teur de ca­bi­net re­çoit les unes après les autres les dé­lé­ga­tions syn­di­cales et pa­tro­nales pour un ul­time round de concer­ta­tion. Elle sait que lors­qu’ils au­ront dé­cou­vert le texte fi­nal des or­don­nances ré­for­mant le mar­ché du tra­vail ce jeu­di 31 août, il n’y au­ra pas que des heu­reux. Mais elle es­père réus­sir à convaincre les Fran­çais – les 18 mil­lions de sa­la­riés comme les 2,6 mil­lions de chô­meurs, les pe­tits et grands pa­trons – que cette ré­forme ma­jeure « ren­for­ce­ra le grain à moudre dans les en­tre­prises ». En clair : qu’elle per­met­tra d’ou­vrir da­van­tage de né­go­cia­tions à leur ni­veau, ce qui pour­ra pro­fi­ter à tous, em­ployés comme em­ployeurs, mais aus­si aux syn­di­cats qui as­surent la mé­dia­tion.

Trois mois et de­mi après sa no­mi­na­tion, la mi­nistre af­fiche dé­jà une sa­tis­fac­tion : les dis­cus­sions avec les syn­di­cats, que La France in­sou­mise et bien d’autres scep­tiques an­non­çaient dif­fi­ciles ou in­utiles, se sont bien pas­sées. Ce n’est pas Mu­riel Pé­ni­caud qui le dit, mais les par­te­naires so­ciaux eux-mêmes qui en conviennent. « On se res­pecte, on ne perd pas de temps, on se parle cash », té­moigne le se­cré­taire gé­né­ral de Force ou­vrière Jean-Claude Mailly, qui la connaît bien pour avoir tra­vaillé avec elle au sein du ca­bi­net de Mar­tine Au­bry, mi­nistre du Tra­vail, au dé­but des an­nées 1990. Vé­ro­nique Des­cacq, qui suit le dos­sier pour la CFDT, la juge « com­pé­tente et di­recte », ce que confirme Phi­lippe Louis, pré­sident confé­dé­ral de la CFTC : « D’em­blée la dis­cus­sion a été franche, la concer­ta­tion s’est faite dans la confiance. Elle est en­trée très vite dans les ha­bits de mi­nistre. » N’en je­tez plus ? Fran­çois Hom­me­ril, lea­der de la CFE-CGC, pour­tant fa­rou­che­ment op­po­sé à la « li­bé­ra­li­sa­tion du mar­ché du tra­vail pour faire plai­sir aux fonds d’in­ves­tis­se­ment », a ap­pré­cié l’at­ti­tude de son in­ter­lo­cu­trice : « Elle ne se re­ferme pas face aux cri­tiques et aux pro­po­si­tions. » Même la CGT qui conti­nue à dé­non­cer « une loi El Khom­ri XXL » n’a man­qué au­cune réunion, a fait des pro­po­si­tions et s’abs­tient de toute re­marque désa­gréable contre la mi­nistre.

« Je ne peux pas faire une chose à la­quelle je n’adhère pas, je suis gui­dée par le sens », as­sure Mu­riel Pé­ni­caud. Je suis his­to­rienne au dé­part, je connais l’im­por­tance du dia­logue. Il faut al­ler au fond des ar­gu­ments. C’est comme ce­la qu’on fi­nit par se convaincre les uns les autres. » Le tour­nant so­cial, cette jeune fille de fa­mille bour­geoise l’a pris très tôt, à 13 ans, en mai 1968. « Dans mon ba­hut ca­tho, avec cinq co­pines, on a dé­cla­ré l’au­to­ges­tion », ra­conte celle qui vou­lait « chan­ger la vie ». « Au­jourd’hui, j’ai des am­bi­tions plus mo­destes », plai­sante-t-elle. Voire… C’est bien à elle qu’Em­ma­nuel Ma­cron a confié le pre­mier dos­sier brû­lant de son quin­quen­nat : ce­lui qui doit à la fois mar­quer la vo­lon­té ré­for­ma­trice du pré­sident pour la suite et don­ner des gages à Bruxelles. Avec Mu­riel Pé­ni­caud, le chef de l’Etat a fait le choix d’une « pro­fes­sion­nelle », rom­pue aux us et cou­tumes de la Rue-de-Gre­nelle. « C’est une chance in­croyable de pen­ser

que la syn­thèse de tout ce que j’ai fait de­puis qua­rante ans peut ser­vir mon pays », af­firme cette an­cienne DRH pas­sée no­tam­ment par Da­none ou Das­sault Sys­tèmes, qui n’a ja­mais ou­blié ses pre­mières an­nées au mi­nis­tère, comme fonc­tion­naire puis comme conseillère de Mar­tine Au­bry. Peu de temps après sa no­mi­na­tion, elle y a d’ailleurs in­vi­té à dî­ner les « Ca­ne­tons », la bande des an­ciens du ca­bi­net de l’ac­tuelle maire de Lille. Au­jourd’hui, ils sont chefs d’en­tre­prise (Guillaume Pe­py à la tête de la SNCF, Jean-Pierre Cla­ma­dieu, pré­sident du groupe chi­mique Sol­vay), DRH de grands groupes (Gilles Ga­teau chez Air France, Jean-Ch­ris­tophe Sci­ber­ras chez Sol­vay…) ou à des postes clés de la sphère so­ciale (Jean-Ma­rie Marx, pré­sident de l’Apec, Mi­reille El­baum, du Haut Con­seil du Fi­nan­ce­ment de la Pro­tec­tion so­ciale).

Par­mi ses men­tors pour­tant, Mu­riel Pé­ni­caud ne cite pas Mar­tine Au­bry, mais deux grandes fi­gures du « so­cial » : Ber­trand Sch­wartz, le créa­teur des mis­sions lo­cales pour ai­der les jeunes sans em­ploi, qui lui a confié, à 28 ans, la di­rec­tion de celle de Metz, et An­toine Ri­boud, le pa­tron de Da­none. « Il faut ré­écou­ter son dis­cours à Mar­seille au CNPF [l’an­cien nom du Me­def], s’en­thou­siasme-t-elle. C’était en 1972 et tout était dit sur le double pro­jet de l’en­tre­prise, à la fois éco­no­mique et so­cial. » Le nom de la fu­ture ins­tance unique qui rem­pla­ce­ra, après la ré­forme, le co­mi­té d’en­tre­prise (CE), le co­mi­té d’hy­giène, de sé­cu­ri­té et des condi­tions de tra­vail (CHSCT) ain­si que les dé­lé­gués du per­son­nel (DP) se­ra jus­te­ment le Co­mi­té so­cial et éco­no­mique. « L’un ne va pas sans l’autre : la per­for­mance éco­no­mique, c’est l’in­té­rêt de tout le monde ; le pro­grès so­cial, c’est in­dis­pen­sable. » Chez Da­none où elle a pas­sé près de quinze ans, elle a vou­lu prou­ver que c’était pos­sible, ce qui lui vaut la confiance des syn­di­cats. « Nous avons eu nos désac­cords, lors de re­struc­tu­ra­tions, mais elle a tou­jours été loyale », se sou­vient Ron Os­wald, se­cré­taire gé­né­ral de l’Union in­ter­na­tio­nale des Tra­vailleurs de l’Ali­men­ta­tion, ba­sée à Ge­nève. Il a né­go­cié avec elle en 2011 l’ac­cord Dan’Cares, qui as­su­rait une pro­tec­tion so­ciale à tous les sa­la­riés de Da­none dans le monde. Mal­gré cet a prio­ri po­si­tif, il ne se ré­jouit pas pour les sa­la­riés fran­çais : « Quand on parle de ré­for­mer le droit du tra­vail, ce n’est ja­mais une bonne nou­velle pour les tra­vailleurs, sur­tout dans un gou­ver­ne­ment qui parle de flexi­bi­li­té… »

Les di­ri­geants syn­di­caux en sont bien conscients. « Elle a un job à faire : ap­pli­quer le pro­gramme d’Em­ma­nuel Ma­cron, note Phi­lippe Louis, de la CFTC. Elle es­saie de le faire en le ren­dant so­cia­le­ment ac­cep­table

“ELLE A UN JOB À FAIRE : AP­PLI­QUER LE PRO­GRAMME D’EM­MA­NUEL MA­CRON.” PHI­LIPPE LOUIS, DE LA CFTC

Réunion de tra­vail avec Jean-Claude Mailly, se­cré­taire gé­né­ral de Force ou­vrière.

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