Un sni­per nom­mé Hol­lande

Les mises en garde de l’an­cien pré­sident sur la po­li­tique so­ciale d’Em­ma­nuel Ma­cron avaient aus­si pour ob­jec­tif de mon­trer que l’op­po­si­tion, à gauche, ne se ré­duit pas à Mé­len­chon. Ré­cit

L'Obs - - SOMMAIRE - Par CÉ­CILE AMAR

Pen­dant des an­nées, il a don­né le « la » de la ren­trée po­li­tique lors des der­niers jours d’août à La Ro­chelle, où se re­trou­vaient des so­cia­listes aux vi­sages bron­zés. Cette an­née, Fran­çois Hol­lande a fait quelques di­zaines de ki­lo­mètres de plus. C’est à An­gou­lême que l’an­cien pré­sident a don­né le coup d’en­voi de la ren­trée po­li­tique.

In­vi­té par son ami Do­mi­nique Bes­ne­hard au Fes­ti­val du Film fran­co­phone de la ville cha­ren­taise, il a im­mé­dia­te­ment ré­pon­du pré­sent. Ce mar­di 22 août, il est en forme, s’at­tarde avec les spec­ta­teurs

qui veulent po­ser à ses cô­tés. Il a tou­jours ai­mé ce contact. Des jour­na­listes sont là, Hol­lande était pré­ve­nu. Ils lui posent des ques­tions et il se fait un plai­sir de leur ré­pondre. Quelques phrases sur l’im­por­tance de la fran­co­pho­nie qui pas­se­ront à la trappe et ses pre­miers com­men­taires sur la po­li­tique me­née par son suc­ces­seur. Une mise en garde au mo­ment où Em­ma­nuel Ma­cron entre dans le dur de sa ré­forme du Code du Tra­vail. « Il ne fau­drait pas de­man­der des sa­cri­fices aux Fran­çais qui ne sont pas utiles. […] Ce qu’il faut, c’est confor­ter le mou­ve­ment qui est en­ga­gé, l’in­ves­tis­se­ment, la consom­ma­tion, le pou­voir d’achat, et évi­ter toute dé­ci­sion qui vien­drait contra­rier ce mou­ve­ment. […] Les ré­sul­tats sont là », ap­puie Hol­lande.

Voi­là son vrai mes­sage. C’est la si­tua­tion éco­no­mique qui le fait par­ler. Il a pas­sé son quin­quen­nat à at­tendre l’in­ver­sion de la courbe du chô­mage, la re­prise, le re­tour­ne­ment de conjonc­ture. Main­te­nant que ce­la ad­vient, Hol­lande a à coeur de le dire. « Il vou­lait se fé­li­ci­ter des bons ré­sul­tats, liés à des choix, les siens. Le re­tour de la crois­sance, les créa­tions d’em­plois va­lident sa stra­té­gie. Il lui ap­par­tient de le dire, c’est aus­si simple que ça », dé­crypte un de ses in­times. Il a été un peu sur­pris par la fé­bri­li­té de la ma­cro­nie et la cé­lé­ri­té avec la­quelle le chef de l’Etat lui a ré­pon­du, de­puis la Rou­ma­nie. « Ils réus­sissent à faire d’un pos­tillon un fleuve ! » s’amuse un hol­lan­dais. Pour l’ex-pré­sident, les quelques phrases qu’il a lâ­chées re­le­vaient plus du con­seil que de la dé­cla­ra­tion de guerre. « Ma­cron a par­ti­ci­pé à la po­li­tique éco­no­mique que nous avons me­née. Il était libre, une fois élu, de dire qu’il y avait pris sa part et qu’il al­lait faire au­tre­ment. Quand la crois­sance re­part, qu’il y a une em­bel­lie, par quelle fré­né­sie fau­drait-il cas­ser ce mou­ve­ment? Pour­quoi in­fli­ger des ré­duc­tions de dé­pense sur les APL, les col­lec­ti­vi­tés lo­cales, l’ar­mée ? », s’in­ter­roge un proche de Hol­lande.

L’an­cien chef de l’Etat re­çoit les po­li­tiques qui le sol­li­citent, té­lé­phone, prend des nou­velles des uns et des autres, sur­tout des bat­tus. Bref, Fran­çois Hol­lande reste Fran­çois Hol­lande. La po­li­tique a été sa vie. Elle le de­meure et le de­meu­re­ra. Il s’est bien gar­dé de dire qu’il ar­rê­te­rait. Et d’ailleurs, sa sor­tie mé­dia­tique est aus­si un mes­sage à ses an­ciens ca­ma­rades qui réa­lisent que Ma­cron s’ef­frite. « On a dis­cu­té de pour­quoi la gauche ne pou­vait être lais­sée à Mé­len­chon », té­moigne un de ses in­ter­lo­cu­teurs. « Il m’a dit que les so­cia­listes avaient une place, qu’il y avait un es­pace dif­fé­rent de ce­lui des “in­sou­mis” à oc­cu­per », rap­porte un autre. En cette ren­trée où Ma­cron af­fronte l’im­po­pu­la­ri­té, les so­cia­listes re­lèvent un peu la tête. « La force des so­cia­listes, c’est qu’ils ont une his­toire. Ils ont gou­ver­né, ils peuvent s’ap­puyer sur les ac­tifs des gou­ver­ne­ments de Mit­ter­rand, Jos­pin et des nôtres. Et parce qu’ils ont une his­toire, ils ont un ave­nir. Ils ont une iden­ti­té : la jus­tice so­ciale. Ils veulent ré­for­mer la so­cié­té pour la rendre plus juste. Le cri­tère pour ju­ger les po­li­tiques me­nées, c’est la jus­tice », in­siste un in­time de Hol­lande. « Je reste convain­cu qu’un es­pace existe pour une gauche de gou­ver­ne­ment, qui ne soit pas la so­cial-dé­mo­cra­tie clas­sique ac­com­mo­dante et ac­com­pa­gna­trice », pré­dit Mat­thias Fekl. « Ça va mieux que le 15 juin. La gauche ré­for­miste, la gauche non in­sur­rec­tion­nelle a un es­pace, Ma­cron est en train de nous le rendre », re­marque un di­ri­geant so­cia­liste. « Il y a un es­pace pour une for­ma­tion so­ciale-dé­mo­crate mo­derne », mar­tèle Ju­lien Dray. Un hol­lan­dais de la pre­mière heure en convient : « Le risque pour le PS au­rait été d’être ab­sor­bé par Ma­cron s’il avait créé un grand par­ti ou une coa­li­tion. Mais il ne l’a pas fait, tant mieux pour nous! Il paie au­jourd’hui son manque d’ap­puis po­li­tiques. Il n’a pas vrai­ment de par­ti, ne dis­pose pas de coa­li­tion pour le dé­fendre. »

« Le PS vit, le PS vi­vra », ce slo­gan des con­grès ré­sume bien la pen­sée hol­lan­daise. L’ex-pré­sident n’a ja­mais cru à la dis­pa­ri­tion du cli­vage gauche-droite, ni à la fin des par­tis po­li­tiques. Et les pre­miers dé­boires de Ma­cron le confor­te­raient plu­tôt dans ces convic­tions-là. Il pense que la gauche et la droite ont en­core une place dans la vie po­li­tique fran­çaise. Une his­toire où il ne joue­rait pas for­cé­ment un rôle de pre­mier plan, lui qui en­tame une autre phase de sa vie. « Je pense qu’il a en­vie de se gar­der une porte de sor­tie pour 2022 », de­vine pour­tant un de ses an­ciens mi­nistres. On n’en est pas là. Loin s’en faut. Fran­çois Hol­lande n’a pas de stra­té­gie.

Sa nou­velle vie se des­sine peu à peu. Son rythme n’est plus le même, par­fois il s’en­nuie. Il lit, a sa­vou­ré pour la pre­mière fois de­puis long­temps de vraies va­cances, s’oc­cupe des siens. Il n’a pas en­core trou­vé sa mai­son cor­ré­zienne. La mort de son frère l’a bou­le­ver­sé, il n’a pas fi­ni de gé­rer ses af­faires per­son­nelles. Il a pris le temps de consti­tuer ses équipes, au 242 rue de Ri­vo­li dans ses nou­veaux bu­reaux, et à La France s’en­gage, la fon­da­tion qu’il lan­ce­ra le 5 sep­tembre. « Il avait créé ce la­bel quand il était à l’Ely­sée, il a pé­ren­ni­sé l’ini­tia­tive avec des fonds d’Etat et des fonds d’en­tre­prise, il a iden­ti­fié des pro­jets à sou­te­nir », ra­conte un des pi­liers de cette nou­velle aven­ture. Hol­lande par­ti­ci­pe­ra au Web Sum­mit au Por­tu­gal en no­vembre. Il ef­fec­tue­ra d’autres voyages à l’étran­ger dont les dates ne sont pas fixées. Il a aus­si en­vie de re­tour­ner dans des pays qu’il a dé­cou­verts briè­ve­ment pen­dant son quin­quen­nat. Une vie d’an­cien chef d’Etat plu­tôt que d’an­cien pa­tron du PS.

De­puis An­gou­lême, Fran­çois Hol­lande se tait. « Sor­tir de la ré­serve, ce n’est pas faire deux phrases, c’est par­ti­ci­per à une grande émis­sion, pu­blier un livre », dé­clare un proche. Les mé­dias l’ont sol­li­ci­té, mais l’an­cien pré­sident a re­fu­sé toutes les émis­sions. De­puis qu’il a quit­té l’Ely­sée, il écrit. Pas des Mé­moires, mais des ré­flexions. De très nom­breux édi­teurs l’ont ap­pro­ché, mais il ne s’est pas en­core en­ga­gé. Son livre n’est qu’une es­quisse. Il va com­men­cer à y tra­vailler plus sé­rieu­se­ment. Le vrai re­tour de Fran­çois Hol­lande, ce n’est pas main­te­nant.

“LE RISQUE POUR LE PS AU­RAIT ÉTÉ D’ÊTRE AB­SOR­BÉ PAR MA­CRON S’IL AVAIT CRÉÉ UN GRAND PAR­TI. IL NE L’A PAS FAIT, TANT MIEUX POUR NOUS !” UN HOL­LAN­DAIS

Avec Do­mi­nique Bes­ne­hard, à An­gou­lême, le 22 août.

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