Lind­ner, le Ma­cron d’outre-Rhin

A un mois des élec­tions fé­dé­rales, l’out­si­der Ch­ris­tian Lind­ner, 38 ans, est le can­di­dat du FDP, le Par­ti li­bé­ral-dé­mo­crate, en pleine ré­sur­rec­tion. Et, à l’is­sue du scru­tin du 24 sep­tembre, An­ge­la Mer­kel pour­rait dé­ci­der de s’al­lier avec lui

L'Obs - - SOMMAIRE - De notre cor­res­pon­dante, PRUNE AN­TOINE

Ch­ris­tian Lind­ner aime la lu­mière, et elle le lui rend bien. Avec sa blon­deur, son bron­zage et ses dia­tribes, le chef de file et can­di­dat du FDP, le Par­ti li­bé­ral-dé­mo­crate al­le­mand, fait fi­gure d’ov­ni outre-Rhin. Il sé­duit au­tant qu’il agace. A un mois des élec­tions fé­dé­rales, dans une cam­pagne do­mi­née par la chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel et par son ad­ver­saire du SPD, Mar­tin Schulz, le can­di­dat Lind­ner soigne son pro­fil au­tant que ses re­par­ties. Une re­cette qui car­tonne : le FDP, mo­ri­bond de­puis la dé­bâcle élec­to­rale de 2013, re­monte en flèche. Et pour­rait même faire par­tie de la pro­chaine coa­li­tion qui gou­ver­ne­ra l’Al­le­magne.

Ch­ris­tian Lind­ner a seule­ment 38 ans, mais il en a pas­sé vingt en po­li­tique. Der­rière son air an­gé­lique, c’est un fin tac­ti­cien et un ani­mal à sang froid. Pour le ren­con­trer, il faut le tra­quer lors de ses mee­tings, qu’il en­chaîne à une ca­dence presque mi­li­taire, aux quatre coins du pays. De­vant les étu­diants de l’uni­ver­si­té de Pots­dam, il ar­bore une barbe de trois jours et un cos­tume im­pec­ca­ble­ment taillé. Et il ne re­fuse pas les quelques sel­fies ré­cla­més par deux filles blondes qui gloussent au pre­mier rang. « Il est tel­le­ment sty­lé ! » en­tend-on dans l’as­sem­blée. Lind­ner s’agite, bous­cule, court dans l’am­phi pour ré­pondre aux ques­tions qui fusent, comme un pré­di­ca­teur évan­gé­liste. Ef­fi­cace, le dis­cours mêle plai­san­te­ries et slo­gans : « Et vous, mon­sieur, vous vou­lez fi­nan­cer l’édu­ca­tion en pre­nant aux riches ? C’est ce que Fran­çois Hol­lande a fait en France. L’éco­no­mie s’est ef­fon­drée, et même Gé­rard De­par­dieu est de­ve­nu russe. » Eclats de rire, l’au­di­toire est conquis. Par­fois, ce­la fonc­tionne moins bien : sa vi­site dans une fac de la Ruhr s’est ter­mi­née sous les laz­zis d’étu­diants qui le ju­geaient trop à droite.

Ch­ris­tian Lind­ner est né en 1979 à Wup­per­tal. A 17 ans, il fonde une agence de pub puis une boîte in­ter­net trois ans plus tard. Il y ga­gne­ra une Porsche et un dé­pôt de bi­lan. Il pour­suit un cur­sus uni­ver­si­taire, en sort di­plô­mé en sciences po­li­tiques, op­tion phi­lo, et est nom­mé lieu­te­nant de ré­serve de la Bun­des­wehr. Il tombe dans la po­li­tique comme on tombe amou­reux. Aveu­glé­ment et sans plan B. « J’ai tou­jours vou­lu chan­ger la so­cié­té, la réa­li­té. Et j’aime l’adré­na­line », confie-t-il, dans le jar­din du siège du par­ti, à Ber­lin. Son graal à lui se­ra le FDP. Créé en 1948, ce par­ti qui n’a ni le poids ni la taille de la CDU-CSU ou du SPD est vu en Al­le­magne comme un fai­seur de roi. Long­temps bro­car­dé comme un club de mé­de­cins et de den­tistes, il en­dosse un rôle cor­rec­tif au sein de coa­li­tions di­verses, ras­sem­blant entre 4,8% et 14,5% des suf­frages se­lon les époques.

Dé­lé­gué de classe au ly­cée, Lind­ner adhère aux Jeunes Li­bé­raux à 16 ans, en pré­side l’or­ga­ni­sa­tion étu­diante, avant de gra­vir les marches du par­ti. Quatre à quatre. A 21 ans, il est élu plus jeune dé­pu­té

au Par­le­ment de Rhé­na­nie-du-Nord-West­pha­lie (NRW). A 28 ans, il est se­cré­taire gé­né­ral en NRW ; à 32, il entre au Bun­des­tag. Ses aî­nés du FDP le sur­nomment « Bam­bi ». « A la fin, Bam­bi de­vient le roi de la fo­rêt », prend-il l’ha­bi­tude de ré­pli­quer. Il s’en­dur­cit, re­çoit des coups, vire loup, ver­sion chef de meute. Lors des ses­sions par­le­men­taires, ses saillies mus­clées contre ses ad­ver­saires se re­trouvent com­pi­lées sur YouTube. Quand les hommes po­li­tiques al­le­mands sont d’une mo­dé­ra­tion so­po­ri­fique, le ben­ja­min tape fort, passe pour un san­guin agres­sif, non dé­nué d’hu­mour. Dans un pays où au­cune dé­ci­sion n’est prise sans plan B (ou C), lui af­firme, avec un re­gard de re­quin, du­rant notre en­tre­tien : « Je laisse tout sor­tir. Je suis comme ça. Prendre des res­pon­sa­bi­li­tés, un risque, in­ves­tir sans sa­voir ce qui va se pas­ser, y mettre toute son éner­gie, se trou­ver constam­ment en construc­tion. Oui, cette men­ta­li­té d’en­tre­pre­neur m’ha­bite. Et quand tu perds les élec­tions, tu dé­gages et tu perds aus­si ta ré­pu­ta­tion. »

En 2011, fa­ti­gué par les ba­tailles d’ego, Lind­ner quitte le FDP, qui gou­verne pour­tant le pays en coa­li­tion avec la CDU-CSU. Il épouse sa com­pagne, une jour­na­liste de sept ans son aî­née, au­jourd’hui ré­dac­trice en chef de l’un des plus grands groupes mé­dias du pays, WeltN24. Lui qui aime af­fi­cher son in­dé­pen­dance ne semble pas gê­né par les liai­sons dan­ge­reuses entre po­li­tique et mé­dias. « La femme du pré­sident Joa­chim Gauck aus­si était jour­na­liste. Ce n’est pas un pro­blème pour moi, ma femme mène sa propre car­rière », se dé­fend-il.

Lors des élec­tions gé­né­rales de 2013, le FDP dé­grin­gole. Pour la pre­mière fois de son his­toire, la for­ma­tion re­cueille moins de 5% des voix et se re­trouve hors jeu, ex­pul­sée du gou­ver­ne­ment comme du Bun­des­tag. C’est au len­de­main de cette dé­route que « Bam­bi » Lind­ner, re­ve­nu quelques mois plus tôt par la porte ré­gio­nale, ef­fec­tue un re­tour fra­cas­sant sur la scène po­li­tique. Car il n’est pas as­so­cié

à cette ra­clée élec­to­rale. Elu lea­der du FDP à 34 ans, il veut re­fon­der le par­ti de fond en comble. Sa mis­sion : le faire re­ve­nir au Bun­des­tag. Il nous pré­sente son pro­jet avec des ac­cents mes­sia­niques: « De nou­velles mé­thodes, un nou­veau per­son­nel, de nou­velles idées. Le FDP était un par­ti d’hommes d’af­faires, très hié­rar­chique. C’est au­jourd’hui un par­ti hy­bride, plu­tôt cen­triste, qui al­lie une po­li­tique so­ciale pro­gres­siste de gauche et une po­li­tique éco­no­mique conser­va­trice de droite. » Ch­ris­tian Lind­ner na­vigue à vue, ni trop à droite ni trop à gauche. « Li­bé­ral, non conven­tion­nel, ex­pé­ri­men­tal. Po­li­ti­que­ment, le FDP est plus proche des Ciu­da­da­nos es­pa­gnols ou des NEOS au­tri­chiens que de La Ré­pu­blique en Marche, qui em­prunte à la fois au CDU, au SPD ou aux Verts. LREM est un par­ti post-idéo­lo­gique. »

Lind­ner, lui, ne vise « au­cun élec­teur type » et ra­tisse large. « Le FDP est un état d’es­prit », dit-il au­jourd’hui. En met­tant l’ac­cent sur la Di­gi­ta­li­sie­rung (le nu­mé­rique) comme l’amé­lio­ra­tion de l’in­fra­struc­ture in­ter­net dans le pays (l’Al­le­magne est l’un des pays eu­ro­péens les plus « lents » pour la cou­ver­ture haut dé­bit), la mo­der­ni­sa­tion des ser­vices pu­blics ou l’in­no­va­tion, le FDP 2.0 s’adresse aux plus jeunes gé­né­ra­tions, sans s’alié­ner son élec­to­rat tra­di­tion­nel, les quin­quas ai­sés. Son pro­gramme li­bé­ral et pro-eu­ro­péen en­tend re­mettre « l’in­di­vi­du au centre » : ré­for­mer le mar­ché du tra­vail avec plus de flexi­bi­li­té, amé­lio­rer l’édu­ca­tion, di­mi­nuer la bureaucratie, fa­vo­ri­ser l’en­vie d’en­tre­prendre. « L’Al­le­magne doit sor­tir de sa zone de confort. Le pays va bien, nous sommes en po­si­tion de force, mais les dif­fi­cul­tés que nous al­lons ren­con­trer à l’ave­nir sont dé­jà per­cep­tibles: vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion, mau­vaise in­fra­struc­ture, manque d’in­ves­tis­se­ments. Un mo­dèle qui n’est ni viable ni at­trac­tif sur le long terme. »

Par­fai­te­ment conscient de son image, Lind­ner a in­té­gré les chan­ge­ments du sys­tème po­li­tique qu’il a ob­ser­vés au fil de son as­cen­sion éclair: « Un uni­vers plus ra­pide, plus su­per­fi­ciel, plus agres­sif, lié à l’es­sor du jour­na­lisme en ligne et des ré­seaux so­ciaux. La sur­vie d’un sys­tème po­li­tique comme d’un par­ti dé­pend de sa ca­pa­ci­té à s’adap­ter aux chan­ge­ments, à ré­pondre aux nou­velles at­tentes des élec­teurs. » Il a re­nou­ve­lé le FDP, comme il s’est re­nou­ve­lé lui-même. Dans un pays où les élites po­li­tiques sont adeptes de la dis­cré­tion, sa vie à 100 à l’heure, entre mee­tings et foo­tings, est soi­gneu­se­ment mise en avant sur les ré­seaux so­ciaux. Lui tweete plus vite que son ombre, et ses deux comptes Ins­ta­gram, sa page Fa­ce­book ra­content les cou­lisses d’une cam­pagne ca­li­brée et ul­tra­con­nec­tée. Son film de cam­pagne, un clip en noir et blanc avec voix off le mon­trant en avion, grim­per des es­ca­liers en cou­rant ou en re­gar­dant com­pul­si­ve­ment son iP­hone, en pe­tit tee-shirt blanc, agace les mé­dias clas­siques. Trop nar­cis­sique. Trop li­bé­ral.

Sa tra­jec­toire, bien sûr, évoque l’ar­ri­vée aux marches du pou­voir d’une nou­velle gé­né­ra­tion – des tren­te­naires aux faux airs de gendre idéal, bien an­crés dans leur époque : Jus­tin Tru­deau au Ca­na­da, Mat­teo Ren­zi en Ita­lie, Se­bas­tian Kurz en Au­triche, Leo Va­rad­kar en Ir­lande et bien sûr… Em­ma­nuel Ma­cron en France. Ch­ris­tian Lind­ner, lui, se dé­fend de tout mo­dèle : « Je me suis fait tout seul. »

Sa stra­té­gie de reconquête paie. Lors des ré­gio­nales en Rhé­na­nie-du-NordWest­pha­lie, der­nier test élec­to­ral avant les élec­tions fé­dé­rales du 24 sep­tembre, le FDP rem­por­tait 12,8% des voix, lui per­met­tant d’en­trer dans une coa­li­tion avec la CDU. Un score re­mar­quable dans un Land ou­vrier, tra­di­tion­nel­le­ment fief du SPD. Il est au­jourd’hui cré­di­té à l’éche­lon na­tio­nal de 10,5% des in­ten­tions de vote, son meilleur score de­puis cinq ans. L’idée qu’un out­si­der comme lui rem­porte le pou­voir, comme en France, ef­fleure-t-elle Ch­ris­tian Lind­ner ? « En Al­le­magne, si je l’af­fir­mais, ce­la se­rait per­çu comme to­ta­le­ment ir­réa­liste. Dé­jà parce que la CDU et le SPD sont beau­coup moins pourris que ne l’étaient les par­tis tra­di­tion­nels en France. En­suite, notre sys­tème lié au fé­dé­ra­lisme est plus stable. Mais rien n’est in­ima­gi­nable. »

Le FDP pour­rait-il de­ve­nir un par­te­naire pri­vi­lé­gié de la CDU dans un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion? Et Lind­ner, le dau­phin d’une chan­ce­lière qui ca­ra­cole tou­jours en tête des son­dages ? Son nu­mé­ro deux après avoir été son op­po­sant nu­mé­ro un. Si les contacts entre les deux sont « ré­gu­liers », la route se­ra pa­vée d’em­bûches pour « Bam­bi ». « Elle n’au­rait pas dû ou­vrir les fron­tières en sep­tembre 2015, prendre une dé­ci­sion uni­la­té­rale en met­tant ses voi­sins eu­ro­péens sous pres­sion. Nous avons be­soin d’une im­mi­gra­tion choi­sie, d’une maind’oeuvre qua­li­fiée », mar­tèle-t-il au­jourd’hui. En guise de ré­ponse, Mer­kel a re­pris à son cré­dit le ma­riage pour tous, l’une des pro­messes phares de cam­pagne du FDP (conjointe avec le SPD et les Verts), qu’elle a fait vo­ter en cinq jours. Le Ma­cron al­le­mand va vite, très vite. Jouant la mo­des­tie, il se dé­fend de la com­pa­rai­son : « C’est un chef d’Etat, je ne suis que le re­pré­sen­tant d’un pe­tit par­ti. Lui est au G20, et je tiens des dis­cours à l’ar­rière de pe­tites au­berges lo­cales. » Pour­tant, l’an pas­sé, en vi­site de cam­pagne à Ber­lin, l’équipe d’En Marche! d’Em­ma­nuel Ma­cron, alors can­di­dat, avait de­man­dé à le ren­con­trer, en vain. Si Ch­ris­tian Lind­ner avait su qu’il de­vien­drait pré­sident, il au­rait cer­tai­ne­ment trou­vé un mo­ment dans son agen­da!

“LA CDU ET LE SPD SONT BEAU­COUP MOINS POURRIS QUE NE L’ÉTAIENT LES PAR­TIS TRA­DI­TION­NELS EN FRANCE.” CH­RIS­TIAN LIND­NER

Sa tra­jec­toire évoque celle de Jus­tin Tru­deau ou d’Em­ma­nuel Ma­cron. En al­liant hu­mour et cri­tiques mus­clées, le can­di­dat fait ex­cep­tion dans le pay­sage po­li­tique al­le­mand.

Lind­ner se­ra-t-il le « dau­phin » d’An­ge­la Mer­kel? Ici, la chan­ce­lière et le pré­sident du FDP en­tourent Ra­nia de Jor­da­nie, ho­no­rée à Ber­lin en 2015 pour son ac­tion en fa­veur de la paix.

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