« Ga­briel et la mon­tagne », mort d’un har­di voya­geur

Le décès de son ami GA­BRIEL BUCH­MANN, dis­pa­ru au Ma­la­wi en 2009, a ins­pi­ré à FEL­LIPE BAR­BO­SA un film entre do­cu­men­taire et fic­tion

L'Obs - - SOMMAIRE - Par NI­CO­LAS SCHALLER

GA­BRIEL ET LA MON­TAGNE, par Fel­lipe Bar­bo­sa, en salles.

Le 5 août 2009, sur le mont Mu­lanje, au Ma­la­wi, deux pay­sans, en ar­pen­tant la lande, dé­couvrent le corps sans vie d’un tou­riste. L’homme, Ga­briel Buch­mann, un Bré­si­lien d’à peine 30 ans, avait dis­pa­ru dix-neuf jours au­pa­ra­vant. Il n’au­rait pas ap­pré­cié qu’on le qua­li­fie de tou­riste. Etu­diant en sciences éco­no­miques tra­vaillant sur la ques­tion de la pau­vre­té, il ar­pen­tait le globe de­puis un an pour al­ler au contact des gens, et l’Afrique, en par­ti­cu­lier, pour cô­toyer la mi­sère. « Ga­briel vou­lait em­bras­ser le monde. D’un cô­té, il ren­con­trait les ha­bi­tants; de l’autre, il gra­vis­sait des mon­tagnes. Il cher­chait à vivre et il a trou­vé la mort. » Ces mots sont du réa­li­sa­teur Fel­lipe Bar­bo­sa, qui a fait de Ga­briel Buch­mann, son ca­ma­rade au ly­cée, le su­jet de son deuxième film, « Ga­briel et la mon­tagne ». Un trou­blant car­net de voyage de son par­cours afri­cain, entre la fic­tion et le do­cu­men­taire. Ga­briel, l’ami dé­funt, est in­ter­pré­té par un co­mé­dien, João Pe­dro Zap­pa. Mais les au­toch­tones qu’il croise, eux, sont les vrais : cha­cun joue son propre rôle et té­moigne, en off, du sou­ve­nir que leur a lais­sé l’in­tré­pide mzun­gu (« homme blanc », en swa­hi­li).

En­flam­mé, pour ne pas dire pos­sé­dé, Ga­briel pa­raît, dans le film, in­sup­por­table, voire ri­di­cule, lors­qu’il pense se fondre dans la culture lo­cale. Il faut le voir cou­rir vers un trou­peau de zèbres avec son bâ­ton et sa te­nue maa­saïs au mé­pris du dan­ger. C’est cette as­su­rance du globe-trot­ter qui se croit en ter­rain connu as­so­ciée à son obs­ti­na­tion ab­surde à se dé­pas­ser qui a fi­ni par le tuer. « Ga­briel était à la fois naïf et ar­ro­gant, note Bar­bo­sa. Une con­sé­quence de notre édu­ca­tion au sein de la bour­geoi­sie bré­si­lienne. Une édu­ca­tion ca­tho­lique, mas­cu­line, qui vous in­culque l’idée que vous êtes spé­cial, que vous in­car­nez le meilleur du pays. » On pense à Ch­ris­to­pher McCand­less, l’Amé­ri­cain en rup­ture de ban qui lut Tho­reau de trop près et pé­rit en Alas­ka, vic­time lui aus­si de ses grandes idées de pe­tit-bour­geois en quête d’aven­ture et de spi­ri­tua­li­té, ra­con­té par Sean Penn dans « In­to the Wild ». Les deux films sont néan­moins très dif­fé­rents. « J’ai beau­coup pen­sé à “Des hommes et des dieux”, de Xa­vier Beau­vois, confie Bar­bo­sa, un film que j’adore, aus­si dif­fé­rent du mien qu’il en est proche émo­tion­nel­le­ment, sur des hommes à la re­cherche de Dieu et qui ne sont ja­mais plus forts que face à la mort. Mais l’in­fluence la plus im­por­tante reste le ma­gni­fique “Sans toit ni loi”, d’Agnès Var­da. J’ai de­man­dé à mon équipe de le re­gar­der. Je ne m’en sou­ve­nais pas, mais le film com­mence de la même ma­nière, par une scène où un pay­san dé­couvre le ca­davre de San­drine Bon­naire. La grande dif­fé­rence, c’est que Ga­briel est ai­mé par les gens. Dans le film de Var­da, la vi­sion qu’ont les autres du per­son­nage de Bon­naire est plus cy­nique. »

Pour re­cons­ti­tuer le pé­riple de Ga­briel, Fel­lipe Bar­bo­sa est par­ti des cli­chés que ren­fer­mait l’ap­pa­reil pho­to re­trou­vé à ses cô­tés. Se sont ajou­tés son car­net de notes, les e-mails en­voyés à ses proches et les di­vers té­moins, no­tam­ment sa co­pine (in­car­née dans le film par la co­mé­dienne Ca­ro­line Abras), qui l’avait re­joint quelques jours avant sa mort. Le tour­nage, des plaines du Ke­nya au pic Uhu­ru, le plus haut du Ki­li­mand­ja­ro, culmi­nant à 5 800 mètres, fut une ex­pé­rience qua­si mys­tique. « Le der­nier jour, ra­conte, ému, Fel­lipe Bar­bo­sa, nous fil­mions dans le nid où Ga­briel est mort. Il faut sa­voir que João Pe­dro Zap­pa porte la plu­part du temps les vrais vê­te­ments de Ga­briel. Seule­ment, lorsque son corps a été dé­cou­vert, il man­quait un gant, qu’on avait dû rem­pla­cer. La veille du der­nier jour, l’as­sis­tant dé­co­ra­teur a per­du le gant en ques­tion. Et au mo­ment de tour­ner, une fois sur place, dans le nid, il a re­trou­vé le vrai gant de Ga­briel. Ce­lui qui avait dis­pa­ru de­puis sept ans ! » « Dieu écrit droit avec des lignes courbes », dit le dic­ton por­tu­gais.

João Pe­dro Zap­pa.

BIO Né en 1980 à Rio de Ja­nei­ro, Fel­lipe Bar­bo­sa, réa­li­sa­teur de l’au­to­bio­gra­phique « Ca­sa Grande » (2014), a été ré­com­pen­sé par deux prix à la Se­maine de la Cri­tique du der­nier Fes­ti­val de Cannes pour son deuxième film, « Ga­briel et la mon­tagne ».

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