La mode pour tous par So­phie Fon­ta­nel

Si le jeune hé­ros du film “Mort à Ve­nise” a sub­ju­gué le réa­li­sa­teur Lu­chi­no Vis­con­ti et le monde en­tier en 1971, c’est tout au­tant par sa beau­té spec­trale que par sa te­nue de bain. Quand on ne peut fan­tas­mer sur le corps, on s’at­tarde sur les ha­bits

L'Obs - - SOMMAIRE -

En 1971, Lu­chi­no Vis­con­ti adapte « la Mort à Ve­nise », la nou­velle de Tho­mas Mann. Aschen­bach, le hé­ros, tombe amou­reux d’un jeune aris­to­crate, un ado­les­cent po­lo­nais, Tad­zio. Dans cette his­toire, c’est le dé­but du mois de mai. Il fait beau, « la sur­prise d’un faux été », se­lon les mots de Tho­mas Mann. Aschen­bach voit le su­blime Tad­zio en­trer dans la salle à man­ger de l’Hô­tel des Bains, et tout de suite se fo­ca­lise sur la ma­nière dont il est ha­billé. D’abord, les pieds chaus­sés de blanc. Puis la blouse blanche de ma­te­lot, une « co­ton­nade rayée bleu et blanc », le « col tout droit ». Pour Aschen­bach, c’est le coup de foudre, et la pa­nique: un dé­sir im­mense lui vient d’ôter les ha­bits du beau jeune homme. C’est bien sûr im­pos­sible, c’est im­pen­sable, c’est pen­sé à toute force. Et parce que dé­nu­der le gar­çon n’est pas en­vi­sa­geable, la fixa­tion sur les vê­te­ments aug­mente.

La te­nue de Tad­zio, en elle-même, est-elle « dé­mente », comme on dit main­te­nant ? Di­sons que, d’un cô­té, elle est celle por­tée par les gar­çons d’une bonne so­cié­té qui s’adonnent aux bains de mer au dé­but du xxe siècle. Mais di­sons aus­si que, d’un autre cô­té, Tad­zio est beau­coup mieux ha­billé que ses ca­ma­rades de plage. A bien y re­gar­der (et y re­lire), s’il est si bien mis, c’est qu’il est l’en­fant ché­ri de sa ma­man, femme au goût ex­quis ( jouée par Sil­va­na Man­ga­no). Il est peut-être la pro­jec­tion ves­ti­men­taire de sa mère, la­quelle, en 1911, ne sau­rait en mon­trer au­tant que son fils sur une plage.

Au fil de l’his­toire, Tad­zio se dé­vê­ti­ra un peu, après tout il est au bord de la mer. Et cette es­quisse d’ef­feuillage se­ra, pour Aschen­bach et tant de spec­ta­teurs du film, in­ou­bliable. Ce­la fi­che­ra un peu en l’air, au pas­sage, la vie de l’ac­teur Bjorn An­dre­sen (Tad­zio). Non qu’il ait su­bi le moindre har­cè­le­ment pen­dant le tour­nage, mais il de­vien­dra une icône gay pour le monde en­tier. Lui, qui n’est pas ho­mo­sexuel. Lui, dont la mère, cinq ans au­pa­ra­vant, s’est sui­ci­dée. Lui, payé seule­ment 4000 dol­lars pour le film. C’est-à-dire rien.

Ce­la au­rait pu s’ar­rê­ter là. Les beaux ha­bits de Tad­zio et le des­tin com­pli­qué de Bjorn. Mais de­puis quelques an­nées une vi­déo (« Al­la Ri­cer­ca di Tad­zio », 1970) tourne sur in­ter­net. Il s’agit d’une courte sé­quence où l’on voit Lu­chi­no Vis­con­ti au­di­tion­ner le jeune ac­teur. Vis­con­ti est sou­cieux, concen­tré. S’il ne trouve pas le bon ado­les­cent pour son film, c’est mort, et pas qu’à Ve­nise. Il de­mande l’âge du gar­çon : il a 15 ans. Il fait de­man­der à Bjorn (via l’in­ter­prète sué­doise) de re­ti­rer son pull. Bjorn est main­te­nant torse nu. Il lui fait de­man­der de re­gar­der la ca­mé­ra et de sou­rire. Ça fait comme une nu­di­té sup­plé­men­taire. Tad­zio, alors, vous saute aux yeux. En­suite, Vis­con­ti pré­co­nise qu’on fasse des pho­tos, et on re­trouve Bjorn en ca­le­çon. Le gar­çon est un peu gê­né, on le voit à son sou­rire bal­lot, bou­le­ver­sant. Il faut no­ter qu’il est dé­jà, à 15 ans, un co­mé­dien pro­fes­sion­nel, et il était d’ailleurs tout aus­si somp­tueux dans « A Swe­dish Love Sto­ry », un film sué­dois tour­né juste avant « Mort à Ve­nise ».

La vi­déo va faire le tour du monde. Ce strip-tease dont Aschen­bach rê­vait, on en a ici les pré­mices dans une vi­déo que nul n’au­rait dû voir. Pour fi­nir, Bjorn re­met son pull. A même la peau. Que res­sen­tait-il, alors ? Il di­ra plus tard n’avoir rien com­pris au rôle qu’on vou­lait lui faire jouer. A ce que ça ra­con­tait. Les ha­bits étaient amu­sants à por­ter. Un peu ri­di­cules…

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