“UN JOUR, J’AI DÉ­CI­DÉ D’ÊTRE UN MEC”

L'Obs - - EN COUVERTURE -

Nour s’ar­rête et se met à rire. Elle bombe un peu le torse. Elle tourne la tête pour vé­ri­fier que per­sonne ne nous écoute, et se penche vers moi. « Un jour, tu sais, j’ai dé­ci­dé d’être un mec. Je me suis dit : je sors en boîte, je choi­sis le mec que je veux et je me le fais. Voi­là, j’avais be­soin de faire ça, et je l’ai fait. Et c’était ma­gni­fique ! J’avais en­vie de lui. Il avait en­vie de moi. Pour­quoi me re­te­nir, qu’est-ce qui m’em­pê­chait? J’ai fon­cé, et c’était bien. Je garde un sou­ve­nir in­croyable de cette nuit-là […]. »

Des conser­va­teurs, des gens tra­di­tio­na­listes, Nour en cô­toie tous les jours dans son quar­tier, dans sa fa­mille ou sur son lieu de tra­vail. Ses amies n’ont pas tou­jours été tendres, et elle cache à la plu­part d’entre elles ses choix sexuels. Elle se pro­tège. […]

« Les autres filles, les vierges, elles en­foncent le dé­sir tout au fond d’elles-mêmes, dit-elle en mi­mant un geste de pres­sion vers le sol. Elles l’op­pressent. Comme tout le monde, je connais des filles voi­lées qui ac­ceptent la so­do­mie pour gar­der leur hy­men. Moi, je pré­fère mille fois res­sen­tir du plai­sir plu­tôt que de faire ça sous pré­texte de res­ter pure. Elles ne pensent même pas au plai­sir, elles n’abordent ja­mais cette ques­tion. »

Nour a fait un choix ra­di­cal. Elle a pris le contre-pied de son édu­ca­tion, de sa fa­mille et elle vit, concrè­te­ment, dans l’illé­ga­li­té. […] En une heure, Nour est pas­sée d’une émo­tion à une autre. Tan­tôt lu­mi­neuse, tan­tôt in­quiète, je sens bien qu’elle n’est pas tout à fait épa­nouie dans son rôle de femme li­bé­rée. Elle s’ar­range avec les cir­cons­tances et, le temps pas­sant, elle a sans doute le sen­ti­ment que son cé­li­bat et ses choix de vie sont de plus en plus lourds à por­ter. […] Elle fi­nit par m’avouer qu’elle est au­jourd’hui avec un homme à qui elle a fait croire qu’elle était vierge. Elle ne semble pas vrai­ment me­su­rer ce que ce­la a de dé­gra­dant. Elle re­marque mon re­gard éton­né et ajoute, tout na­tu­rel­le­ment : « Je fais comme si je n’y connais­sais rien. Je couche avec lui d’une fa­çon mer­dique. Après les ru­meurs qui ont cou­ru sur moi, j’ai eu très peur. C’est mon image qui est en jeu. Je ne sais pas, je ne sais pas. » Pour la pre­mière fois, elle est au bord des larmes.

« Par­fois, je me dis que je vais éco­no­mi­ser et me re­faire une virginité. Je suis an­gois­sée vis-à-vis de mes pa­rents. J’ai peur de les dé­ce­voir. Ça me tra­vaille beau­coup. J’ai peur de ne pas me ma­rier et, sur­tout, de ne pas avoir d’en­fants. Je me re­mets en ques­tion, je me de­mande si j’ai fait le bon choix. Il m’ar­rive même d’avoir be­soin de re­ve­nir vers Dieu. Tu sais, je com­prends celles qui vont vers le voile. Je ne le fe­rai pas, parce que je suis op­ti­miste. Mais on ne sait ja­mais. Si mon père l’ap­pre­nait, il au­rait une crise car­diaque. Ma mère, je pour­rais lui dire, mais je n’ai pas en­vie de lui faire du mal. Et puis, avoir une vie sexuelle, c’est tel­le­ment com­pli­qué : on est tou­jours chez quel­qu’un, on loue un ap­part, à l’hô­tel c’est im­pos­sible. C’est mal­heu­reux : tu n’ar­rives pas à vivre un truc qui pour­tant est si simple ! Je ne de­mande pas la lune, juste vivre ce que je veux avec qui je veux ! »

ZHOR ME POUS­SAIT À ME LI­BÉ­RER. JE ME RAP­PELLE QU’ELLES UTILISAIENT DES MÉ­THODES VRAI­MENT OBSOLÈTES POUR SE PRO­TÉ­GER DES MA­LA­DIES… DES TRUCS DE GRAND-MÈRE, SANS AU­CUNE EF­FI­CA­CI­TÉ. DE TOUTE FA­ÇON, LA MST LA PLUS REDOUTÉE AU MA­ROC, CE SONT LES BÉ­BÉS ! ON EST D’AC­CORD ! ELLE ME FAI­SAIT SOR­TIR ! UN SOIR, DANS UNE BOÎTE DE NUIT, IL S’EST PAS­SÉ QUELQUE CHOSE D’EX­TRA­OR­DI­NAIRE. CE SOIR, J’AI DÉ­CI­DÉ D’ÊTRE UN MEC. J’AI VU UN GAR­ÇON QUI ME PLAISAIT… J’AVAIS EN­VIE DE LUI ET LUI DE MOI. C’EST PAS UNE BLAGUE, HEIN ! J’AI BE­SOIN DE LE FAIRE !

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