Les ci­néastes Marion Ver­noux et Ch­ris­tophe Ho­no­ré prennent la plume

L'Obs - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par ELI­SA­BETH PHI­LIPPE

CI­NÉASTES, ils ont choi­si d’écrire pour se li­vrer. Ho­mo­sexua­li­té, ju­déi­té, sexisme, fi­lia­tion… CH­RIS­TOPHE HO­NO­RÉ et MARION VER­NOUX dé­roulent le film de leur vie, sans coupe ni cen­sure. Ren­contre

Il ar­rive le pre­mier, en scoo­ter. Cour­tois, ré­ser­vé et pas­sa­ble­ment fa­ti­gué. Ch­ris­tophe Ho­no­ré est en plein tour­nage de son pro­chain film, « Sor­ry An­gel », avec Pierre De­la­don­champs et Vincent La­coste. Ega­le­ment écri­vain, le réa­li­sa­teur des « Chan­sons d’amour » pu­blie « Ton père », un texte es­tam­pillé « ro­man », mais dans le­quel il se livre comme ja­mais. A par­tir d’un mot d’in­sulte ho­mo­phobe ac­cro­ché sur la porte de son ap­par­te­ment, le nar­ra­teur – double d’Ho­no­ré – s’in­ter­roge sur son sta­tut de père ho­mo­sexuel : était-il en droit d’avoir un en­fant? A-t-il tra­hi la com­mu­nau­té ho­mo­sexuelle en de­ve­nant père? In­tros­pec­tif sans être nom­bri­liste, « Ton père » offre une ré­flexion dé­nuée de biais idéo­lo­gique sur la fi­lia­tion, thème qui se trouve éga­le­ment au coeur du pre­mier livre d’une autre ci­néaste : Marion Ver­noux. Son « Mo­bile Home », un ré­cit patch­work fou­traque et émou­vant, est né de l’an­goisse de tout perdre. Au bord de la ban­que­route, la réa­li­sa­trice de « Reines d’un jour » a cher­ché à sau­ver les meubles. Au sens lit­té­ral. Elle a pho­to­gra­phié vais­se­lier, bu­reau, lit… chaque cli­ché fai­sant re­mon­ter des sou­ve­nirs : la vie bo­hème avec sa mère, son ma­riage avec le ci­néaste Jacques Au­diard, ses échecs, sa dé­rive et une his­toire fa­mi­liale mar­quée par la Shoah. Marion Ver­noux dé­barque avec quelques mi­nutes de re­tard, le temps de ga­rer son vé­lo, es­souf­flée et vo­lu­bile. Elle tra­vaille sur le mon­tage de son film « Bon­homme ». Avec Ch­ris­tophe Ho­no­ré, ils se connaissent un peu, se sont croi­sés il y a quinze ans dans un fes­ti­val à Brest. Si leurs livres sont dif­fé­rents, ils abordent tous deux la fa­mille avec un ton très in­time en en­voyant al­lè­gre­ment val­ser les normes et les fi­gures im­po­sées. En­tre­tien hors cadres. Marion Ver­noux, qu’est-ce qui vous a pous­sée à écrire ce pre­mier livre? Marion Ver­noux Le fi­nan­ce­ment de mon film « Bon­homme » tar­dait sa­cré­ment. Je de­ve­nais un peu cin­glée d’in­ac­ti­vi­té et j’ai com­men­cé à avoir peur de la ban­que­route. Je me suis dit que j’al­lais de­voir vendre ma mai­son, mes meubles et que si je ven­dais mes meubles, j’al­lais vendre mon pas­sé, un peu comme le chante Bar­ba­ra dans « Drouot ». Alors j’ai eu l’idée de prendre mes meubles en pho­to et de les lé­gen­der en pen­sant qu’il en res­te­rait quelque chose. Ch­ris­tophe Ho­no­ré, ce­la fai­sait plus de dix ans que vous n’aviez pas pu­blié de ro­man… Ch­ris­tophe Ho­no­ré Je suis un ci­néaste re­la­ti­ve­ment ra­pide mais un écri­vain très la­bo­rieux. Ecrire des scé­na­rios est une ac­ti­vi­té que j’aime énor­mé­ment mais elle abîme l’écri­ture plus lit­té­raire. Dans vos livres, vous abor­dez tous deux des su­jets très per­son­nels. Est-ce que l’écrit se prête mieux à l’ex­pres­sion de l’in­time que le ci­né­ma? C. H. Je ne crois pas tel­le­ment à ça. Pour moi, les mots ne pro­tègent ni plus ni moins que les images.

TON PÈRE, par Ch­ris­tophe Ho­no­ré, Mer­cure de France, 192 p., 17 eu­ros (à pa­raître le 7 sep­tembre). MO­BILE HOME, par Marion Ver­noux, l’Oli­vier, 256 p., 17,50 eu­ros (à pa­raître le 14 sep­tembre).

M. V. Comme je parle de gens qui existent, de Jacques Au­diard dont j’ai par­ta­gé la vie, de mes en­fants, j’avais très peur que mon livre ne soit pas pu­bliable! Il y a vrai­ment eu un cô­té co­ming out dans le fait d’écrire ce livre. J’avais be­soin que ça m’em­bar­rasse, de tom­ber les masques, de dire com­ment je vi­vais le fait d’être une femme, une « femme de ». J’avais une im­pres­sion de trans­gres­sion. Vos livres sont aus­si des ré­ponses à la vio­lence. De fa­çon très nette pour vous, Ch­ris­tophe Ho­no­ré, puisque votre ro­man com­mence par ce mot pu­nai­sé sur votre porte : « Guerre et Paix : contre­pè­te­rie dou­teuse »… C. H. Ce mot a été pour moi le point de dé­part d’une re­mise en cause : est-ce que j’ai bien fait d’avoir un en­fant? Est-ce que je n’ai pas pré­ten­du à une place de père qui n’est pas la mienne? Pour au­tant, j’es­père que le livre n’est en rien plain­tif ou vic­ti­maire. Mais quelles que soient les mi­no­ri­tés aux­quelles on ap­par­tient, on en­tend tou­jours avec plus ou moins de force : « Ce n’est pas ta place. » On l’en­tend très for­te­ment chez vous, Marion Ver­noux. Vous vous in­ter­ro­gez sur votre place dans le mi­lieu du ci­né­ma, votre place de femme… M. V. Mon livre ne parle que de la ques­tion de ma place et de ma va­leur, mais prendre la pa­role et écrire à la pre­mière per­sonne pose le pro­blème et le ré­sout en même temps. J’ai eu cette im­pres­sion de double mou­ve­ment en per­ma­nence, d’être à la fois com­plè­te­ment per­due et de me re­trou­ver. Sur cette ques­tion de sa­voir quelle est sa place, il y a une pure coïncidence dans nos deux livres. Dans le sien, Ch­ris­tophe parle des films qu’il montre à sa fille et s’aper­çoit qu’au­cun n’est réa­li­sé par un ho­mo­sexuel ou par une femme. De mon cô­té, je fais mon pan­théon per­son­nel de réa­li­sa­teurs et il n’y a que des hommes. Quand j’étais ga­mine, je vou­lais être comme ces réa­li­sa­teurs, avec une barbe, une pipe… La ques­tion du genre se pose vrai­ment pour moi. Il y a une part de moi qui a vou­lu être un gar­çon. Par­mi les thèmes qui rap­prochent vos deux livres, il y a la ques­tion cen­trale de la fa­mille… C. H. Mon pre­mier ro­man s’ap­pe­lait « l’In­fa­mille », un mot pour le­quel j’avais in­ven­té une dé­fi­ni­tion : « En­semble de per­sonnes qui nuit à la ré­pu­ta­tion des liens du sang. » Mon père est mort quand j’avais 16 ans. Jus­qu’à sa dis­pa­ri­tion, on for­mait une fa­mille cli­ché et sans his­toires. Après, je me suis beau­coup mé­fié de cette no­tion. Cha­cun a l’im­pres­sion d’avoir une fa­mille qui ne cor­res­pond pas à ce que si­gni­fie ce mot et ce­la crée des mal­en­ten­dus par­fois très dou­lou­reux. Marion Ver­noux, vous vous in­ter­ro­gez sur votre nom de fa­mille en vous de­man­dant pour­quoi votre mère n’a pas gar­dé son nom de jeune fille, En­gel­stein. « Pour­quoi vou­loir dis­soudre notre ju­déi­té, la nier, la re­je­ter et être at­ti­rée par une fran­ci­té qui nous l’a quand même mis pro­fond? », écri­vez-vous… M. V. C’est très jo­li Marion Ver­noux, mais ce n’est pas moi. On

“C’EST TRÈS JO­LI MARION VER­NOUX, MAIS CE N’EST PAS MOI” Marion Ver­noux

ne peut pas faire plus fran­çais comme nom. Bien sûr, je suis fran­çaise, mais avec ce nom, rien ne dit « Toute la fa­mille En­gel­stein a dis­pa­ru dans la Shoah ». La trans­mis­sion de cette mé­moire passe par autre chose. Vous ex­pli­quez que votre fille Jeanne est par­tie tra­vailler au Mu­sée juif de Prague pour res­tau­rer des do­cu­ments… M. V. Quand j’ai an­non­cé à mes en­fants qu’ils étaient juifs, je n’ai cer­tai­ne­ment pas dû choi­si le bon mo­ment ni les bons mots car ils ont eu très peur. Pour le plus jeune, j’ai trou­vé une nou­velle for­mule : Woo­dy Al­len est juif et toi aus­si. Il y a aus­si une di­men­sion d’en­quête dans vos livres. Marion Ver­noux, vous ra­con­tez com­ment vous avez fi­ni par dé­cou­vrir ce qui est vrai­ment ar­ri­vé à votre grand-mère… M. V. Ma grand-mère ma­ter­nelle a été ar­rê­tée en no­vembre 1943, à Rennes, et n’a été dé­por­tée qu’en juillet 1944 à Ber­gen-Bel­sen. Dans ma fa­mille, on pen­sait que ma grand-mère s’était pros­ti­tuée pen­dant ces huit mois entre son ar­res­ta­tion et sa dé­por­ta­tion. J’ai dé­cou­vert qu’en réa­li­té elle était au Lé­vi­tan, un camp de tran­sit où les pri­son­niers triaient les meubles pillés aux fa­milles juives. Je connais­sais dé­jà l’exis­tence de ce camp car il est ci­té dans « l’In­tran­quille », de Gé­rard Ga­rouste. C’est son père qui en était res­pon­sable. Je sa­vais que je ne pour­rais ja­mais fil­mer la Shoah, cette his­toire dont je viens, même si j’y pen­sais sou­vent. Et en ef­fet je n’ai pu l’abor­der que dans un livre. Par­ler de ma grand-mère, mais aus­si de ma mère, ça m’a fait du bien, ça m’a per­mis de me pous­ser un peu sur le cô­té. Chez vous, Ch­ris­tophe Ho­no­ré, l’en­quête, c’est celle me­née par le nar­ra­teur pour sa­voir qui a écrit ce mot dé­tes­table… C. H. Le cou­pable du livre n’existe pas. C’est pour ça que, même s’il est très loyal et très sin­cère, le livre est un ro­man. Je ne vou­lais em­bar­ras­ser per­sonne. D’autre part, le fait de dé­si­gner le cou­pable ne consti­tue pas une ré­so­lu­tion en soi puisque le pro­cès en im­pos­ture fait aux pères ho­mo­sexuels ne passe pas que par là. C’est un en­semble de pe­tites choses in­ces­santes. Vous écri­vez avoir été long­temps dans le dé­ni face aux dis­cours ho­mo­phobes. Ecrire vous a-t-il per­mis de prendre la pleine me­sure de cette haine? C. H. En tant que ci­néaste, je me suis tou­jours in­ter­dit de faire des films de co­ming out par exemple, parce que je ne suis pas de la même gé­né­ra­tion qu’An­dré Té­chi­né. Il y a sou­vent des per­son­nages ho­mo­sexuels dans mes films sans que ce soit le res­sort de l’his­toire. Mais il est cer­tain que La Ma­nif pour tous a li­bé­ré une pa­role ho­mo­phobe. On pou­vait quand même en­tendre « les pé­dés au bû­cher » au jour­nal de 20 heures. Et il m’a sem­blé que ce qui pose pro­blème aux gens, ce n’est pas l’ho­mo­sexua­li­té, mais c’est cette idée de l’ho­mo­sexuel as­so­cié à l’en­fant. Ça ne passe pas. Il y a soup­çon. C’est là que je me suis dit que je pou­vais re­prendre la pa­role, pas du tout pour té­moi­gner, mais pour in­ter­ro­ger ce soup­çon qui en­toure l’ho­mo­sexuel avec en­fant. M. V. C’est mar­rant ce que tu dis sur les films de co­ming out. Après m’être cas­sé la gueule avec mon film « A boire », j’ai com-

“ON N’A PAS EN­VIE D’ÊTRE RÉ­DUIT À SA SEXUA­LI­TÉ OU À SON GENRE” Ch­ris­tophe Ho­no­ré

men­cé à exer­cer une forme d’au­to­cen­sure. On peut pen­ser ce que l’on veut d’« A boire », mais je crois que s’il a été re­je­té aus­si vio­lem­ment, c’est parce que ça par­lait d’al­cool, que j’étais une femme, et que le film di­sait que j’en connais­sais les ef­fets. Après cet échec, j’ai eu le sen­ti­ment qu’on me ren­voyait à ma place, qu’il fal­lait que j’aille me cal­mer, faire du cro­chet et lais­ser à mon mec [Jacques Au­diard] les bud­gets, les ac­teurs… Moi qui vou­lais faire du ci­né­ma pour la trans­gres­sion, la li­ber­té, j’ai fi­ni par croire que ce que je fai­sais était sale. Sale pour une femme? M. V. Pour « A boire », c’était ma­ni­feste. Vous êtes fé­mi­niste? M. V. Oui, je n’ai au­cun pro­blème avec ce mot. Je fais par­tie du col­lec­tif Nous sommes 52, [ce nom car les femmes re­pré­sentent 52% de la po­pu­la­tion en France]. En re­vanche, j’ai tou­jours re­fu­sé d’al­ler au Fes­ti­val de Films de Femmes de Cré­teil. Quand j’ai com­men­cé dans ce mé­tier, j’avais du mal avec la clas­si­fi­ca­tion « ci­né­ma de femme ». Dans ton livre, Ch­ris­tophe, tu parles de ces deux Amé­ri­cains qui te rangent dans la ca­té­go­rie « ci­né­ma queer »… C. H. A un mo­ment, ça m’a ras­su­ré, parce que je me de­man­dais si j’étais vrai­ment un ho­mo­sexuel exem­plaire, si j’avais suf­fi­sam­ment dé­fen­du les droits LGBT… Je ne pré­tends pas du tout me faire porte-pa­role, ce qui ne m’em­pêche pas d’avoir des

Né en 1970 dans le Fi­nis­tère, CH­RIS­TOPHE HO­NO­RÉ pu­blie en 1996 son pre­mier livre pour la jeu­nesse « Tout contre Léo ». Suivent des ro­mans (« l’In­fa­mille », « Scar­bo­rough »), des pièces de théâtre (« les Dé­bu­tantes »). Après « 17 fois Cé­cile Cas­sard » en 2002, il s’im­pose au ci­né­ma avec « Ma mère », « les Chan­sons d’amour », « la Belle Per­sonne » et « les Mal­heurs de So­phie ».

opi­nions et de com­battre tout ce qui est de l’ordre du dis­cri­mi­na­toire par rap­port à la sexua­li­té, mais je ne peux pas dire que je sois si à l’aise que ça avec le fait qu’on me classe dans le ci­né­ma queer fran­çais. Claude Sau­tet est bien plus queer que moi ! Aux États-Unis, c’est cultu­rel, le com­mu­nau­ta­risme, mais je pense qu’en France, on est plus uni­ver­sa­liste dans notre rap­port à l’art. On n’a pas du tout en­vie d’être ré­duit à sa sexua­li­té ou à son genre. Mais vos livres ques­tionnent la so­cié­té hé­té­ro­nor­mée : la do­mi­na­tion mas­cu­line chez vous, Marion Ver­noux, et la fa­mille tra­di­tion­nelle pour vous, Ch­ris­tophe Ho­no­ré… C. H. Ce qui est un peu étrange, c’est que je ques­tionne cette norme et en même temps, je pré­tends à la place du sa­laud, au pa­triar­cat ab­so­lu. Quand j’écris « Ton père », j’ai bien conscience que la place du père de fa­mille n’est pas à plaindre, que c’est une place de pou­voir. C’est un su­jet dé­li­cat car il y a tout un cou­rant mas­cu­li­niste qui li­bère une pa­role mi­so­gyne. J’ai écrit une pièce sur ce su­jet, « Vio­lentes femmes », à par­tir d’un fait di­vers qui s’est pro­duit au Qué­bec : un homme s’est in­tro­duit dans une école d’in­gé­nieurs et a tué toutes les filles d’une classe en pro­cla­mant qu’elles n’avaient rien à faire là. Il est de­ve­nu un hé­ros de la cause mas­cu­li­niste. C’est pour ça que mon livre est com­plexe. Est-ce vrai­ment une cri­tique du pa­triar­cat, ou bien sim­ple­ment un livre sur quel­qu’un qui veut être un père sa­laud comme les autres ? Votre nar­ra­teur se de­mande aus­si s’il ne tra­hit pas la com­mu­nau­té ho­mo­sexuelle en de­ve­nant père… C. H. Pour moi, être ho­mo­sexuel n’a ja­mais été sy­no­nyme de

Fille d’un dé­co­ra­teur et d’une di­rec­trice de cas­ting qui a tra­vaillé avec Po­lans­ki, MARION VER­NOUX est née en 1966 à Mon­treuil. En 1994, son pre­mier film, « Per­sonne ne m’aime », réunit Bulle Ogier, Jean-Pierre Léaud et Ber­na­dette La­font. Elle en a réa­li­sé six autres dont « Reines d’un jour » et « les Beaux jours ».

de­voir se ré­soudre à ne pas avoir d’en­fants. Mais pour cer­tains ho­mo­sexuels, c’est comme si vous tra­his­siez un peu la cause en vou­lant fon­der une fa­mille, al­ler aux réunions de pa­rents d’élèves, en­voyer votre en­fant en co­lo, fê­ter Noël… La place du père ho­mo­sexuel est en fait re­je­tée de toutes parts. Dans « Ton père », vous adres­sez une lettre à votre fille. Ce livre, c’est une fa­çon de lui trans­mettre votre his­toire? C. H. Je n’ai pas écrit ce livre pour ma fille, vrai­ment pas. Ce n’est pas « l’ho­mo­sexua­li­té ex­pli­quée à ma fille », et dans la lettre qui lui est adres­sée, je dis que je me mé­fie beau­coup des grandes dé­cla­ra­tions faites aux en­fants. C’est pour ça que j’ai choi­si pour titre « Ton père ». En m’in­ter­ro­geant sur moi en père, ça m’in­ter­ro­geait aus­si beau­coup sur moi en ho­mo­sexuel et je me suis dit que ça pou­vait ins­crire mon livre dans une his­toire des prises de pa­role d’écri­vains ho­mo­sexuels : Gide avec « Co­ry­don » même si c’est in­di­rect, Jean Ep­stein… M. V. Est-ce que c’est pour cette rai­son qu’il y a des pho­tos d’Her­vé Gui­bert, Kol­tès ou Map­ple­thorpe dans ton livre ? C. H. Quand j’avais 20 ans, les ar­tistes ho­mo­sexuels qui étaient mes ré­fé­rences étaient tous en train de cre­ver du si­da. Eux ne pou­vaient pas vrai­ment se po­ser la ques­tion de l’ho­mo­sexua­li­té et de la pa­ter­ni­té. Eux, c’était l’ho­mo­sexua­li­té et l’in­fa­mie du si­da. Les ar­tistes ho­mo­sexuels de ma gé­né­ra­tion se sont re­trou­vés face à un vide, une mort ab­so­lue. Et je l’ai tou­jours res­sen­ti très for­te­ment, ce hors-champ mor­bide. Chez Fran­çois Ozon, par exemple. Pour Her­vé Gui­bert, Cy­ril Col­lard ou Kol­tès, dire qu’ils étaient ho­mo­sexuels, c’était dire qu’ils étaient ma­lades du si­da. Donc cette iden­ti­té-là était au­tre­ment plus lourde à por­ter que de dire « Je suis un père ho­mo­sexuel ». Avec leurs pho­tos, j’avais l’im­pres­sion de re­la­ti­vi­ser un peu mon texte et de l’ins­crire dans un ques­tion­ne­ment plus po­li­tique : com­ment sont per­çus les ar­tistes ho­mo­sexuels et, à tra­vers eux, les ho­mo­sexuels dans la so­cié­té. Vous ins­crire dans cette conti­nui­té ar­tis­tique, c’est une autre fa­çon de par­ler de la trans­mis­sion et de la fa­mille au sens de com­mu­nau­té ar­tis­tique? C. H. Oui, c’est une autre fi­lia­tion. Il ne suf­fit pas de faire des films pour être ci­néaste ou d’écrire des livres pour être écri­vain. On a tou­jours be­soin que quel­qu’un nous le dise et, dans l’idéal, on sou­haite que cette per­sonne soit l’une de celles qu’on a ai­mées ou ad­mi­rées. M. V. Oui, ben moi je peux m’as­seoir des­sus ! En­fin jus­qu’à nou­vel ordre.

Ch­ris­tophe Ho­no­ré avec sa fille. Dans son livre, l’en­fant se pré­nomme Orange.

En­fant, Marion Ver­noux pas­sait ses étés chez son père, dans les Cé­vennes. « Ce sont mes ra­cines », écrit-elle dans « Mo­bile Home ».

Dans « Ton père », Ch­ris­tophe Ho­no­ré in­sère des pho­tos d’ar­tistes qu’il ad­mire ou de corps ai­més.

Le patch­work cou­su par la mère de Marion Ver­noux qui ac­com­pagne tou­jours la réa­li­sa­trice.

La mère de Marion Ver­noux, Ca­the­rine (à gauche, dans les an­nées 1970), était di­rec­trice de cas­ting. A droite, la grand-mère de la ci­néaste, « Ba­la », à qui « Mo­bile Home » est dé­dié.

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